Work Text:
Je t'aime, comment on fait
Je t'aime, plus que tu m'aimes
Je t'aime, comment revêtir le ciel
De la couleur de nos veines
Est ce que tu m'aimeras
Est ce que tu comprendras
Ce que veulent dire les gens
Qui vivent imprudemment
Je t'aime sans la raison
Je t'aime à rendre con
Je t'aime à ma façon
Et même après je t'aimerai.
(Et même après je t'aimerai, Hoshi)
Des merdes, il en a crapahuté, mais une tour d’il ne sait pas combien de mètres de haut avec un bras en rideau, jamais. Et son corps se garde pas de le lui dire, comme s'il n'était pas déjà au courant. Il a l'impression que ses membres vont tomber et qu'il n'aura plus d'air dans quelques secondes. Mais malgré tout, il grimpe. Il a l'impression stupide d'être un peu plus un héros –un Roi– à chaque pierre qu'il gravit. Et puis elle. L'idée de la laisser toute seule là-haut dans cette tour où elle avait été enfermée pendant dix ans –comme Shedda– ça le rend malade.
Il grogne alors que sa main atteint finalement le rebord de la fenêtre. Il lui doit bien un peu de douleur, après l'avoir délaissée pendant des décennies. Et puis rien qu'au souvenir de son sourire lorsqu'il l'avait vue pour la première fois en dix ans, un sourire juste parce qu’il n’était pas foutu de crever, quelque chose de serre dans sa poitrine. Ça lui rappelle un peu trop à quel point elle est loyale. Et à quel point il est con.
Il se hisse sur la fenêtre et elle est là. Elle l’attend. Sa silhouette se découpe dans l'obscurité de la tour, cette robe qu'il lui a donnée. Ça lui donne envie de frapper quelque chose ou quelqu'un, alors il préfère se concentrer sur son visage. Elle le regarde si intensément qu'il se sent soudain honteux de ce qu'il vient de faire. Là, dans la lumière orange de la tour, ses grands yeux le fixent comme deux billes noires. Le même regard qu'il y a dix ans, cette tendresse noyée dans l'appréhension.
Peut-être que je voulais remettre la faute sur vous.
Il s'en souvient. Sa voix qui tremble, ses yeux qui tremblent.
C'est pas gentil.
Quel con.
C'est peut-être ça qui le pousse à s'approcher d'elle. À vraiment la regarder dans les yeux, enfin, ces yeux qui s'agrandissent encore plus – du moins si c'est possible –lorsqu'il s'arrête si près qu'il sent ses doigts frôler son torse. Ils sont nerveux, agrippés à sa fichue couronne de fleurs comme si sa vie en dépendait.
Et puis, quitte à s'éclater l'épaule en escaladant une tour, autant faire les choses bien. C'est ce qu'il se dit du moins lorsqu'il se penche –doucement, doucement– vers elle. Il angoisse rien qu'à l'idée de lui faire peur.
Elle est tellement proche qu'il remarque qu'elle ne respire plus. Comme si elle n'en avait pas le droit. Peur de prendre trop de place, de lui rappeler que c'est elle, qu'elle existe.
Merde, mais quel con.
C'est pour ça qu'il s'arrête, figé comme un idiot, terriblement proche d'elle. Parce que c'est très bien le chevalier qui escalade la tour pour aller chercher sa dame et lui voler un baiser, mais il ne le mérite pas le moins du monde. Pas quand il voit ce doute dans ses yeux. Et qu'il sait que c'est lui qui l'a mis là. Dès que je ferme les yeux, je vois le sang qui vous manque.
Et puis ça fait dix ans qu'il l'a abandonnée, après quinze ans de négligence, et ça aurait continué si l'autre manche n'avait pas essayé de l'étrangler pour lui piquer sa femme. Pas sa femme, d'ailleurs, c'est pour ça qu'il a aucun droit, aucun–
Ses lèvres sont chaudes contre les siennes. Il inspire brusquement ; elle s'est approchée si doucement qu'il ne l'a même pas remarqué. Et son esprit se tait pour la première fois depuis il ne sait pas quand, ne laisse que la pensée que c'est elle qui a comblé l'espace entre eux. Que c'est elle qui l'embrasse.
Elle a un léger mouvement de recul lorsqu'il ne réagit pas tout de suite. Ses lèvres le fuient, alors il les suit comme si c'était aussi simple que ça. Et puis c'est lui qui l'embrasse.
La minute d'avant, elle était toute timide, sûrement de peur qu'il la repousse. L'habitude. Mais là, de peur que ça se termine, elle fond contre lui. Elle a moins l'habitude d'être embrassée que repoussée –ça lui donne envie de se frapper la tête contre le mur– mais elle le dévore avec une avidité maladroite. Elle a le goût d'une frustration tendre, et putain, il ne savait pas que c'était aussi doux, aussi chaud, aussi humide.
C'était censé être le baiser chaste d'un chevalier, il réalise alors qu'il caresse ses lèvres avec sa langue. Mais ça fait plus de dix ans qu'il n'a pas embrassé qui que ce soit, qu'il n'en a même pas eu envie. Et là, il a très, très envie. Dans les ruines de Ban avec sa femme –ex– à qui il n’a jamais été foutu de tenir la main.
Et puis, la fraîcheur de ses mains qui enlacent sa nuque–les pétales de sa couronne le chatouillent– et le tirent tout contre elle comme pour l'empêcher de partir.
Merde.
Il a même passé son bras valide autour de sa taille, au cas où elle serait déjà pas assez proche. Elle halète dans sa bouche lorsqu'il la serre, et il sait qu'il est foutu.
Il pourrait pleurer tant l'affection semble couler de sa bouche et se répandre dans ses veines, remplaçant le sang qui lui manque. Depuis tout ce temps… Pardon, pardon pardon, il lui dit avec un baiser ce qu’il n’aura jamais le courage de lui dire avec des mots. Pardon. Elle a toujours été plus courageuse que lui de toute façon.
Moi je vous aime. Enfin, je crois.
Et elle soupire maintenant, alors qu'il essaie de s'excuser pour être le roi des cons, elle soupire comme si elle disait merci. Il se demande quel incompétent chez les dieux a trouvé qu'il la méritait. Et puis il n'y pense plus trop quand ses cheveux sont tirés gentiment par ses mains. Exigeant, presque. Il rit dans sa bouche. C'était quand la dernière fois qu'il avait ri ?
Et il la sent glisser une main le long de son dos, comme pour l'engueuler. Vous moquez pas, il entend presque. Quand il frissonne violemment comme un adolescent, il comprend qu'il est vraiment trop loin. Un peu plus et il risque de la plaquer contre le mur de pierres. Son cœur bat plus vite rien qu'à l'idée, mais il est hors de question de faire ça dans une tour austère –où l'autre taré l'a enfermée en plus.
Alors il se détache –et ça lui prend plus d'effort que de grimper cette tour infernale– et pose son front contre le sien. C’est brûlant, fiévreux même, leur peau, leur souffle.
–Faut, il commence et sa voix tremble tellement qu'il doit recommencer, faudrait qu'on décarre.
Elle recule à contre-cœur. La réticence quand elle retire ses mains de son dos le fait sourire à nouveau. Sourire qui tombe aussi vite qu'il est venu quand il peut enfin la voir. Ses joues sont rouges, tout comme ses lèvres entrouvertes qui cherchent désespérément de l’air. Il a dû passer une main dans ses cheveux à un moment, vu comment ses boucles sont décoiffées. Merde.
–Oh, vous êtes pas mieux ! Elle accuse, pensant sûrement qu'il se moque d'elle alors qu'il boit cette vue comme un ivrogne.
Il rit encore. Il pourrait s’y habituer.
–On dirait que vous vous êtes pris une tempête dans la tronche.
Elle le fusille du regard et tend les bras vers lui. Il comprend pourquoi quand il la sent déposer sa couronne sur sa tête délicatement. Quelque chose remue dans son ventre.
–J'ai toujours l'air aussi con avec ?
–Un peu. Elle hésite. Mais ça va mieux avec vos cheveux longs.
Elle lui sourit et c'est comme si le soleil se levait dans la pièce. Il sent ses joues chauffer. Heureusement qu'il fait noir.
–Arrêtez de dire des conneries et venez avant qu'on se fasse embrocher par des saxons.
Sans réfléchir, il glisse sa main dans la sienne et la guide vers la porte. Son épaule le lance au souvenir de l'avoir enfoncée plus tôt pour la délivrer.
–Je descends pas par la fenêtre dans vos bras ? Guenièvre demande joyeusement alors qu'ils dévalent l'escalier.
–Poussez pas non plus.
Il ne lui dit pas qu'il a une envie terrible de le faire, il n'est pas encore atteint à ce point. Mais cela lui paraît étonnement approprié, l'idée de la soulever comme le jour de leur mariage. Sans la laisser tomber cette fois.
–Vous aviez promis de pas râler.
–C'est vos parents qui vont râler si vous vous magnez pas. Ça va gueuler quand on va arriver au petit matin avec les cheveux en pétard.
–Depuis le temps qu'ils attendent un héritier, je pense pas que ça les dérange.
Il manque de s'étouffer et freine brutalement pour la regarder. Les joues toujours aussi rouges, mais un sourire joueur sur ses lèvres qu'il a… Merde, la concentration. Alors il fait ce qu'il sait faire le mieux.
–Un hériter ? Il a bon dos l'héritier pondu dans la cambrousse avec trente ans de retard, bravo !
–Oh, ça va ! A qui la faute ? Sa voix a décollé dans les aigus.
Touché. Il l'a pas volée celle-là.
–Comment vous pouvez… Je comprends pas.
–Quoi ?
–Après tout ce temps, comment vous vous encore…
Il est beaucoup plus doué pour s'excuser en l'embrassant qu'en lui parlant, apparemment. Mais Arthur Pendragon ne s'excuse pas, c'est comme ça. Peu importe le poids de la culpabilité. Et puis quand elle le regarde comme ça, avec de grands yeux attentifs, il a le vocabulaire d'un de ces idiots de chevaliers.
–Ah oui, après tout ce temps vous comprenez toujours pas. Elle dit, serre sa main de ses doigts doux. Doigts de reine, main de tanneur.
Il lève un sourcil. Elle ne détourne pas le regard. Maintenant qu'il y pense, même dans les pires moments, elle n'a jamais détourné le regard.
Vous vous êtes taillé les veines dans un bain que je vous avais fait couler.
–La question s'est jamais posée. Je vous aime, c'est tout.
Il s'agrippe à sa main comme elle le faisait avec la couronne. Il le savait, bien sûr qu'il le savait. Mais l'entendre le dire comme ça après qu'il l'ait laissée, comme si c'était une évidence que de l'aimer…
–Alors oui, vous avez été sacrément méchant. Et je vous en ai voulu. Beaucoup. Mais j'ai jamais cessé de vous aimer, moi. Et puis…
Elle s'arrête, la bouche entrouverte comme si les mots lui manquaient à elle aussi. Dans la nuit, ses yeux humides brillent comme un phare.
–Vous êtes revenu.
–Dix ans trop tard.
–Non. J'étais là. Je suis toujours là.
Depuis un quart de siècle. Quel con, mais quel con. Il se promet de grimper d'autres tours. Surtout parce qu'il doit se faire pardonner, un peu parce qu'il a envie de l'embrasser.
–Bon. Je vous aime, comment on fait ?
–Comment ça, comment on fait ?
–Qu'est-ce que vous allez faire de moi ?
Il la revoit il y a dix ans, les yeux naïfs et la voix hésitante. Il sourit.
–Reine de Bretagne, si ça vous tente.
–Vous allez pas le regretter ?
Je regrette déjà.
–Peut-être.
–Oh, mais vous êtes bien gentil ce soir. C'est l'âge ou c'est moi ?
–Vous verrez si c'est l'âge quand je vais vous porter jusqu’à chez vos parents si vous la fermez pas. Il grogne mais elle pouffe.
–Ah bah tant mieux. Parce qu'être Reine comme avant, non merci.
–C'est le but que ce soit pas comme avant. Mais vous serez ma femme, ça, ça ne changera pas.
Il essaie de ne pas penser au fait qu'il vient plus ou moins de lui demander de l’épouser au milieu d'une forêt en territoire ennemi, mais ce qui brille dans ses yeux lui dit que ça ne doit pas la déranger plus que ça.
–Ça veut dire qu'on dort ensemble ce soir ?
Il s'étouffe pour la deuxième fois de la soirée. Elle va le tuer avant que Lancelot en ait la chance.
–Sauf si vous préférez dormir avec Karadoc. Hors de question. Par contre si vous me collez vos pieds froids dessus, je vous vire du lit.
–On est chez mes parents je vous signale, mon cher.
–J'irai dormir dehors avec les burgondes.
–Après dix ans dans le Sud ? Je vais devoir venir avec vous pour vous tenir chaud.
Il souffle du nez mais ne sait pas quoi répondre à ça, à part que oui, oui, oui, alors il ne dit rien. Son silence a l'air de lui suffire, puisque cette fois c'est elle qui le tire par la main sur le sentier. Exigeante, sa –future– femme.
Ils prennent leur temps, des enfants qui ne veulent pas rentrer. Ils font une pause à chaque ronce sur leur passage, juste pour qu'il l'aide à les enjamber d'une main au creux de son dos. Elle a raison, il n'est plus habitué aux nuits bretonnes. Le froid lui pique la peau partout sauf là où sa petite main tient la sienne. Elle rayonne de chaleur à côté de lui avec sa robe blanche qui lui renvoie la lumière de la lune, le sourire éclatant. Une déesse un peu trop humaine. Vraiment, il ne la mérite pas.
–Hé. Elle lui dit quand elle le surprend à la fixer.
–Quoi ?
–Arrêtez de faire la tête. Je vous aime.
Elle a relevé ses yeux brillants vers lui, soudain très sérieuse. On dirait presque qu'elle essaie de le commander, sa reine. Arthur sourit. Encore. Et s'il ne lui répond pas, c'est juste parce que c'est déjà assez gênant de l'embrasser comme un gamin avec une couronne de fleurs sur la tête.
