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Language:
Français
Stats:
Published:
2023-09-10
Updated:
2023-09-15
Words:
2,835
Chapters:
3/7
Comments:
8
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11
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1
Hits:
103

la courbe de tes yeux

Summary:

Saul ne croit pas en l’amour. Il croit au respect et à la loyauté ; à la crainte, aussi. Tant qu’on le respecte, tant qu’on le craint, tant qu’on le suit, il se fiche d’être aimé. C’est la règle, c’est ainsi que fonctionnaient ses parents et c’est ainsi qu’il fonctionnera avec sa future femme.
Camille devient l'exception qui confirme la règle.

Notes:

"Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards."
- Paul Éluard

Chapter 1: Attirance

Chapter Text

Saul ne croit pas en l’amour. Il croit au respect et à la loyauté ; à la crainte, aussi. Tant qu’on le respecte, tant qu’on le craint, tant qu’on le suit, il se fiche d’être aimé. C’est la règle, c’est ainsi que fonctionnaient ses parents et c’est ainsi qu’il fonctionnera avec sa future femme. 

Quand il se réveille dans le parc de son père, seul, Saul croit encore à cette règle. 

Elle fonctionne très bien avec les enfants qu’il sauve. Il devient leur chef, respecté autant qu’il est craint ; ce n’est pas de l’amour, c’est un échange de bons procédés. 

Puis les enfants de Fortville arrivent. Cinq têtes improbables dans un bus vert. Dodji, le leader de leur petit groupe, le danger, la menace. Leïla, grande, attirante, intimidante dans son assurance. Yvan, faible et insignifiant. Terry, dont le seul trait notable est sa rousseur. 

Puis il y a Camille.

Depuis son réveil, il envisage de prendre une femme. Tout grand chef, d’une nation à un parc d’attraction, a besoin d’un soutien immuable, d’une présence constante à ses côtés. C’est un choix lourd de conséquences : la fille portera son nom et ses enfants. Aucune du parc ne lui avait vraiment semblé digne d’accomplir cette mission jusqu’ici, pas même Zoé avec ses taches de son et ses cheveux soyeux. 

Il ne saurait expliquer l’attirance qu’il ressent pour Camille. La première fois qu’il la voit, il ne la trouve même pas jolie. Elle est trop maigre, avec des joues trop rondes ; une tête de première de classe avec ses lunettes, impopulaire et timide. 

Sauf qu’elle est blonde, et que Saul a toujours eu un faible pour les blondes. C’est ce qu’il remarque avant tout le reste quand elle descend du bus : ses mèches plus dorées que les siennes, un halo semblable à celui de la Vierge sur l’icône préférée de sa mère. Ça lui donne une aura particulière, celle d’une sainte ou d’une reine, et c’est exactement ce qu’il recherche. Camille et son halo blond, d’une rareté qu’il se doit d’avoir parce qu’il a toujours voulu ce que les autres n’ont pas.

Alors quand il doit choisir sa femme, ce n’est ni Leïla (trop grande, trop sûre d’elle) ni Zoé (trop désinteressée, trop brune) dont il tire le papier et annonce le nom. C’est Camille qui monte sur l’estrade et s’assoit derrière lui, confuse, le rouge aux joues après avoir bredouillé un maigre oui. C’est Camille qu’il fait entrer dans ses appartements, les plus grands du parc, et c’est à elle qu’il offre la robe rouge, la plus somptueuse, celle qu’il a gardée en prévision de ce jour.

Elle a une jolie voix quand elle lui demande d’épargner Dodji, et de plus beaux cheveux encore. Il a bien choisi. 

***

Même au sein du Clan, il se sent seul. Seul à savoir qu’ils ne reverront jamais leurs parents, seul à porter sur son dos la croix de ses souvenirs, seul à s’approcher du bassin au requin et à voir la noirceur qui l’habite. 

Personne ne comprend, personne ne peut comprendre. C’est sa responsabilité, son fardeau, de prendre soin du Clan et de ses membres, de reformer une société qui ne viendra pas les sauver. 

Les cauchemars sont inévitables. 

Son père, toujours son père et ses yeux qui le jugent en silence. 

Il n’avait pas voulu que Camille l’apprenne ; c’est sa faiblesse, une lâcheté qu’il cache. Quand elle le réveille, sa réaction est incontrôlable, sa demande également. Il ouvre les yeux et c’est la voix de Camille qui murmure des mots de réconfort, c’est les yeux de Camille remplis de douceur, c’est les cheveux de Camille sous la lumière. 

Un ange auréolé de grâce. 

– Serre-moi fort. 

Elle ne pose aucune question et le prend dans ses bras. Il enfouit son visage dans le soyeux de ses mèches blondes et son père semble soudain très loin. 

En rétrospective, quand il reviendra sur ce moment, il le marquera comme la première entorse à la règle, le moment où tout a déraillé.

On ne craint pas quelqu’un qui fait des cauchemars. 

Saul se rappelle y avoir pensé en se rendormant dans les bras de Camille, la main de celle-ci traçant des cercles rassurants dans son dos. Mais après tout, c’est sa femme, son soutien ; peu importe qu’elle connaisse ses cauchemars et sa peur du noir. Il ne veut pas qu’elle le craigne, pas comme les autres. 

C’est le début d’une émotion qu’il n’admet pas encore, le début d’autre chose, de plus profond que simplement la couronne blonde de ses cheveux. Il refoule l’idée aussitôt qu’elle apparaît. 

Tant qu’elle le respecte et lui est loyale, tant que le reste de la règle s’applique, peu importe. 

***

Camille devient l’exception qui confirme la règle. L’épreuve qu’il inflige à Dodji est juste : il l’a affrontée lui-même. (Les conditions sont grandement différentes, mais le peuple n’a pas à questionner son jugement.) 

Que les enfants de Fortville interviennent, il s’y attendait. C’était le but : faire sortir Leïla et les autres de leur cachette, les forcer à affronter son autorité. Mais que Camille, sa femme, coure l’aider à son tour, qu’elle affiche sa véritable allégeance devant sa cour toute entière, ça va à l’encontre de tous les principes. 

Il n’y a aucun respect, aucune loyauté envers lui et sa justice lorsqu’elle tend le bas de sa robe à Dodji telle une reine bienveillante. 

Saul meurt, une deuxième fois, dans le bassin au requin, trahi et blessé. Sa règle prend fin avec lui.