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Le soleil est haut dans le ciel, ce jour-là, lorsqu’André termine enfin les corvées qu’il a à faire sur le bateau. S’épongeant le front, le jeune homme se laisse tomber au beau milieu du pont, dans l’optique de profiter de la chaleur et du bon air marin, jusqu’à ce que Haydée ou le comte l’appelle pour lui demander de faire autre chose.
Les yeux clos, il ne réalise pas tout de suite qu’ils viennent de jeter l’ancre et que le navire s’est arrêté à proximité d’un bouquet de rochers affleurant à la surface de l’eau. Ce n’est que quand une ombre se profile au-dessus de lui qu’André accepte de regarder ce qu’il se passe.
Le comte est alors penché vers lui, le visage éclairé d’un sourire discret. André aime bien le voir sourire, surtout maintenant qu’il ne porte plus de masque.
Ca lui rappelle qu’ils sont libres désormais, que la justice a été faite.
-Dis-moi, André, commence le comte. Tu ne sais pas nager, je me trompe?
Le garçon hausse un sourcil.
-En effet, répond-il sans même prendre la peine de se redresser.
Le sourire de son protecteur s’accentue et il se redresse en tapant dans ses mains.
-Parfait! s’exclame-t-il et c’est la première fois qu’André l’entend parler si fort. Il est donc temps de t’apprendre!
Cette fois, les sourcils d’André se froncent.
-Pourquoi faire?
-Sais-tu comment j’ai rencontré ta tante, cette femme à qui tu dois tant?
-Non.
-Lors d’un naufrage. Elle n’a survécu jusqu’à ce que je la sauve que parce qu’elle savait nager. Nous vivons sur un navire et nous ne sommes pas à l’abri d’une telle tragédie. Il est donc essentiel que tu apprennes.
-Vraiment?
-Vraiment.
-Et Haydée, alors?
-Elle sait déjà nager.
-Vraiment?
-Vraiment.
André observe le comte un moment, avant de soupirer. Il peut voir dans le regard de l’homme que ce dernier n’a pas l’intention de le laisser en paix tant qu’il n’aura pas fait ce qui lui est demandé. Autant en finir le plus tôt possible, bien que ça ne l’enchante guère.
Il se relève donc et retire sa chemise, avant d’accompagner son protecteur jusqu’à l’échelle, où ce dernier s’arrête pour le regarder.
-Je vais descendre en premier. La seule chose que je te demande pour commencer est de garder la tête hors de l’eau, d’accord?
André acquiesce. Le comte, pour sa part, se débarrasse à son tour de sa chemise et entame la descente vers les flots. De là où il est, le plus jeune a une vue imprenable sur le tatouage qui orne le dos de son bienfaiteur. Il n’a jamais eu l’occasion de détailler de quoi il s’agissait et même à présent, il ne comprend pas tout à fait ce qu’il voit. Ca lui semble cependant toujours étrange de voir les dessins qui décorent la peau du comte, souvenirs d’une autre vie dans laquelle il n’était qu’un marin plutôt que l’aristocrate le plus riche d’Europe.
-Voilà, tu peux venir maintenant! appelle soudain le comte, et André cligne des yeux pour sortir de ses pensées.
Son aîné l’attend dans l’eau, une main posée sur la coque du bateau. Le garçon hésite un moment, avant de se décider à rejoindre l’autre homme.
L’eau lui éclabousse les mollets alors qu’il n’est qu’à la moitié de l’échelle et André grimace. Il n’apprécie vraiment pas l’idée de devoir plonger dans cette immense étendue liquide. Et si le comte se retrouvait soudain éloigné de lui par une vague? S’il ne parvenait pas à se maintenir en surface? Il a entendu dire que la noyade est une mort horrible et il ne tient pas à l’expérimenter.
Mais il est trop tard pour faire demi tour, déjà, il arrive au dernier échelon. Le comte l’attend toujours et la main qui prenait appui sur le navire se tend maintenant vers André, l’invitant à la prendre.
-Je te tiendrais, tu n’as rien à craindre, encourage le plus âgé.
-Vous promettez? demande André, et il a honte d’entendre sa voix trembler.
Il n’est plus un enfant, que Diable!
Son bienfaiteur ne semble pourtant pas s’en formaliser. Il se contente de hocher la tête et le petit sourire de tantôt réapparaît sur son visage.
-Tu as ma parole, dit-il avec toute la solennité possible.
Alors seulement André accepte de prendre sa main et de se laisser tomber à l’eau. Un bref cri lui échappe quand il quitte la chaleur du soleil pour entrer dans la fraîcheur de la mer. Sa main se resserre autour de celle du comte. Quelques embruns trouvent leur chemin jusqu’à ses yeux et André, momentanément aveuglé par le feu qui lui brûle les pupilles, sent la panique l’étreindre.
Sa seconde main s’en va s’agripper à l’épaule robuste du comte alors qu’il bat follement des pieds, dans le vain espoir de se maintenir à la surface.
-André! appelle son aîné. Calme-toi, tout va bien. Je te tiens!
Il faut plusieurs minutes au jeune homme pour reprendre ses esprits et même alors, il refuse de desserrer son emprise sur son protecteur, bien qu’il sente ses ongles s’enfoncer un peu trop fort dans la peau de ce dernier.
-Tout va bien, répète le comte. Tu peux ouvrir les yeux?
-J’ai mal, répond André.
-Je sais. Mais il le faut, allez.
Le garçon finit par obéir, grimaçant à la combinaison de l’eau de mer accumulée derrière ses cils et à la lumière du soleil qui s’y reflète. Il s’oblige néanmoins à garder les yeux ouverts, comme le lui a demandé le comte, et les fixe justement sur l’autre homme.
Et soudain, il a l’impression d’être tenu par un inconnu.
Le comte… Non, ce n’est plus le comte qui le regarde et lui tient la main.
-Edmond, s’entend dire André.
Le manque de réaction de son compagnon semble confirmer ses doutes. Oui, c’est bel et bien Edmond Dantès qui se tient devant lui, les yeux brillants d’une étincelle qu’André n’a jamais vue chez le comte. C’est Edmond Dantès qui lui sourit comme le comte n’a jamais souri. C’est Edmond Dantès qui lui apprend à nager, ça ne peut être qu’Edmond, puisque le comte déteste l’océan et tout ce qu’il représente.
-Voilà, tu peux battre des pieds plus doucement. Comme ça, c’est parfait, continue d’encourager Edmond, tandis que son sourire, de plus en plus grand, creuse de nouvelles rides sur son visage.
Et pourtant, malgré le poids des ans, il semble plus jeune que jamais. André est persuadé que c’est à cela qu’il ressemblait lorsqu’il a été emmené en prison, il y a toutes ces années.
-On essaie d’aller jusqu’aux rochers, ça te va? poursuit l’autre homme, et André hoche la tête sans même s’en rendre compte.
Quoi que lui demande Edmond, il se sent prêt à le faire, pourvu que l’autre continue à sourire.
Du moins, c’est ce qu’il pense jusqu’à sentir qu’ils s’éloignent du navire. André tente alors de résister, tandis que la peur revient.
-Ce n’était pas une bonne idée, je ne peux pas, ce n’est pas… s’étrangle-t-il, et il lâche l’épaule d’Edmond pour essayer de s’agripper à l’échelle derrière lui, en vain.
-Bien sûr que tu peux, rétorque son aîné. André, est-ce que tu me fais confiance?
Cette simple question suffit à embraser la colère du garçon, dont la peur s’évapore aussitôt.
-Evidemment! s’exclame-t-il, offusqué que son bienfaiteur ait à lui demander une chose pareille.
-Alors prends mon autre main. Si tu crois véritablement en moi, André, prends ma main.
C’est injuste, Edmond sait que son cadet ne peut pas lui refuser une énième preuve de la confiance aveugle qu’il a placée en lui. Outré et vexé, André obéit à contrecœur.
Le sourire de son aîné s’adoucit tandis qu’il les éloigne à nouveau du navire à grands coups de jambes. André suit comme il peut, luttant pour garder la tête hors de l’eau.
Le temps qu’ils rejoignent les rochers, il a cependant réussi à retrouver son calme, et en est même venu à apprécier le confort de la mer. L’eau lui lèche les épaules et le soleil lui caresse le dos de la plus délicieuse des manières.
Et le jeune homme n’a pas à s'inquiéter du cap ni de l’idée de se noyer, puisqu’Edmond les dirige, lui tenant toujours les mains.
Derrière lui, il entend Haydée qui se met à chanter, quelque part sur le pont, et sa panique initiale finit de refluer.
Que peut-il craindre, entouré comme il l’est?
-Tu vois, tout va bien, confirme Edmond lorsqu’ils arrivent au niveau des rochers.
André acquiesce, focalisé sur l’homme qui tient une fois de plus sa vie au creux de ses mains, de la façon la plus littérale qui soit.
-Bien, on va faire le tour maintenant et je vais te demander de me lâcher une main. Juste une, ne t’en fais pas, ça ira. Ainsi, tu pourras bouger un de tes bras comme ceci, tu vois? Puis nous ferons la même chose dans l’autre sens, avec l’autre bras. On essaie?
Une fois de plus, André ne peut que dire oui, car quel autre choix a-t-il?
Voilà comment il se retrouve à patauger autour d’un affleurement rocheux perdu en pleine mer. La voix de Haydée continue de le porter, de même qu’Edmond qui, fidèle à sa parole, ne lâche qu’une seule de ses mains. Au début, André a du mal à penser à autre chose que la peur de couler et de se noyer. Mais, petit à petit, il réalise qu'il ne risque rien tant que son compagnon est là et comme Edmond n'a vraisemblablement aucune intention de l'abandonner, le jeune homme se permet de respirer de nouveau.
Ils commencent ainsi à discuter, de tout et de rien, surtout de rien. André ne pense pas avoir jamais entendu tant de mots quitter la bouche du comte. Il en vient à espérer qu’Edmond reste un peu plus longtemps parmi eux.
-André? appelle soudain son aîné.
-Oui?
-Tu as remarqué?
-Quoi donc?
-Je ne te tiens plus les mains depuis bientôt cinq minutes.
André cligne des yeux et tourne la tête, d’abord à droite, puis à gauche. En effet, ses deux bras battent librement l’eau de part et d’autre de son corps. Edmond se tient toujours tout proche, prêt à intervenir au besoin, mais il ne tient plus du tout André, d’aucune façon que ce soit.
-Je nage, s’étonne le jeune homme.
-Tu nages, confirme Edmond.
-Tu nages! leur crie Haydée à son tour, perchée sur le bastingage.
C’est bien sûr à ce moment-là qu’André oublie de battre des pieds et s’enfonce sous l’eau. Edmond l’en sort presque aussitôt, trop tard cependant pour empêcher le garçon de boire la tasse. Toussant et crachant, André s’agrippe de nouveau à son aîné, tétanisé par la peur qui est revenue en l’espace d’un battement de cils.
-Je pense que ça suffira pour aujourd’hui, dit Edmond, sans jamais se départir de son petit sourire. On retourne au bateau?
André acquiesce, à bout de souffle et de forces.
Bientôt, il pourra retourner se prélasser au soleil, aussi loin de l’eau que possible.
Pour l’instant, cependant, il doit encore laisser Edmond les ramener en lieu sûr. Alors il ferme les yeux et profite du chemin du retour pour se reposer.
Ce n’est pas comme s’il risquait de se noyer de toute façon, puisque le comte de Monte-Cristo le tient.

AllenKune Fri 19 Jul 2024 02:33PM UTC
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Azryel Mon 22 Jul 2024 02:31PM UTC
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Victor_Delia Mon 22 Jul 2024 11:41PM UTC
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