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Arthur ou la cuisine des sentiments

Summary:

Arthur Pendragon, roi de Bretagne, décide de préparer de la pâte d’amande pour Guenièvre. Évidemment, ça tourne au fiasco. Avec Bohort et le Duc d’Aquitaine en commis volontaires (et un peu forcés), cette tentative culinaire prend des airs de quête épique… à leur niveau. Entre maladresses, répliques absurdes, et un soupçon de nostalgie, Arthur réalise qu’une simple boule de pâte peut réparer bien plus qu’il ne l’imaginait.

Cadeau pour @sloubs qui souhaitait de la douceur entre Arthur et Guenièvre avec un soupçon de slash entre Arthur/Mani lors du Secret Santa Kaamelott, édition 2024.

Notes:

Coucou, coucou, ce Secret Santa a été l'occasion de retremper ma plume dans de l'encre Kaamelottienne. Parce que le monde a besoin de douceur ! Bonne lecture.

Work Text:

À une heure absurde pour croiser le moins de servants possible, les cuisines du château de Carmélide résonnaient pourtant de bruits de préparation. Au centre de ce chaos se tenait Arthur, roi de Bretagne et tout nouveau détenteur d'Excalibur, l'air aussi déterminé qu'un chevalier face à un défi impossible — mais cette fois, son adversaire était une recette de pâte d'amande.

Pour cette quête un peu particulière, il avait choisi le Chevalier Bohort et le Duc d'Aquitaine. Bohort, avec son sens pointilleux du détail, et le Duc d'Aquitaine, avec sa patience infinie, formaient une équipe improbable mais complémentaire. Malgré son appréhension, Arthur était satisfait que les deux aient accepté de lui prêter main forte.

— Vous savez, commença-t-il en examinant les ingrédients et le parchemin ou on pouvait déchiffrer quelques instructions, j'ai connu des campagnes militaires moins complexes que cette recette.

— Sire, c'est la faim de notre reine que vous combattez, répondit Bohort avec un soupir amusé.

— Une métaphore fort juste mon cher Bohort, renchérit le Duc en esquissant un sourire.

Arthur n'était pas sûr de ce qu'il appréciait le moins : les commentaires bienveillants mais inutiles ou les regards inquiets qu'ils lui lançaient.

Entre eux s'était tissée une complicité née des années passées, des épreuves partagées. Peut-être même, si Arthur en jugeait par sa propre expérience, qu'une certaine connivence était née du à la proximité géographique entre leurs deux territoires ? Apparemment, sous la dictature de Lancelot, les deux n'avaient eu d'autres choix que de se cantonner à occuper le Logres continental. Il y avait tant de choses à faire pour récupérer le trône qu'Arthur en avait parfois le souffle coupé. Aussi préférait-il se concentrer sur des futilités ; la nuit était rarement propice à de bonnes réflexions, alors mieux valait agir.

— Bon, allez, concentre-toi, Arthur. Mon Dieu, comment on fait déjà ? marmonna-t-il pour lui-même.

Devant lui : 250 mesures de poudre d'amande — mesurées avec une écuelle de terre cuite, 100 mesures de miel coulant, un œuf fraîchement apporté.

— Sire, c'est une très louable attention, commença le Duc, mais voilà, si vous sentez pas vous le sentez pas, hein ?

— Malgré les années, je n'ai pas oublié vos menaces à mon encontre lorsqu'il s'agit de pate d'amande, sourit Bohort d'un air encourageant. Mais il est vrai que si vous hésitez, il n'y a nulle couardise à laisser les cuisines aux cuisiniers !

— Non, répliqua Arthur, c'est pour Guenièvre. Et dans tous les cas, ce sera toujours plus bouffable que les briques de sa mère ! Je pensais que depuis le temps, ma belle-mère avait lâché l'affaire mais apparemment pas… que ce soit une tarte aux framboises ou son gâteau aux poires, ça m'avait pas manqué ! Et puis d'ailleurs, vous êtes pas censé savoir cuisiner, Bohort ? Vos pommes confites d'hiver ou je sais pas quoi ?

Le Duc d'Aquitaine, semblant motivé par cette réponse, s'approcha en se frottant les mains avec beaucoup trop d'excitation au goût du Roi. Devinant sans doute la teneur de ses pensées —étrangement, depuis son retour, beaucoup de personnes semblaient deviner ses émotions?— il se calma bien vite :

— Voulez-vous que je vous aide à démarrer ?

Bohort, dans son coin, observait la scène avec une anxiété non dissimulée mais s'installa devant la table d'un pas volontaire. Il était clair qu'il ne souhaitait laisser plus d'initiatives au Duc qu'il n'en avait déjà pris. En l'absence de Dame Séli, du temps de Kaamelott, c'était souvent lui qui devait s'acquitter de l'intendance du château. Bien que la situation était légèrement différente et que tous trois se trouvaient actuellement dans la cuisine de Séli elle-même, le temps de rendre leur citadelle de nouveau habitable et sûre, le Chevalier de Gaunes semblait considérer cette affaire avec plus de sérieux qu'il n'en avait jamais témoigné lors de la quête du Graal. Ça ou comme une poignée de ses anciens chevaliers, il se montrait jaloux et possessif de l'attention d'Arthur, allez savoir…

— Vos fameux « frichtis tout fruit » ne sont rien comparés à ce défi, Duc, commenta-t-il avec un peu d'impatience.

Arthur le regarda, intrigué.

— Les quoi du Duc ?

— Mes escapades culinaires fruitariennes, Sire. Vous en avez interrompu une quand vous êtes réapparu dans nos vies.

Arthur ne savait pas quoi répondre, surtout quand il s'aperçut que Bohort hochait la tête frénétiquement, comme si cette phrase devait faire sens au cerveau du Roi.

— Nan mais commencez pas s'il vous plaît, grogna-t-il, c'est pas compliqué, là, entre les bruits d'animaux des abrutis comme les Burgondes et vos phrases à rallonge à vous, je commence à regretter l'époque où j'étais esclave dans le désert. Personne me parlait, et moi, je parlais à personne. Voilà. C'était crevant, mais au moins, c'était calme.

Parce que quelque fut leur condition sociale, il avait perdu l'habitude d'encaisser le degré de connerie bretonne qu'il se prenait en pleine face à chaque fois que quelqu'un d'autre que Guenièvre ouvrait sa mouille. Des escapades culinaires ? Arthur supposait que c'est aussi comme ça qu'on pourrait résumer ce qu'il a décidé de faire… Mais il n'aurait jamais formulé ça comme ça.

— Peut-être vaudrait-il mieux faire appel au Seigneur Karadoc?

— Pour la deuxième fois, si j'avais voulu Karadoc, je lui aurais demandé ! Il ne se sépare jamais de l'autre traine-patin de Perceval et je tiens à rester discret! Vous compter m'aider ou non ?

— Je trouve votre initiative... charmante, Sire. Je tenais à ce que vous le sachiez, répéta Bohort avec ravissement, notre Reine en sera assurément touchée.

— Oui oui, je sais, vous me l'avez déjà dit. J'ai plus de dix ans à me faire pardonner.

Les amandes grillaient sur une pierre chaude près du feu. Il les remuait avec une cuillère en bois, surveillant qu'elles ne brûlent pas. Arthur les observait avec la même concentration qu'il aurait mise à planifier une bataille. Ça lui donnait aussi l'occasion de ne pas poursuivre une conversation qu'ils étaient pas prêts à avoir, surtout en présence du Duc.

— Il ne faut pas les cramer, marmonna-t-il.

Lorsqu'elle furent suffisamment brunies, Arthur sortit les amandes du feu soigneusement. La prochaine étape consistait à les filtrer utilisant un tamis en osier tissé finement. Et les choses devinrent plus hasardeuses, malgré sa concentration, il commençait à en foutre partout…

Il serrait les dents, plus frustré par sa propre maladresse que par Bohort, dont les conseils, bien qu'embarrassés, restaient précieux. Bohort qui penchait légèrement la tête, comme pour mieux jauger la situation, mais son hésitation irritait Arthur.

— Sire, vraiment, je ne voudrais pas vous froisser, mais ce genre de… tâche demande une certaine... fluidité. Peut-être devrions-nous envisager…

— Envisager quoi, Bohort ? Que je fasse appel à Merlin? Je suis sûr qu'il pourrait transformer ça en un désastre de proportions bibliques !

Leur complicité était trop neuve et chancelante. Bohort, toujours un peu raide et timide, Arthur, constamment sur la défensive, et le Duc, observateur bienveillant. Leurs mouvements s'accordaient peu à peu, comme une danse maladroite.

Enfin, le Roi plaça les amandes dans un bol en terre, satisfait de voir que Bohort lui tendait un petit pilon en bois. Enfin une initiative utile. Il lui semblait bien que sans être un pécore, le chevalier vert s'y connaissait bien en pâtisserie !

— Deux poignées d'amandes réduites en poudre fine, murmura-t-il en écrasant énergiquement. Enfin... est-ce qu'il y en aura assez, bon sang ?

Le Duc d'Aquitaine s'approcha de la table ou les deux s'affairaient, souriant toujours. Avait-il seulement cessé de sourire cinq minutes ? Bohort fouillait maintenant les étagères à la recherche d'un cylindre pour aplatir la préparation. Arthur n'était même pas arrivé à cette étape du parchemin. Si Arthur considérait cela comme son propre champ de bataille, évidemment que se serait celui-là où Bohort choisirait de se distinguer en devançant ses besoins.

— Mais oui Sire, rassura le Duc, au pire, nous pourrons en rajouter.

Arthur regarda sa main comme s'il découvrait un instrument de guerre inconnu. Il la referma, puis l'ouvrit, la referma. Deux fois.

Ajout du miel, trois cuillères de bois. Les délicieuses effluves du miel réveillèrent sa mémoire l'espace d'un instant. Un souvenir de Maurétanie Césarienne traversa l'esprit d'Arthur, aussi vif que la brûlure du soleil sur sa peau tannée...


Le jeune Appius Manilius, les cheveux encore plus en bataille que l'impression tenace qu'avait laissé son visage le jour de son mariage avec Aconia Minor. Plus souriant qu'il ne l'était sous sa couronne de fleurs lors de son second mariage avec Guenièvre. Son ami, maigre, coincé entre deux âges sans jamais avoir assez de nourriture dans le ventre, lui tendait un pain de miel, ses yeux brillants de cette complicité qui les unissait. C'était un de ces soirs où la chaleur du désert retombait enfin, laissant place à une fraîcheur bienvenue. Ils s'étaient réfugiés sur le toit plat de leur modeste camp, à l'abri des regards.

— Tiens, champion, dit Mani. Quand le cœur est lourd, un peu de douceur aide toujours.

Il avait cette façon bien à lui de prononcer "champion", comme si ce mot contenait tout ce qu'il n'osait pas dire. Arthur se rappelait que Mani avait économisé pendant des semaines pour acheter ce pain de miel à un marchand venu de Carthage. Une dépense folle pour deux jeunes légionnaires, mais Mani avait toujours eu le don de transformer la moindre chose en trésor.

Arthur avait mordu dans le pain, la chaleur du miel se répandant sur sa langue. Le goût sucré contrastait avec l'amertume de leur condition, créant un moment de grâce dans leur quotidien difficile. Ce soir-là, ils avaient parlé jusqu'à l'aube, partageant leurs rêves impossibles, leurs espoirs insensés. Mani lui avait confié son désir d'ouvrir une échoppe d'épices un jour, quand ils seraient rapatriés à Rome et qu'il aurait pu économiser sur ses soldes. Il en parlait avec tant de passion qu'Arthur pouvait presque sentir les arômes de cannelle et de cardamome.


Arthur se souvenait de ce sourire. De cette complicité. Mani, son meilleur ami, celui qui le comprenait avant tous les autres. Celui qui voyait l'homme derrière la timidité, qui croyait en lui avant même qu'il ne devienne roi. Mort trop tôt, emporté par sa faute, protégeant jusqu'au bout ce secret qui les liait : l'identité d'un Roi breton parmi les soldats de Rome.

Il avait la sensation d'avoir vécu une dizaine de vies depuis, perdu une dizaine de personnes. Des chevaliers, des amis, des amours. Pourtant, ce vide là restait impossible à combler tout-à-fait. Peut-être parce que Mani avait été le premier à lui montrer que la tendresse pouvait survivre même dans les pires conditions, que le partage d'un simple pain au miel pouvait devenir un acte de résistance.

Le bruit du pilon sur la table le fit sursauter et le ramena brutalement au présent. Le miel coulait toujours de la cuillère, son parfum étrangement similaire à celui de cette nuit lointaine. Arthur cligna des yeux, chassant l'image de Mani et de leur jeunesse perdue.

— Une pincée de sel, marmonna Arthur, pour chasser la buée qui s'était accumulée dans ses yeux fatigués. Quelle drôle d'idée de mélanger du sucre et du sel ! Une pincée, c'est quoi pour eux ?

— Ce que vous prenez entre le pouce et l'index, Sire, expliqua Bohort, le blanc d'œuf, maintenant.

— Tenez, Sire, montrait le Duc. Pas comme ça. La main ici, le poignet comme ceci...

Avec son aide, il comprit comment séparer le blanc du jaune. Arthur s'appliqua comme s'il préparait une stratégie militaire.

Trois mesures d'eau de rose — une eau précieuse, importée. Il hésita.

— Comment sait-on qu'il n'y en a pas trop ?

— À l'œil, Sire, répondit le Duc d'Aquitaine.

— Et au nez, surtout, renchérit Bohort. Faites vous confiance, mais je peux goûter si vous le souhaitez. Mes papilles sont plus familières que les vôtres en matière de pate d'amande.

Arthur hocha la tête et mélangeait consciencieusement, son visage reflétant une concentration absolue.

— Avant de penser à gouter, il faudrait déjà qu'on s'en sorte ! Plus ça va, et plus j'ai l'impression que cette pâte infernale refuse de coopérer ! Ça me scie les nerfs. Je vais finir par tailler dans le vif et aller me coucher !

Le Duc étouffa un ricanement. Bohort, lui, s'efforça de répondre avec diplomatie :

— Certes, Sire, mais… peut-être faudrait-il envisager une autre approche ?

Arthur jeta un regard noir à la boule informe de pâte devant lui, puis à Bohort. Ses doigts étaient collants, une mèche de cheveux collait à son front, et il avait l'air, pour tout dire, furieusement humain.

— Très bien, soupira-t-il en se redressant. Et quelle serait cette "autre approche" ? Vous voulez que j'enfile une tunique de ménestrel et que je chante à cette chose pour qu'elle daigne se durcir correctement ?

Bohort ouvrit la bouche pour répondre, mais le Duc le coupa, un éclat d'amusement dans les yeux :

— Peut-être pas une chanson, mais un peu plus de patience. Vous voyez, c'est un peu comme une danse, Sire. Vous ne pouvez pas contraindre la pâte. Vous devez l'écouter.

Arthur fronça les sourcils, perplexe, mais intrigué malgré lui. Une danse? C'était une vision étrange, mais quelque chose dans le ton du Duc résonnait.

— Une danse, répéta-t-il, sceptique. Et qui mène? Moi, ou cette foutue pâte?

Le Duc se contenta de sourire, posant une main rassurante sur l'épaule d'Arthur :

— Vous deux, ensemble.

Arthur poussa un profond soupir, mais pour la première fois, ses mouvements se firent plus mesurés. Bohort, à ses côtés, le guidait doucement, ses propres gestes empreints d'une délicatesse presque instinctive. Peu à peu, la tension se dissipa.


Vers potron-minet, les trois comparses, épuisés par leurs efforts, se séparèrent pour aller se reposer dans le lit qui leur avait été octroyé au château. Cette fois-ci aucune binette n'avait été mise à contribution lors de la distribution des pièces, et tout le monde en était soulagé, surtout le Duc d'Aquitaine qui remarqua avec sa déconcertante bonhomie qu'il possédait toujours sur la cuisse "le témoignage des mesures parfois expéditives de la maîtresse des lieux".


Dans sa chambre d'enfant, Guenièvre lisait quand Arthur entra. Elle lui adressa un sourire fatigué, et il fit semblant de ne pas remarquer que la chandelle posée près d'elle avait dû brûler pendant toute son absence. S'il était hanté, elle l'était également, par la Tour de Ban et l'obscurité. Son cœur se serra et soudain, il trouva son initiative bien ridicule.

— Mon ami, le temps m'a paru bien long, sans vous, je n'ai pu vous trouver nulle part ! Je crois que le seigneur Perceval vous cherchait.

— Je verrai ça tout-à-l'heure, vous savez bien que je déjeune toujours en tête-à-tête avec lui. En attendant, j'ai fait quelque chose pour vous, dit-il.

Il lui tendit une boule rosée de pâte d'amande avant qu'elle n'ait eu l'occasion de s'en étonner. Il avait vaguement essayé de créer une tête d'ourson, il n'était pas tout à fait sûr d'avoir réussi. Et quand bien même, aurait-elle seulement la référence ?

— Vous avez fait ça ? Vous vous payez ma fiole ?

— Ne vous attendez pas à des miracles, mais oui, je l'ai faite moi-même.

Arthur sentit son visage s'empourprer. Il prit une inspiration profonde, ses yeux se voilant un instant du souvenir de ces longues années d'absence.

— Je vous dois bien ça, expliqua-t-il doucement. Ces dix années où je vous ai laissée seule, à supporter la solitude, à subir Lancelot... J'ai été absent. Terriblement absent.

Sa voix se brisa légèrement.

— Quand j'étais prisonnier de ma propre couronne, vous avez tout supporté. Les regards, les commérages, mon désintérêt, l'humiliation de ma mère qui ne cessait de vous rabaisser. Et déjà ? J'étais là, mais pas vraiment présent.

Il s'approcha, ses mains tremblant imperceptiblement. Il n'évoquerait pas Lancelot une seconde fois, ni Mevanwi. Aucun de ces mauvais esprits n'avaient leur place dans cette pièce, en ce début d'aube timide.

— Vous savez que je sais pas parler de sentiments. Je voulais faire quelque chose. Quelque chose de simple. Un geste qui vous dirait combien je regrette ces années, combien je veux réparer. J'ai cherché, et en attendant que je puisse vous redonner la place qui est la vôtre, je me suis souvenu d'à quel point vous aviez apprécié la pâte d'amandes.

Guenièvre le regardait, ses yeux bordés de petites ridules, s'emplirent d'une tendresse infinie. Comme cette nuit, à la tour, elle était bouche bée, statufiée, silencieuse. Puis, elle prit un petit morceau de pâte d'amande et le porta directement à la bouche d'Arthur.

Un geste si simple. Si intime.

Arthur ne prêta pas attention au goût, bien qu'il était soulagé de constater que Bohort ne lui avait pas menti. La pate d'amande était agréable, mais, ce qui importait… C'était ce moment. Ce partage. Cette réconciliation silencieuse. Les joues de Guenièvre rosissaient plus que la pâte d'amande elle-même, et soudain, Arthur fut pris d'une irrésistible envie de la prendre contre lui.

Il la serra doucement, maladroitement, comme s'il découvrait la nouveauté de cette étreinte, malgré les années passées ensemble. Ses mains, abîmées, fatiguées, tremblaient légèrement en effleurant le dos de Guenièvre.

— Vous... commença-t-il.

Elle posa un doigt sur ses lèvres. Un geste suffisant pour le faire taire. Leurs regards se croisèrent, chargés de tant d'années de non-dits, de séparations, de retrouvailles.

La lumière de la chandelle mourante dansait sur leurs visages. Un instant suspendu, où seule leur respiration commune semblait exister. Guenièvre défit doucement la tunique d'Arthur, ses doigts glissant sur le tissu comme elle avait caressé la pâte d'amande quelques instants plus tôt.

— Mon ami, murmura-t-elle.

Et ce mot contenait tout : la complicité, le pardon, l'amour.

Mais Arthur la retint doucement par les poignets, un sourire embarrassé flottant sur ses lèvres.

— Vous m'avez manqué, murmura-t-elle finalement. Mais vraiment, cette boule rose, qu'est-ce que c'est censé être ? Un cochon ?

Arthur grimaça, piqué au vif.

— Un ourson, figurez-vous ! Je me suis dit que ça ferait joli… Et je sais pas, c'est mignon les oursons. Enfin, en général.

— Mignon… c'est certain. J'apprécie vos efforts et ceux du Seigneur Bohort. Non, parce que j'ai bien entendu Bohort râler dans les couloirs il y a quelques heures, je savais que vous tramiez quelque chose. Il n'y a que vous pour l'extirper du lit.

— Oui, bon, c'était censé être une surprise. Mais apparemment, si je veux cuisiner discrètement dans ce château, il faudra commencer par bâillonner la moitié du personnel, ironisa Arthur en croisant les bras. J'ai embarqué le Duc d'Aquitaine dans l'aventure aussi, pour ne rien vous cacher.

Guenièvre secoua la tête, amusée, puis reprit un ton plus doux, presque timide.

— C'est la plus belle chose qu'on m'ait offerte depuis longtemps. Vraiment. Merci.

Arthur détourna le regard, visiblement gêné, et tenta maladroitement de changer de sujet.

— Bah, c'est qu'un bout de pâte d'amande, hein. Pas non plus de quoi en faire un poème…

— Non, c'est beaucoup plus que ça, répondit-elle doucement. Vous ne vous en rendez pas compte, mais ça veut dire beaucoup pour moi. Pour nous.

Arthur ouvrit la bouche, mais aucun mot ne vint. Il se contenta de hocher la tête, incapable d'articuler quoi que ce soit face à l'émotion dans la voix de Guenièvre.

Le silence s'étira entre eux, mais cette fois, il était confortable. Guenièvre brisa finalement la pause, son ton taquin revenant à la charge.

— Et donc ? C'est quoi l'étape suivante ? Des bijoux pour mon anniversaire ?

Arthur éclata de rire, sincère et franc, une rareté qu'il avait presque oubliée. Il avait certainement plus d'expérience avec le métal ces dix dernières années qu'il n'en avait avec le sucre. Mais à part quelques torques et quelques pièces pour ses si longs cheveux, Guenièvre ne portait que très peu d'ornements.

Leurs corps se rapprochèrent, se redécouvrant lentement. Pas avec la fougue de la jeunesse, mais avec la tendresse patiente de ceux qui ont traversé tant d'épreuves ensemble.

— Maintenant que vous ne vous asseyez plus sur les choses de l'amour, est-ce que la pâte d'amande est encore la meilleure chose qui vous soit arrivée ? demanda-t-il un peu plus tard, un sourire malicieux au coin des lèvres.

— Pourquoi choisir, mon ami ? Avec vous, j'ai à la fois la pâte d'amande et les choses de l'amour.

Et Guenièvre, plus rayonnante qu'elle ne l'avait jamais été, dans la lumière pâle du matin, l'embrassa. Avec le soupçon de pâtisserie restant sur ses lèvres, Arthur se dit que la tendresse de Guenièvre valait tous les pots de confiture de fraises du pays de Logres.

Il était affamé.

Tant pis s'il allait payer sa nuit sans sommeil dès qu'il devrait échanger autour d'une table avec Perceval. Il restait tant à faire à Arthur Pendragon, tant à aimer et à apprécier. Il craignait parfois que le reste de sa vie n'y suffise pas.

Après quelques délicieux instants d'éternité, comme pour briser ce moment entre le sommeil et le contentement physique, un hurlement lointain résonna depuis le couloir :

— MAIS C'EST QUOI CE FOUTOIR DANS MA CUISINE ?! ET QUI C'EST L'ABRUTI QUI A LAISSÉ TRAÎNER DU MIEL PARTOUT ?!

— Séli, souffla Arthur en fermant les yeux. Je savais que ça finirait comme ça.

Guenièvre éclata d'un rire rauque, encore nichée dans son cou, et cette fois, Arthur ne put s’empêcher de sourire à son tour. Pour la première fois depuis son retour, Arthur se sentit véritablement chez lui — même avec les hurlements de sa belle-mère en fond sonore.

— Avouez que ça vous avait manqué, murmura-t-elle en essuyant une larme… de rire, Arthur espère.

Plutôt que de répondre, les lèvres d'Arthur s’attardèrent sur la tempe de Guenièvre, déterminé à grappiller quelques heures de repos, malgré leurs joyeusetés au plumard.

Dans la cuisine en contrebas, les vociférations de Dame Séli continuaient de plus belle, ponctuées par les excuses ensommeillées de Bohort et les tentatives d'apaisement d’un Duc d’Aquitaine exténué. Mais ici, dans cette chambre baignée par la lumière dorée de la matinée, le temps semblait suspendu. Arthur songea que parfois, le bonheur prenait des formes étranges — comme une pâte d'amande improvisée, des draps froissés et les cris d'une belle-mère en furie. Juste avant de s'assoupir pour de bon, il se dit que peut-être, juste peut-être, il avait enfin trouvé la bonne recette.