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L'Amour d'une Sœur

Summary:

Ce n’est pas Verso qui vient secourir Maelle aux Falaises de Rochevague.

C’est Clea.

[Une réécriture de l’Acte II – avec Clea comme membre de l’Expédition 33.]

Notes:

J’étais tellement obsédée par cette idée que je l’ai écrite presque d’une traite.
Clea est pleine de contradictions et de dissonances cognitives et c’est bien ça qui fait tout son charme.

Chapter 1: I.

Chapter Text

« Tu ne comptes pas intervenir ? »

Les Falaises de Rochevague… Le littoral de toutes les tempêtes, là où il ne s’arrêtait jamais de pleuvoir. Un rivage au ciel de grisaille et à la mer tumultueuse. Un lieu de désolation, morose et funèbre comme la scène qui se déroulait sous leurs yeux.

Du haut de leur promontoire, ils avaient une bonne vue de ce qui se passait à quelques kilomètres de là, en contrebas. Au bord d’une cavité creusée à flanc de falaise, le chien de garde de la Peintresse, auquel elle avait offert les traits de son époux, se battait contre deux membres de l’Expédition 33.

Il ne s’agissait en vérité pas tant d’un affrontement que d’une exécution : l’homme à moustache qui se dressait face à lui était à moitié mort, couvert de sang, son propre sang, qui coulait d’une plaie béante qui transperçait de part en part sa poitrine. Même si, par miracle, il réchappait de ce combat contre Renoir, il ne faisait aucun doute que cette blessure aurait raison de lui.

Clea adressa un regard curieux au loup solitaire à côté d’elle, cette grotesque imitation de son frère qui, d’après la théière et la tasse posées sur une table en fer forgé non loin, venait de prendre le thé. Un pragmatisme qu’elle lui jalouserait presque : il savait la rencontre qui aurait lieu ici et pourtant, il avait tout de même pris de temps de boire un thé en toute quiétude ? Cette impassibilité était-elle une conséquence de son immortalité, de ces décennies de souffrance et d’errance ?

En tout cas, assister à tout cela n’était pas ce à quoi elle s’attendait en retournant dans le tableau de Verso. Elle était juste venue vérifier comment se portait sa sœur, emplie de suspicion à l’égard de cette version peinte de son frère – à qui elle n’avait confié qu’à contrecœur le devoir de veiller sur Alicia, parce qu’importantes affaires requéraient son attention ailleurs, l’empêchant de le faire elle-même.

Une décision qu’elle commençait à remettre en doute – car qu’est-ce sa sœur faisait ici, sur le Continent, vêtue d’une tenue d’expéditionnaire, à deux doigts de la mort ?

« Je ne peux pas le sauver, avoua Verso, le regret dans sa voix. Elle… elle s’est attachée à lui, ce qui n’est pas bon. »

Clea arqua un sourcil, intriguée.

« Elle tient à lui ? Qui est-il pour elle ?

— Il est… Je… Je crois qu’elle le considère comme son frère. »

Clea leva les yeux au ciel. Elle aurait dû s’y attendre : Alicia avait perdu son frère donc elle profitait de son amnésie et de sa fausse identité pour s’en inventer un dans ce monde fictif. Bien sûr.

« C’est plutôt pathétique mais cela n’en rendrait ton intervention que meilleure : en sauvant la vie de cet homme, Alicia t’en serait reconnaissante et t’accorderait sa confiance plus aisément. N’est-ce pas pour cela que tu ne t’es pas encore montré ? Parce que tu redoutes que cette expédition se montre méfiante vis-à-vis de toi ? »

Verso secoua la tête. Il croisa les bras sur son torse, l’air agité.

« Si cet homme reste en vie et qu’Alicia recouvre la mémoire, elle ne voudra jamais nous aider à sortir ma… votre mère du tableau. Elle rejoindre même son camp, c’est certain. »

Clea se renfrogna, sentant une vive chaleur commencer à lui brûler la poitrine – de l’indignation de la fureur.

« Ne prétend pas savoir ce que ma sœur ferait, protesta-t-elle aussitôt. Tu ne connais rien d’elle. »

La copie de son frère fronça les sourcils.

« Je veille sur elle depuis seize ans, rappela-t-il.

— Et visiblement, tu n’as pas fait du bon boulot, rétorqua-t-elle d’un ton sec. Je t’ai demandé de garder un œil sur elle et la voici membre d’une expédition ! Tu projettes de te servir d’elle contre Aline, n’est-ce pas ? Sauf que ma sœur n’est pas une arme dont tu peux disposer à ta guise, espèce idiot. »

Elle voyait déjà les choses se passeraient. Alicia se ferait tuée bien avant d’atteindre le Monolithe et se retrouverait expulsée du tableau. Clea aurait alors à gérer une enfant ébranlée par sa propre mort brutale, en plus de tous les bagages traumatiques qu’Alicia portait déjà depuis l’incendie…

« GUSTAVE ! »

Cette voix…

Son cœur bondit à l’entente du cri implorant de sa sœur.

Aussitôt, son choix fut fait – et au diable les conséquences, elle y réfléchirait plus tard.

« Oublie notre accord. »

Verso se tourna vers elle, incrédule.

« Quoi ? souffla-t-il. Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Je vais m’occuper moi-même d’Alicia. »

Elle le déclara d’un ton sans appel mais Verso, cet idiot, peut-être parce qu’il se sentait vexé qu’on l’écarte de la sorte du destin de ce monde, protesta :

« Et tes obligations dans le monde réel ? Je te croyais débordée…

— Je le suis, mais pas au point de te laisser manipuler ma sœur pour ton propre profil. Alicia et moi nous chargerons nous-même de nos parents. Cette grossière mascarade a assez duré : il est temps d’y mettre un terme. »

Il parut vouloir insister, la mâchoire contractée, mais se raviva, se résignant avec douleur.

« D’accord. Dans ce cas, je passerai devant pour vous ouvrir la voie vers le Monolithe. »

Clea esquissa un sourire moqueur. Pensait-il vraiment qu’elle ait besoin de lui contre les Névrons, ses propres créations ? Ridicule.

« Non. Je veux que tu restes aussi loin que possible, annonça-t-elle avec fermeté. Va donc rejoindre ta sœur chérie et profitez de vos derniers moments ensemble. »

Elle ricana et ajouta avec morgue :

« Formez donc cette merveilleuse famille qu’Aline voulait en vous créant de toutes pièces. »

Elle eut une brève pensée, pleine de mépris, pour son double peint, prisonnière dans le Manoir Suspendu, hors de portée de toute aide possible…

Sans attendre de réponse de la part de Verso, Clea s’élança à la rescousse de sa sœur.

. . .

Elle arriva trop tard pour sauver l’homme à la prothèse – Gustave, c’était le nom qu’avait hurlé avec désespoir Alicia.

Tant pis. Dans les faits, cela n’y changeait rien : elle interviendrait quand même. Ce serait toujours mieux que de laisser Alicia aux soins de ce Verso factice.

Un seul regard vers sa sœur la conforta dans cette idée. Alicia, à genoux, courbée et couverte de sang, l’air éplorée et sous le choc. Une seconde de plus et Renoir l’aurait décapitée – une pensée qui mettait Clea hors d’elle.

Sous la pluie battante qui déjà trempait ses cheveux et ses vêtements, elle se dressa face à cet homme qui portait le visage de son père, sa mine plus chagrinée et fatiguée que l’original cependant. Il portait sur ses traits cet air paternel et moralisateur qu’Aline détestait tant – elle n’était pas la seule d’ailleurs.

Renoir l’étudia avec un mélange de surprise et de défiance.

« Clea… souffla-t-il, incrédule. Que fais-tu ici ? Je croyais que le sort de ce monde ne t’importait plus. »

Elle le fustigea du regard, pas le moins du monde intéressée à ce qu’il avait à lui dire.

« Va-t’en, Renoir, avant que je me charge de ton cas, avertit-elle, sa voix pleine de fiel.

— Je ne peux pas, déclara-t-il avec chagrin. Ma famille est toujours déchirée. Je veux qu’on me la rende. »

Clea arbora un rictus mauvais, les lèvres pincées.

« En t’en prenant à une enfant ? C’est pitoyable. Touche à un seul cheveu de ma sœur et tu rejoindras ta fille là où je l’ai condamnée à passer le restant de ses jours. »

Les sourcils broussailleux de Renoir se froncèrent, la douleur dans ses yeux et dans le murmure qu’il laissa échapper :

« Clea ? C’est toi qui l’a… ?

— En effet, et j’envisagerais peut-être de la libérer si tu te retires maintenant. Tu veux ta famille, Renoir ? Elle est là-bas – elle t’attends. »

Elle leva la tête vers les hauteurs où, l’avait-elle repérée, se tenait Alicia. Non pas son Alicia mais celle peinte par Aline, une pauvre créature sans couleurs, d’allure misérable et résignée. Verso l’avait rejointe et l’entourait d’un bras protecteur, tout en adressant à son père un regard sévère.

« Ton fils semble prêt à faire la paix, au moins pour le moment, fit remarquer Clea à Renoir. Vas-tu en profiter pour essayer de vous réconcilier avant la fin ou veux-tu gâcher ces dernières instants à nous pourchasser – alors que tu sais pertinemment que tu ne fais pas le poids face à une Peintresse ? »

Renoir se recula mais ne partit pas. Le poing serré contre le pommeau de sa canne, il jaugeait son ennemie du regard, comme s’il soupesait le pour et le contre.

Clea en profita pour jeter un coup d’œil à sa sœur. Celle-ci s’agrippait désespérément au cadavre de Gustave, bien décidée à ne pas le lâcher, le visage enfoui dans sa poitrine ensanglantée.

Clea attrapa le bras prophétique de l’homme qui traînait là et s’approcha de la silhouette tremblante d’Alicia. Sous ses pieds nus, elle sentait l’eau de pluie qui ruisselait sur la roche froide, une sensation des plus agréables si elle parvenait à faire fi qu’à cette eau se mêlaient des litres de sang humain.

« Alicia. »

Elle n’obtint aucune réaction.

Clea soupira et s’accroupit à côté de la jeune fille, à laquelle elle tendit la bras métallique qu’elle tenait.

Alicia tourna avec hésitation la tête vers elle. Ses yeux brillaient d’émotion, de chagrin et de crainte. Elle ressemblait à l’enfant traumatisée qu’elle était après l’incendie, si effrayée de tout que le moindre bruit la plongeait dans une détresse profonde.

Ça recommencerait – les cauchemars, les cris, les pleurs… jusqu’à ce qu’il ne demeure plus que le silence, celui de sa petite sœur qui se serait effacée du monde, telle une fleur qui se fane dans le secret, dans l’indifférence.

Clea se força à rester calme en inspirant un grand coup avant de parler, s’assurant de garder sa voix aussi douce que possible.

« Prends-le. Il faut y aller. »

Alicia lui arracha presque la prothèse des bras, désespérée de récupérer ce qui restait de celui qu’elle considérait comme son frère, mais ne bougea pas pour autant. Elle se contentait de fixer Clea, non avec méfiance mais comme si cette dernière était en mesure de tout arranger.

Parce qu’au fond, même avec cette amnésie provoquée par la chroma d’Aline, une partie d’Alicia semblait la reconnaître comme sa grande sœur, quelqu’un vers qui courir quand rien n’allait car elle saurait remédier à tout.

Ce qui ne manquait pas d’ironie puisque Clea pouvait compter sur les doigts d’une main les fois où Alicia s’était précipitée vers elle pour requérir son aide – elle n’avait jamais apprécié que son aînée, plutôt que de l’aider, la mette face à ses responsabilités et ses peurs alors, après quelques tentatives infructueuses, elle avait cessé de venir la voir pour quoi que ce soit. Par la suite, Alicia avait toujours préféré trouver refuge et réconfort auprès de Verso, car il se montrait plus tendre et magnanime que Clea.

Sauf que sans plus jamais Verso pour rassurer de sa douceur leur petite sœur bouleversée, c’était à Clea que revenait ce rôle – un rôle ingrat mais dont elle s’acquitterait tout de même, ne serait-ce qu’en mémoire de son cher frère.

Elle posa sa main sur l’épaule d’Alicia.

« Debout, petite ombre. Je sais que ce que tu traverses est dur mais tu dois te lever. »

L’adolescente couverte d’un sang qui n’était pas le sien cligna des paupières, une brève lueur de conscience réapparaissant dans son regard creux.

« Comment… comment peux-tu le savoir ? » chuchota-t-elle d’une voix brisée.

Clea lui sourit tristement.

« Je le sais, c’est tout. Allez, viens. »

Elle l’aida à se relever et s’éloigner du corps sans vie de Gustave pour s’approcher du bord de la cavité. En contre-bas, Esquie pataugeait dans l’eau, les deux femmes de l’Expédition 33 sur son dos, leurs regards rivés vers les hauteurs.

Clea pensait qu’elle devrait sauter avec Alicia, consciente de sa peur du vide – mais soit le choc lui faisait oublier sa peur, soit elle l’avait perdue en même temps que sa mémoire car Alicia sauta d’elle-même des rochers et fut rattrapée en bas par les partenaires expéditionnaires.

Elle esquisse une moue de dédain en voyant une des deux femmes, celle avec une cicatrice au visage et une autre sur le ventre, enlacer Alicia d’une tendresse toute maternelle, laissant la jeune fille enfouir son visage dans son épaule. Clea se détourna de cette vue qui, sans qu’elle ne comprenne pourquoi, la dérangeait profondément.

À quelques mètres de là, Renoir avait pris sa décision.

« Ce n’est pas fini, prévint-il avec conviction. Verso et toi nous entraînez sur cette voie mais vous ne sauverez personne de cette manière. Sortir ta mère du tableau ne vous la ramènera pas – en as-tu seulement conscience ?

— Ce n’est pas pour elle que je le fais », répliqua Clea d’un ton glacial.

Renoir l’examina avec attention, l’air presque compatissant, puis tourna les talons et partit.

. . .

« Cleeeeeea ! Mon amie ! »

La concernée se pinça l’arête du nez, déjà fatiguée.

« Esquie… » marmonna-t-elle en retour.

Petite, elle trouvait le timbre exagérément guilleret de la peluche géante de son frère aussi amusant qu’agréable. Maintenant, désillusionnée et sa vie remplie de complications et de drames qui ne lui donnaient pas le moins du monde envie de sourire, cette joie excessive l’insupportait – même si, au fond, une partie d’elle l’appréciait toujours, ne serait-ce que parce qu’Esquie lui rappelait Verso…

Autour d’eux, la nuit était calme. Les deux femmes, Lune et Sciel, s’occupaient à monter le camp tandis qu’Alicia ruminait dans son coin, à l’écart – ce qui incitait sa grande sœur à lui jeter plusieurs regards furtifs, approximativement toutes les dix secondes.

Clea ne savait pas quoi faire. Aller la réconforter ? Elle ne trouverait pas les mots convenables pour ça. De toute façon, elle doutait qu’Alicia accepte son contact : après tout, avec sa mémoire effacée, elle ignorait que la jeune femme qui l’avait sauvée aux Falaises de Rochevague n’était autre sa sœur aînée – et le moment ne semblait pas des plus propices pour raviver ses souvenir.

« Tu manques à Franfran. »

Clea cligna des yeux, confuse.

« Franfran ? répéta-t-elle.

— Oui, Franfran, confirma Esquie, dont on pouvait presque entendre le sourire. Tu n’as pas oublié François, si ? »

Oh.

Son caillou de compagnie.

Clea se sentit rougir de honte. Elle avait complètement oublié ce… détail.

Un caprice d’enfant, parce que Clea adorait les tortues mais que sa mère refusait qu’elle en ait une comme animal de compagnie. Alors, dans la toile, sur une idée farfelue de Verso qui lui avait rapporté un galet sur lequel il avait peint un visage, elle avait créé… François.

« Non, non, mentit-elle en se raclant la gorge, car elle sentait que la vérité peinerait Esquie et qu’elle n’était pas méchante au point de vouloir le rendre triste. Je… euh… »

Heureusement, elle fut sauvée de sa pathétique tentative d’excuse par Lune et Sciel qui l’approchèrent avec méfiance. Les présentations avaient été faites mais cela ne suffisait pas, visiblement.

« Esquie et toi, vous vous connaissez ? demanda Sciel, plus curieuse que soupçonneuse.

— Oh, oui ! s’exclama avec jovialité Esquie. Clea est une amie de trèèèèès longue date. »

Clea se retint d’enfouir son visage entre ses mains.

L’autre femme, Lune, celle qui marchait pieds nus comme Clea, semblait aussi peu amusée qu’elle. Elle croisa ses bras sur sa poitrine, le regard perçant.

« Tu nous as dit ton nom mais nous ne savons toujours rien de toi. Qui es-tu et d’où viens-tu ? De ce que nous avons vu, les seuls humais qui s’aventurent sur le continent sont des expéditionnaires partis de Lumière. Tu es d’une expédition ? Si oui, laquelle et pourquoi ne portes-tu pas ton uniforme ?

— Tu poses beaucoup de questions. Comment veux-tu que je te réponde si tu ne cesses de parler ? » moqua Clea.

Cela lui valut de recevoir une œillade noire qu’elle ignora, occupée à réfléchir à la meilleure explication à fournir.

Comment avouer au mieux ses intentions sans paraître folle aux yeux de personnes qui ignoraient qu’elles n’existaient qu’au travers d’une toile de chroma, objets de visions artistiques d’êtres qui, de leur point de vue, devaient s’assimiler à des dieux ?

Elles ne comprendraient pas. La Peintresse, sa mère perdue dans son deuil. Le Gommage, l’œuvre de son père. Les Névrons, sa propre création. La Fracture, un combat d’amour et de refus. Sa sœur, victime de toute cette débâcle…

Elle tourna la tête vers Alicia. Les deux femmes suivirent son regard et l’interprétèrent à leur façon.

« Maelle ? Tu… connais Maelle ? devina Sciel.

— … En quelque sorte, oui », avoua Clea, incapable de mentir sur un sujet pareil.

Maelle… C’était un beau prénom mais moins qu’Alicia – en tout cas, aucun autre nom ne convenait mieux à sa sœur qu’Alicia.

« Es-tu une de ses anciennes familles d’accueil ? » l’interrogea Lune, toujours inquisitrice.

Clea ne put retenir un ricanement. Une famille d’accueil ? Voici à quoi on voulait la réduire ? Jamais.

« Non. Je ne le suis pas. »

Son cœur s’alourdit, ce qu’elle se força à ignorer.

« Je suis… quelqu’un de son passé – mais personne dont elle se rappelle. »

C’était le plus proche de la vérité qu’elle puisse révéler.

Si Lune demeura sur ses gardes, Sciel parut accepter cette version – peut-être parce que son attention était retenue par Alicia, ses iris vert olive ne cessant de la suivre du regard avec inquiétude.

« Pauvre chérie… Elle est dévastée, murmura-t-elle, pleine d’empathie.

— Rien d’étonnant, après ce qui s’est passé. Il faut que quelqu’un aille la voir », déclara Lune.

Elle fixa Sciel avec insistance mais Clea, elle, se tournait déjà vers Esquie.

« Vas-y toi, Esquie. Tu as toujours eu un don pour la réconforter. »

Petite, Alicia traînait la vieille peluche usée de Verso partout avec elle. Elle ne résisterait pas à un câlin donné par une version géante de son doudou préféré, Clea en était persuadée. Ce ne serait pas suffisant pour guérir sa petite sœur de son chagrin mais cela apaiserait peut-être un tant soit peu la douleur qu’elle devait ressentir…

Elle adressa un sourire crispé à Esquie.

« Vas la voir. S’il-te-plaît. »

Lui seul perçut la supplique dans sa demande. Alors, avant d’aller vers Alicia, Esquie se pencha vers Clea et la prit dans une étreinte qu’elle autorisa – même si ses bras restèrent ballants et son corps raide, peu habitué à cette forme d’affection, et que la présence des deux femmes de l’Expédition 33 contribuait à gâcher ce moment.

Discrètement, elle profita d’être cachée par Esquie pour essuyer une larme qui coula de son œil – pourquoi ce fichu tableau la rendait-il soudainement si émotive ?

Elle se ressaisit et regarda par-dessus son épaule, vers sa petite sœur qui se blottissait contre Esquie. Ses frêles épaules tremblaient, signe qu’elle pleurait. C’était une bonne chose : elle allait toujours mieux après qu’on l’ait laissée pleurer à sa guise, ce qui la conduisait souvent à s’assoupir d’ailleurs.

Clea espérait que demain s’avérerait meilleur pour Alicia.

. . .

Elle retrouva Renoir dans une clairière, à l’écart des autres.

Alicia, Sciel et Lune l’appelaient le Conservateur. Apparemment, il ne parlait pas beaucoup.

Des conneries, oui.

Les humains de la toile ne le comprenaient pas mais Alicia, en tant que Peintresse, devrait le comprendre aisément. Ce qui signifiait que leur père gardait délibérément le silence sur son identité à sa fille – sans doute pour qu’elle ne se sente pas dépassée par les informations qu’il lui livrerait, car Renoir a toujours été trop accommodant envers sa plus jeune.

Il était en encore plus mauvais état que la dernière fois que Clea l’avait vu : de sa tête, il ne restait plus qu’une moitié de boîte osseuse dépourvue de visage et de son corps, que des membres rongés comme si la gangrène l’avait gagné…

Comme son épouse endeuillée, Renoir allait se tuer à rester plus longtemps dans ce tableau.

Un beau duo d’égoïstes, incapables de penser un tant soit peu aux conséquences de leurs absences dans le monde réel, à quel point cela pèserait sur leurs filles et fragmenterait encore plus leur famille déjà fissurée de toute part…

Il n’y avait plus que Clea pour être saine d’esprit dans ce manoir de fous et de fantômes – plus qu’elle pour sauver ce qui pouvait encore l’être.

« Papa.

— …

— Non, je n’avais pas non plus prévu de revenir dans le tableau de sitôt mais les choses se sont un peu précipitées alors je n’ai pas eu d’autres choix.

— …

— Je ne pensais pas qu’Alicia se ferait absorbée par la chroma de maman, ni qu’elle réapparaîtrait comme un nouveau-né. Bien sûr que je ne l’aurais pas envoyée dans la toile si j’avais su.

— …

— Cet homme qu’elle pleure… Il comptait beaucoup pour elle, n’est-ce pas ?

— …

— Comment puis-je y remédier, papa ? Nous ne pouvons pas nous permettre qu’Alicia se replie sur elle-même comme après la mort de Verso. Je ne peux pas non plus risquer de la sortir du tableau, elle est dans un état d’esprit beaucoup trop fragile pour ça – je ne suis même pas sûre qu’elle puisse endurer la vérité sur sa propre identité…

— …

— Hum ! Faire confiance à mon jugement ? J’aimerais que tu m’offres de vrais conseils plutôt que des paroles creuses qui ne me servent à rien. Je ne suis pas ma sœur crédule comme tout, l’aurais-tu oublié ?

— … »

Un soupir.

« Visiblement, il ne sert plus à rien que nous discutions. Bonne nuit, papa. »

. . .

Ce ne fut pas facile de convaincre Sciel et Lune qu’elle partageait le même objectif que leur expédition, c’est-à-dire l’élimination de la Peintresse.

Contrairement à son frère, adepte des faux-semblants, Clea n’avait rien d’une mythomane ou d’une fabulatrice. Elle aimait la vérité et les faits établis, plus terre-à-terre que tout le reste de sa famille, ce qui expliquait sans doute qu’elle soit la seule qui n’ait pas perdu l’esprit après la mort de Verso.

Plutôt donc que de raconter tout un tas de mensonges dans lesquels elle-même perdrait le fil, elle joua la carte du mystère, ne dévoilant qu’au compte-gouttes les informations dont elle disposait, toujours sous un angle qui la servait. Juste ce qu’il fallait pour être considérée comme un membre à part entière de l’Expédition 33.

Une méthode qui lui laissait un goût amer dans la bouche car trop semblable à celle qu’envisageait d’employer le faux Verso pour manipuler Alicia mais il n’y avait guère d’autres options qui se présentaient à elle…

De toute façon, elle en oublia bien vite le problème de ces semi-vérités quand elle réalisa que leur prochaine destination n’était autre que les Terres Oubliées.

Bon sang.

« Ne peux-tu pas nous faire contourner cette zone, Esquie ? Tu es capable de voler, après tout.

— Ooooh non, pas sans Vorrie.

— Encore une pierre ? Ne me dis pas que tu l’as perdue ? »

Il l’avait perdue. L’Expédition 33 n’avait donc d’autres choix que de marcher.

Fantastique.

Les Terres Oubliées… Un lieu qui n’existait pas avant la Fracture – du moins, pas sous cette forme. Verso l’avait créé en premier, à une période où les histoires de chevaliers et de batailles médiévales le fascinaient. Puis Clea fut entraînée dans ses aventures et, ensemble, ils livrèrent bien des sièges l’un contre l’autre.

De ces bons souvenirs, il ne restait que des champs de ruine et de désolation. Un véritable cimetière à ciel ouvert, témoin de massacres dont les enfants que Verso et elle furent autrefois ne pouvaient imaginer être les conséquences affreuses de la guerre.

Un endroit qui, désormais, en dépit de son affection pour le sinistre et le cinglant, l’écœurait au plus haut point.

Elle n’était pas la seule prise de répulsion à cette vue. Lune et Sciel observaient d’un air sinistre les alentours, où les corps de leurs frères et sœurs d’armes tombés avant elles s’entassaient comme des gravats.

Alicia ne se portait pas mieux. Elle marchait en retrait, la tête basse, serrant contre sa poitrine cette maudite prothèse de bras dont Clea aimerait bien qu’elle se débarrasse. Elle l’avait d’ailleurs suggéré à l’adolescente, poussant celle-ci à lui asséner un regard noir suivi d’un commentaire furieux, ce qui fit office de première véritable interaction entre elles.

T rès bonne première impression, Clea…

Et voilà que sa sœur, sentimentale à l’excès, voulait enterrer ce bout de métal ! Clea leva les yeux au ciel mais n’émit aucune plainte : au moins, de cette façon, ils s’en débarrasseraient et, avec un peu de chance, cela aiderait Alicia dans le deuil de son cher Gustave.

« J’aimerais bien… mais le protocole dit qu’on doit continuer, rappela Lune. Gustave comprendrait. »

À la vue de la mine de chien battu qu’afficha Alicia à ces mots, Sciel bondit et, comme l’aurait fait Verso pour sa petite sœur, s’empressa d’ajouter :

« On pourrait chercher un endroit approprié sur le chemin ? Un bel endroit calme.

— C’est ce qu’on fera », renchérit aussitôt Clea, d’un ton sans appel.

Son regard croisa celui d’Alicia, qui l’étudia en silence, jaugeant si oui ou non elle pouvait faire confiance à sa parole. N’y lisant que détermination et sang-froid, elle acquiesça d’un timide geste de la tête avant que ses yeux ne se perdent une nouvelle fois dans l’horizon, et qu’elle recouvre sa triste mine, son esprit ailleurs.

La mâchoire de Clea se contracta à l’expression affligée de sa sœur. Elle voulait la secouer par les épaules, lui crier de se reprendre mais savait que cela ne servirait à rien, alors elle ne perdit pas son temps à essayer – mais, dans le secret, elle rumina contre son impuissance à arranger l’état d’Alicia.

Les Terres Oubliées regorgeaient de Névrons des plus agressifs et pourtant, pas l’un d’eux ne croisa le chemin de l’Expédition 33, grâce à une subtile manipulation de la chroma alentour par Clea – rien de bien exceptionnel, un simple tour d’esprit comme un marionnettiste agitant les fils reliés à ses pantins.

Après tout, même si la chroma d’Aline dominait le tableau, Clea demeurait la Maîtresse des Névrons…

Outre la sécurité de sa sœur et ses amis, garder à distance les Névrons lui permettait aussi de ne pas avoir à se battre, car elle se doutait que l’Expédition 33 trouverait ses méthodes pour le moins…  déconcertantes, voire suspectes.

En bonus, avec la certitude que la voie était dégagée, elle pouvait consacrer toute son attention à Alicia – Alicia qui, elle le sentait, craquerait tôt ou tard.

Sa petite sœur, si prompte à s’effacer, par peur ou timidité, qui fondait en larmes sans crier garde, son subconscient abandonnant toute retenue au profil que quelqu’un la remarque et vienne la cajoler. En général, c’était Verso qui se chargeait de la dorloter jusqu’à ce qu’elle aille mieux et qu’elle lui avoue à demi-mot ce qui la dérangeait. Des propos qu’il rapportait ensuite au reste de sa famille, qui apprenait ainsi que ce qu’ils avaient pris pour des bouderies et des caprices soudains de la jeune fille étaient en fait des signes de détresse, une détresse qu’elle n’osait pas exprimer – sinon qu’elle n’y arrivait pas, son esprit tourmenté l’en empêchant.

Une vieille routine donc, que Clea connaissait bien et qui la rassurait en partie, parce que cela signifiait qu’après cette crise, Alicia irait mieux – ce qui n’avait pas eu lieu après l’incendie, où elle s’était contentée de… s’éteindre.

Ce qu’elle avait prédit se produisit lors de leur traversée du pont au terme des Terres Oubliées. Verso l’appelait le Pont entre les Royaumes, parce qu’il faisait la jonction entre les hautes terres glacées au nord où se trouvait sa gare bien-aimée avec ses trains sur rails célestes et les régions du sud, bien plus le territoire de Clea – car si certains lieux comme le Nid d’Esquie ou le Village Gestral étaient son œuvre, d’autres comme l’Océan Suspendu ou la Moisson Dorée relevaient de son coup de pinceau à elle, des endroits peints au retour de voyages en famille au bord de mer en Normandie et à la montagne dans les Vosges.

Un pont autrefois majestueux qui tombait désormais en décrépitude et où des dizaines et des dizaines de corps s’entassaient…

Clea sentit la bile lui remonter à la gorge et détourna le regard, trouvant cette vue insupportable. C’était comme ça qu’Aline préservait le souvenir de son fils ? Pour sa part, elle ne voyait déjà plus rien de l’art de son frère en des décors pareils. Que des stigmates de la Fracture, d’une guerre menée pour un tableau que Verso serait chagriné de voir devenu à l’origine de tous les conflits, lui qui avait toujours chéri ce monde où il avait mis tant de son âme…

Elle crut sentir le regard de Lune s’attarder sur elle – fichue femme perspicace – mais l’ignora, préférant jeter un coup d’œil par-dessus son épaule, en direction de sa sœur à laquelle Sciel venait de demander si ça allait. Hum ! Quelle question idiote. Comment pensait-elle qu’Alicia allait ?

Clea expira et se pinça l’arête du nez. L’explosion qui s’en suivit ne l’étonna pas.

« Où qu’on aille, il n’y a que la mort, encore et encore. Rien d’autre que la mort ! s’écria Alicia, raide comme une corde, complètement dépassée. Et je… j’ai plus du tout envie de voir ça. »

Clea croisa les bras et l’étudia en silence, imperturbable face à la crise que piquait Alicia. Au fond, elle était plutôt d’accord : une enfant de seize ans ne devrait pas voir ça, surtout si l’enfant en question était sa petite sœur…

Il était cependant trop tard pour se soucier de telles considérations : certes, les adultes de Lumière s’étaient montrés incompétents en laissant une mineure rejoindre une expédition mais en fin de compte, le choix revenait à Alicia. Elle ne pouvait pas retourner en arrière sous prétexte que tout ne se passait pas comme prévu. Que croyait-elle ? Que traverser le Continent pour atteindre la Peintresse serait une promenade de santé ?

Il fallait qu’elle assume les conséquences de ses actes. Pleurer sur son sort ne changerait rien à la situation, ni pour elle ni pour les autres.

Renoir voulait que Clea fasse confiance à son jugement ? Qu’à cela ne tienne. Elle ne reproduirait pas les mêmes erreurs que Verso et lui, à couver Alicia comme un oisillon blessé incapable de voler – cela ne lui rendrait pas service.

L’émotion des premiers jours était passé. Clea avait laissé le temps à Alicia de pleurer son Gustave. Maintenant, elle devait se relever et aller de l’avant – sa grande sœur l’y pousserait si nécessaire, tout pour éviter qu’elle se retrouve prostrée comme hors du tableau.

« C’est bon ? Tu as fini ? » demanda-t-elle donc, impassible.

Leur dernière discussion dans l’atelier de Renoir lui avait prouvé que faire montre de fermeté était la seule chose qui fonctionnait sur Alicia – et peu importe que son cœur se torde à la douleur qui se lut dans les yeux clairs de la jeune fille, car mieux valait ça que cette abominable lueur craintive et triste que reflétait son œil unique dans le monde réel.

« Tu n’es qu’une menteuse, l’accusa Alicia en la pointant du doigt, son visage blanc de rage – d’une rage qu’encore aujourd’hui elle ne parvenait pas à exprimer, un trop plein d’émotions à supporter pour son petit corps. Aux… aux Falaises de Rochevague, tu as dit que tu comprenais mais c’est faux – tu n’as aucune idée de ce que ça fait ! Tu… tu ne te montrerais pas aussi insensible sinon. »

Insensible ?

Il fallut tous les efforts du monde à Clea pour retenir le feu qui s’embrasait dans sa poitrine. Elle savait depuis longtemps ce que sa petite sœur pensait d’elle, combien le caractère stoïque et réfractaire de son aînée la perturbait, elle qui était incapable de cacher ce qu’elle ressentait et se montrait si mauvaise à comprendre les intentions et pensées d’autrui – cette même naïveté qui expliquait qu’elle ait accordé si facilement sa confiance à ces infâmes Écrivains…

Elle ne pouvait pas se laisser perturbée par ça. Alicia était ignorante, se força-t-elle à se rappeler, figée dans un esprit enfantin incapable de saisir les nuances et subtilités des adultes parce qu’elle avait toujours grandi dans sa bulle, dans ses illusions soigneusement entretenues par Verso et Renoir qui ne voulaient pas brusquer leur préférée qui, d’un sourire ingénu ou d’une moue attristée, les enroulait autour de son petit doigt.

Un soupir exaspéré lui échappa.

« Peux-tu cesser de faire l’enfant ne serait-ce qu’un instant, Alicia ? Je te jure que… »

Elle fut interrompue par sa sœur, qui tapa du pied et s’exclama, furieuse et bouleversée :

« Arrête de m’appeler Alicia ! Mon nom est Maelle ! »

Malgré elle, Clea tressaillit.

Elle ne pouvait s’en empêcher : qu’importe combien elle essayait, pour elle « Maelle » n’existait pas. Même sous cette apparence faussée, la jeune fille qui lui faisait face restait Alicia, sa petite sœur.

Tu te trompes, tu n’es pas Maelle. Que tu t’en souviennes ou pas, tu es Alicia – et je ne permettrai pas qu’Aline et ce maudit tableau te dépouillent de ton identité.

Elle regarda, muette, Alicia changer de cible et se déchaîner sur ses amies expéditionnaires.

« Gustave est mort ! Comment vous pouvez continuer comme si de rien n’était ? »

Gustave. Encore et toujours ce Gustave. Elle n’avait que ce nom à la bouche…

Clea ravala l’amertume que l’évocation de cet homme éveillait en elle et esquissa un geste pour se rapprocher de sa sœur, prête à la réconforter – mais Sciel la doubla et ce fut elle qui parvint à apaiser Alicia, au moins assez pour qu’elles se remettent en route.

Sa mâchoire se contracta. D’abord Gustave et maintenant Sciel ? Combien d’autres de ces personnes factices voulaient lui voler sa sœur ?

Elle ne s’appelle pas Maelle et elle n’est pas à vous, bande d’imbéciles ! Son nom est Alicia et c’est MA sœur.

Voici ce que son esprit suppliait qu’elle crie, qu’elle hurle à pleins poumons en déchaînant toute l’indignation qu’elle ressentait – mais n’étant pas une hystérique comme sa mère, Clea se contenta de suivre les autres sans mot dire.

Sauf qu’à peine s’engagèrent-elles sur le pont qu’un Névron surgit. Clea le remarqua la première, mais même ainsi, ce fut trop tard. Elle n’eut que le temps d’apercevoir sa sinistre et imposante silhouette debout sur les contreforts avant qu’il saute et, épée en main, fonde sur elles.

Ses yeux s’écarquillèrent.

« Alicia ! Recule ! »

Elle se précipita vers sa sœur mais, soudain, le pont sous leur pieds se brisa en mille morceaux et l’Expédition 33 tomba dans le vide.

Leur chute ne dura qu’une poignée de secondes mais Clea eut l’impression qu’elles s’étiraient à l’infini. Elle n’entendait et ni voyait Alicia – ce qui ne faisait qu’accroître les battement frénétiques de son cœur en panique.

Alors qu’elle s’apprêtait à utiliser sa chroma pour se sortir de cette situation, une main s’enroula autour de son bras. C’était Sciel, qui utilisait son étrange faux pour s’accrocher autant que possible aux parois et ralentir leur chute. Ainsi, plutôt qu’un choc terrible, elles atterrirent sans douleur dans ce qui semblait être une eau rouge comme du vin mais d’un liquide bien plus épais – du sang, réalisa Clea avec une pointe de dégoût.

Elle tourna la tête vers Sciel, à genoux à côté d’elle, qui lui offrit un sourire, comme pour lui dire « je t’ai sauvée la vie mais pas besoin de me remercier, c’était avec plaisir ». Clea l’ignora et examina les alentours avec urgence.

« Où est… ? »

Des montagnes de cadavres s’entassaient dans cette fosse baignée de sang. Une vue répugnante qui, pourtant, la laissait de marbre, son esprit seulement préoccupé à retrouver…

« Alicia. »

Elle se releva en hâte et courut jusqu’à sa sœur, à moitié immergée dans la mare rougeâtre nauséabonde, Lune déjà accroupit à côté d’elle.

Clea l’examina de haut en bas, à la recherche de la moindre blessure. S’était-elle cassée une jambe ou un bras ? Luxée une épaule ? Avait-elle mal quelque part ? Bon sang ! Une telle chute aurait pu lui être fatale…

« Tu n’as rien ? » demanda Lune.

Alicia secoua fébrilement la tête.

« Ça va », marmonna-t-elle.

Sa voix pâteuse et son regard trouble comme si elle était sonnée indiquaient tout le contraire pourtant.

Clea fronça les sourcils.

« Alicia… »

L’adolescente la dévisagea d’un air fatigué et indifférent qui la glaça jusqu’aux os – car il ressemblait tant à celui qu’Alicia depuis l’incendie…

Clea se figea.

Non, non, non…

Elle ne pouvait y croire. Était-ce possible qu’elle ait une nouvelle fois perdu sa sœur ?

Cette perspective la paralysa sur place, son esprit incapable de l’accepter. Lune prit les devants pour elle, tendant sa main à Alicia, qui s’en saisit et se releva avec son aide.

Une main calleuse mais douce se posa sur son épaule.

« Clea ? l’appela Sciel avec inquiétude. Il faut que tu te lèves. On va devoir se battre. »

Elle secoua la tête.

« Je l’ai perdue, chuchota-t-elle, hébétée. Elle est partie, encore une fois… »

Sciel cligna des yeux, déconcertée.

« Qui ça ? Maelle ? Non, tu ne l’as pas perdue. Elle est en deuil et cet endroit lui porte sur les nerfs, oui, mais elle ira bien. Regarde-la. »

À quelques mètres de là, se dressait le Névron qui les avait attaqué. Haut de trois mètres, avec une vieille cape en lambeau pour couvrir son harnois tâché de rouille et de saleté, et tenant dans deux de ses quatre mains des lames incandescentes, rouge et pourpre.

Un Dualliste – une des créations préférées de Clea, et qu’en ce moment précis elle abominait de tout son être.

Un adversaire redoutable, sans commune mesure avec ceux que l’Expédition 33 avait dû affronter jusque-là et pourtant Alicia se dressait face à lui, rapière au poing, une expression féroce sur le visage.

« Tu vois ? Elle tient bon. Elle est forte, dotée d’une volonté d’acier, assura Sciel.

— Et si elle s’effondre ?

— Alors, nous la rattraperons et la soutiendrons jusqu’à ce qu’elle se remette sur pieds. Tu la penses brisée mais elle ne l’est pas. »

Clea la jaugea avec défiance.

« Comment peux-tu le savoir ? »

Sciel lui adressa un sourire crispé.

« Je le sais, c’est tout. »

« Je le sais, c’est tout. »

Ces mêmes mots qu’elle-même avait prononcé aux Falaises de Rochevague et qu’on lui renvoyait aujourd’hui à la figure…

Étrangement, ils eurent l’effet escompté. L’angoisse qui la tenait en étau se dissipa, remplacé par cette colère sourde qui la maintenait debout depuis la mort de Verso. Ses paupières se fermèrent une seconde durant et quand elle rouvrit les yeux, ne se lisait plus dans son regard qu’une froide détermination.

« Allons-y. »

Elle se jeta dans la bataille sans la moindre hésitation, armée de cette même rage qui s’était emparée d’elle lors de sa rencontre avec son double peint par sa mère – et lorsque Lune se tourna vers elle et lui demanda si elle savait se battre, Clea répondit en esquissant un sourire narquois, suivi d’un geste du poignet qui fit apparaître dans les airs deux lames aussi grandes que les épées du Dualliste.

Elle les manipula comme un chef d’orchestre maniait sa baguette, s’en servant pour parer les coups du Dualliste, en particulier ceux qui visaient Alicia : si cette dernière se montrait aussi vive qu’agile, la fureur dont elle faisait preuve au combat la rendait moins vigilante et créait de nombreuses ouvertures dont leur ennemi aurait profité sans Clea pour le contrer – Clea qui se damnerait si, sous sa surveillance, elle laissait ces misérables Névron toucher à ne serait-ce qu’un cheveu de sa petite sœur.

Elles portèrent le coup de grâce au Dualliste lorsqu’un enchaînement de Sciel et Lune le fit mettre genou à terre et que Clea profita du chaos de la mêlée pour manipuler sa chroma et le maintenir immobile.

« Alicia !

Je l’ai ! »

À l’aide d’un picto, Alicia s’élança dans les airs et, en poussant un cri dans lequel s’entendit toute sa détresse accumulée depuis la mort de Gustave, sa rapière fendit de part en part le Dualliste qui s’effondra et s’évapora dans un nuage de particules dorées.

Pendant que Lune et Sciel laissèrent échapper un soupir de soulagement, Clea examina avec répugnance ses vêtements trempés de sang – dès que possible, elle se servirait de sa chroma pour les nettoyer car c’était vraiment dégoûtant.

Elle s’approcha d’Alicia, qui se balançait sans énergie, épuisée, et la rattrapa au moment même où son corps commençait à chuter en arrière. Elle supporta la majeure partie du poids de sa sœur qui, la tête appuyée contre l’épaule de son aînée, leva le menton avec difficulté pour croiser son regard.

Elles s’observèrent en silence jusqu’à ce qu’Alicia, rendue confuse par la fatigue, batte des cils et marmonne :

« Salut. »

Elle fut si ridicule ainsi, à lui parler la tête presque à l’envers et ses paupières à moitié closes, que Clea ne put s’empêcher de sourire, amusée.

« Ça va mieux ? » demanda-t-elle.

Alicia fredonna en guise d’accord, ses yeux de plus en plus vitreux.

Avec plus de douceur qu’à l’accoutumé, Clea lui secoua les épaules.

« Hé, ne t’endors pas sur moi, espèce de fainéante. Tu pourras te reposer autant que tu voudras quand nous serons sorties de ce trou à rat, pas avant. »

Sa petite sœur afficha une moue renfrognée.

« Hum… tu es méchante…

— Les flatteries ne te mèneront nulle part, petite ombre. »

. . .

Ce fut avec surprise que Clea découvrit qu’un lieu semblait avoir été épargné de la dévastation des Terres Oubliées.

Il s’agissait d’une paisible clairière nichée dans un sous-bois couvert de roche calcaire, comme un bout des Feuilles Ambrées qui se serait égaré là. Ici, le feuillage des arbres était rouge comme en automne – une des saisons préférées d’Alicia, parce qu’elle en appréciait les couleurs chatoyantes.

L’endroit parfait pour enterrer Gustave.

D’autres avaient apparemment eu la même idée puisqu’elles trouvèrent un peu plus loin un cimetière, un emmagasinement de tombes des membres de précédentes expéditions, comme le prouvaient les brassards encore accrochés à certaines croix en bois érigées. Étrangement, plutôt que de lui offrir un aspect morbide, toutes ces sépultures ajoutaient à la sérénité des lieux. Ici, au contraire de la carrière désolée, les morts semblaient pouvoir reposer en paix.

Ce fut Clea qui eut l’idée que la sépulture de Gustave prenne la forme d’un lit de fleurs et de pétales. Une idée puisée d’un souvenir : à la mort de Monoco deuxième du nom, après que leur père l’ait enterré sous les arbres, Alicia avait dévasté les parterres du jardin pour entasser autant de fleur que possible sur sa tombe.

« Une couverture pour Monoco, avait-elle déclaré, les grands yeux pleins de chagrin. Parce qu’il aimait les fleurs. » En effet, Monoco le Deuxième adorait les fleurs : il les dévorait avec joie, au grand dam d’Aline et Renoir qui s’efforçaient de garder le jardin du domaine aussi bien entretenu que possible.

Ce fut aussi une des seules fois où les enfants Dessendre unirent leurs force contre leurs parents car leur mère, folle de rage, était prête à admonester avec virulence Alicia pour ce qu’elle considérait comme une bêtise, avant que Clea et Verso viennent au secours de leur petite sœur – rappelant que ces parterres de fleur se régénéreraient et qu’Alicia avait bien le droit de pleurer Monoco comme elle l’entendait, que ce n’était qu’une enfant qui faisait son deuil à sa manière, aussi ridicule soit-elle.

Clea resta auprès d’Esquie, à l’écart, pendant les adieux à Gustave de l’Expédition 33. Elle n’avait pas connu cet homme et ne souhaitait certainement pas participer à ses funérailles – elle détestait ce genre de cérémonies funèbres, de véritables mascarades où se suivaient paroles creuses, larmes à l’excès et sympathie hypocrite.

De plus, l’enterrement de Verso était encore trop frais dans sa mémoire pour qu’elle en supporte un autre, même celui d’un parfait inconnu.

Elle garda donc ses distances et mais, en secret, manipulation la chroma alentour pour que le vent lui rapporte les paroles qu’Alicia adressait à Gustave. Une forme d’atteinte à sa vie privée, certes, mais Clea avait besoin de comprendre l’affection que sa sœur portait à cet homme au point de le considérer comme son frère.

Alicia lui tournait le dos, à genoux devant la tombe de Gustave, mais ses pleurs s’entendaient dans le timbre larmoyant de sa voix chevrotante d’émotions. Un exploit, reconnaissait Clea, car à l’extérieur de la toile, même avant que l’incendie ne lui ôte sa voix, Alicia se murait dans le silence lorsqu’elle se sentait bouleversée.

Elle le remarquait à présent : être « Maelle » avait changé sa sœur, indubitablement.

À moins qu’Alicia ait toujours porté cette volonté féroce en elle, sans jamais pouvoir s’en servir d’une quelconque façon, sauf pour désobéir aux ordres de sa mère qui lui interdisait de fréquenter des Écrivains ? Pas étonnant qu’elle se soit effacée après ça.

« Je finirai ce que tu as commencé, entendit-elle Alicia promettre à Gustave. La Peintresse, Renoir… Ils paieront pour ça. »

Son ton, solennel et confiant, devrait réjouir Clea car il changeait de la timidité et l’anxiété maladive de sa sœur et pourtant…

De retour dans le monde réel, Alicia garderait-elle cette image de son propre père exécutant sous ses yeux l’homme qui l’avait adoptée et traitée comme sa sœur ? Quant à leur mère… si leur rencontre dans la toile prenait une tournure malheureuse, cela entérinerait-il la relation déjà compliquée entre Aline et Alicia ?

« Merci d’avoir été ma famille. »

Quelle ironie : toute sa famille se retrouvait ici dans ce tableau et pourtant Alicia n’en savait rien, parce que ni ses parents ni sa sœur ne s’étaient souciés un tant soit peu de ce qui pouvait bien lui arriver pendant qu’ils se disputaient le futur de ce monde.

Ils l’avaient abandonnée, aussi bien hors de la toile que dedans. Tout le contraire de cet homme, Gustave, qui l’avait aimée au point de sacrifier sa vie pour elle, comme l’avait fait Verso pour Alicia avant…

« À bientôt, dans une prochaine vie. »

Clea détourna la tête, la gorge nouée. N’avait-elle pas prononcé ces mêmes mots sur la tombe de son défunt frère ? À cet enterrement auquel Alicia n’avait même pas assisté, coincée dans sa chambre qui ressemblait alors plus à une salle de sanatorium dans laquelle on entrait avec mille précautions et l’accueil glacial du silence.

Un silence morbide entrecoupé seulement par les gémissements plaintifs et rauques de la seule occupante de la pièce, une jeune fille alitée qui ne respirait qu’avec difficulté et n’osait pas bouger un muscle par peur de la douleur atroce qui s’ensuivrait, sa chair toujours à vif des flammes qui avaient dévoré la surface de sa peau…

Une miraculée, disaient les chirurgiens qui l’avaient opérée. Un avis que n’avait certainement pas partagé Clea, pas au début du moins. Il lui avait fallu des semaines, d’affreuses et interminables semaines à se demander s’il n’aurait pas mieux valu que sa petite sœur disparaisse dans l’incendie elle aussi plutôt que d’être condamnée à une vie de souffrance, avant de reconnaître qu’ils avaient raison : Alicia avait survécu et guéri de ses blessures, du moins assez pour espérer reprendre le cours de sa vie.

Le problème, c’était qu’Alicia n’y croyait pas. Elle ne se concentrait que sur ce qu’elle avait perdu, pas sur ce qui avait été sauvé – et tant qu’elle ne sortirait pas de cet état d’esprit, elle n’avancerait jamais.

À ces terribles souvenirs qui l’assaillirent, Clea sentit sa poitrine se contracter. Une angoisse saisissante qui la poussa à revenir sur sa précédente décision de rester à l’écart. Elle se rapprocha donc de sa sœur, l’herbe sèche d’automne s’enfonçant au passage comme les fibres rêches d’un paillasson sur la plante de ses pieds nus.

Alicia en avait fini avec ses adieux. Elle s’était relevée et se contentait de se tenir debout devant la tombe de Gustave, la tête basse et les joues striées de larmes, l’air si petite.

Clea veilla à ne pas la prendre par surprise et, sans se soucier le moins du monde d’être aux yeux de sa petite sœur amnésique une simple inconnue rencontrée une poignée de jours plus tôt, enroula un bras autour de ses épaules.

À ce contact, sans jamais détourner le regard du bras en métal qui reposait sur son lit de fleur, Alicia se pencha inconsciemment vers Clea, comme si une partie d’elle se rappelait de ce triste après-midi de l’enterrement de Monoco deuxième du nom, où elle était restée blottie contre sa sœur aînée, pleine de chagrin et en quête de réconfort pendant qu’elles regardaient leur père et leur frère creuser la tombe où reposerait leur chien. Le dernier moment entre sœurs qu’elles aient partagé, avant que de plus importantes occupations prennent Clea et qu’Alicia commence à prendre conscience des attentes des autres – en particulier de sa propre mère – et de la société envers elle et que cela la pousse à se replier sur soi, prise d’un profond mal-être.

Il aura fallu la mort de Verso, la fracture de ce qui restait de leur famille et la perte de la mémoire d’Alicia pour qu’elles recouvrent ce lien sororal autrefois perdu – un constat qui laissa à Clea un goût amer dans la bouche.

. . .

Le soir était calme, le monde couvert d’un voile de lumière bleue diaphane et où seul le clapotis de l’eau cristalline s’écoulant entre les rochers venait rompre la paix du silence.

Néanmoins, en tendant l’oreille, Clea pouvait aussi entendre, à quelques mètres de là, le crépitement du feu de camp de l’Expédition 33 et quelques bribes de la conversation entre Lune et Sciel. Les deux femmes avaient besoin d’un moment pour elles après l’enterrement de Gustave, ce qui expliquait que Clea se retrouve ici, au bord de la rivière.

Elle ne savait pas où était Alicia. Probablement en train de lancer des cailloux dans le vide, une étrange habitude qu’elle n’avait pas eu dans le monde réel – où c’étaient Clea et Verso qui, enfants, s’amusaient à ramasser des galets pour faire des ricochets sur l’eau. À moins qu’elle rumine son chagrin dans son coin, en compagnie d’Esquie qui seul avait le droit de la déranger dans ses moments de solitude et contre lequel elle finissait par s’endormir, le trouvant apparemment très confortable.

Clea secoua la tête, l’esquisse d’un sourire sur les lèvres. Alicia et ses peluches… une histoire d’amour éternel qui perdurait même dans ce tableau.

Il faudra convaincre maman de lui rendre Esquie. Le vieux doudou de Verso prenait la poussière dans sa chambre, avec toutes ses autres affaires entassées là par Aline qui désirait transformer cet endroit en autel à la mémoire de son fils décédé, alors qu’il pourrait être d’un grand réconfort à Alicia. C’était enfantin, certes, mais s’il l’aidait à aller mieux, peu importe.

Du mouvement derrière elle attira son attention et, du coin de l’œil, elle aperçut des mèches rousses familières soufflées par la brise nocturne fraîche.

Alicia.

Voici bien une nouveauté : jusqu’ici dans leurs rencontres au sein du tableau, c’était toujours Clea qui faisait le premier pas vers sa sœur – qui gardait ses distances vis-à-vis d’elle, peut-être par timidité, par méfiance ou simplement parce que la perte de son cher Gustave était tout ce sur quoi elle parvenait à se concentrer.

Elle la regarda s’approcher et s’appuyer contre le tronc d’un arbre juste à côté, ses bras ballants et une expression un peu penaude sur le visage. Alicia avait l’air en meilleure forme qu’à leur arrivée aux Terres Oubliées, constata Clea avec soulagement.

« Tu n’arrives pas à dormir, petite ombre ? »

Sa voix ne s’éleva pas au-delà d’un murmure, pour ne pas rompre le silence alentour.

Alicia l’observa fixement. Dans ses yeux clairs se lisait cette lueur que son aînée lui connaissait bien, celle qui indiquait que son cerveau fourmillait de pensées curieuses ou absurdes – surtout absurdes selon Clea, que les élucubrations de sa sœur déroutaient tant elles lui paraissaient n’avoir pas le moindre sens.

« Pourquoi tu m’appelles comme ça ? » finit-elle par demander avec hésitation, comme si elle craignait que l’autre femme ne daigne pas lui répondre si sa question paraissait idiote.

Des craintes fondées : il était vrai que Clea l’avait plus d’une fois ignorée pour ça… mais elle était aussi décidée à ne pas reproduire ses erreurs passées.

« Parce que cela te correspond », déclara-t-elle donc, en toute simplicité.

Elle faillit rajouter un « sœurette » taquin – qu’Alicia détestait, car ça faisait enfantin selon elle, ce qui encourageait Clea à l’appeler ainsi pour le plaisir de l’embêter – mais se mordit la langue au dernier moment.

Elle entendit Alicia souffler, apparemment peu satisfaite de cette explication. Clea ricana : sa sœur était une telle gamine…

Puis Alicia reprit son sérieux et se tourna complètement vers elle, les joues rouges et la mine honteuse.

« Je… Désolée pour ce que j’ai dit tout à l’heure, sur le pont. J’étais… euh… »

Clea se retint de lever les yeux au ciel.

Elle trouvait exécrable la manière d’Alicia de se mettre à balbutier et se claquemurer dès qu’elle se sentait mal à l’aise. Où était passée sa fougue, celle utilisée contre le Dualliste, celle employée pour accuser sa sœur aînée d’avoir un cœur de pierre ?

« Tu broyais du noir et les mots ont dépassé ta pensée – ce n’est pas difficile à comprendre », conclut-elle à sa place, d’un ton sec.

Un trait de famille, semblait-il. Bien que Clea mette un point d’honneur à ne jamais dire que ce qu’elle pensait et ce qu’elle jugeait utile à exprimer, considérant qu’édulcorer ou louanger n’amenait à rien sinon à une perte de temps, il était vrai qu’elle manquait parfois de… mesure.

« Des fois que tu aies oublié, la seule raison pour laquelle ils sont là-dedans, c’est parce que ta naïveté a coûté la vie à Verso. »

Elle grimaça au souvenir de ces paroles prononcées à l’adresse d’Alicia juste avant que celle-ci entre dans le tableau. Elle aurait pu mieux formuler ses mots, certainement.

Sa petite sœur et son manque d’estime de soi avaient sûrement cru à des accusations de sa part mais Clea n’était pas Aline et ne lui reprochait pas la mort de Verso. Elle se contentait d’énoncer les faits : en accordant sa confiance aux Écrivains, Alicia était indirectement responsable de l’incendie et de ses conséquences – et qu’elle se cloître dans sa chambre avec la ferme intention d’y rester jusqu’à la fin de ses jours n’y changerait rien et ne l’aiderait pas à se faire absoudre d’un péché qui n’en était pas un.

La seule façon pour Alicia de réparer son erreur, si cela lui importait tant, c’était en s’endurcissant. Cesser d’être naïve et de vivre dans son monde idyllique, enfin affronter la réalité et les responsabilités. Commencer à avoir un peu la tête sur les épaules comme le reste de sa famille – quoi que, à la vue de l’état actuel plus que déplorable de leurs parents, peut-être que même tout ceci ne suffirait pas à éviter qu’Alicia commette à nouveau une telle erreur.

Voici pourquoi la solution la plus simple restait de les débarrasser une bonne fois pour toutes des Écrivains, la seule véritable menace pour leur famille.

C’était dans ce but précis que Clea s’intéressait de nouveau de la guerre que se livraient dans le tableau Aline et Renoir : plus vite n’aurait-elle plus à s’inquiéter pour eux, plus vite pourrait-elle consacrer toutes ses forces à l’éradication totale de leurs ennemis jurés, les meurtriers de son frère.

Ces maudits Écrivains payeront pour leur crime et peu importe que Clea doive tout sacrifier à cette fin – elle les anéantiraient tous jusqu’au dernier. Ils ne causeront plus le moindre tort à sa famille et enfin, peut-être, la rage bouillonnante qui lui étreignait la poitrine, les poumons et le cœur, s’atténuerait assez pour la laisser de nouveau respirer correctement, même si elle savait que jamais cela ne suffirait à la guérir…

À côté d’elle, Alicia affichait toujours sa même mine triste de chien battu, ce qui poussa Clea, excédée, à ajouter :

« Je m’en fiche, vraiment. Tu n’es qu’une morveuse dont la pire insulte a été de me traiter de menteuse. Il en faut plus pour m’affecter, heureusement. »

Les joues de sa sœur s’empourprèrent. Elle croisa les bras d’un geste boudeur et tourna la tête, vexée.

« J’essayais de m’excuser, grommela-t-elle. Pourquoi tu es si méchante ? »

Les lèvres de Clea se retroussèrent en un sourire narquois.

« Parce qu’il est amusant de te voir partir au quart de tour – tu es une enfant si susceptible…

— J’ai seize ans.

— Tu pourrais en avoir le double que tu resterais une gamine à mes yeux.

— C’est pas juste.

— Je trouve ça très juste, au contraire. Regarde-toi, tu n’es pas plus haute que trois pommes. Comment veux-tu être considérée comme une adulte si tu restes un nain toute sa vie ? »

Avant l’incendie, à ce moment précis, Alicia se serait jetée sur elle pour la taper – une décision qu’elle regrettait quand, indubitablement, Clea lui rendrait au centuple la monnaie de sa pièce car elle était plus grande et avait derrière elle toute l’expérience accumulée d’années à se chamailler avec Verso, un adversaire bien plus dangereux qu’un farfadet roux armé de ses seuls petits poings inoffensifs.

Mais l’incendie était passé par là et Alicia ne se rappelait même plus qui elle était alors elle se contenta de rester là, à supporter sans mot dire les taquineries impitoyables de son aînée. Décevant.

Du moins, le crut-elle jusqu’à ce qu’un léger rire résonne à sa gauche et qu’elle voit Alicia afficher un sourire – un sourire serré et encore rempli de tristesse mais un sourire tout de même, ce qui amena Clea à arquer un sourcil, décontenancée par cette réaction.

Bien trop vite, cependant, son rire ingénu vira à l’aigre et s’éteignit. Clea poussa un soupir las.

« La vie n’est pas juste, Alicia. Je pensais que tu aurais fini par le comprendre. »

Alicia hocha avec gravité.

« Je sais, répliqua-t-elle, la mine sombre. Gustave, lui, aurait dit que ce n’est qu’une raison supplémentaire pour essayer de changer les choses – rendre le monde un peu plus juste… »

Son regard, froid et empli de haine, se tourna vers le Monolithe lointain et, à son pied, la silhouette éplorée de la Peintresse.

Clea était prise de dégoût à chaque fois qu’elle la voyait. Aline qui mettait en scène son propre chagrin, sous cette apparence démesurée comme pour que le monde entier sache que c’était elle qui souffrait le plus…

Cela la mettait dans une colère noire, une fureur sans nom qui lui criait de l’abandonner à son sort comme leur mère avait abandonné sa famille. Aline voulait rester ici, à pleurer pour l’éternité son fils chéri, le seul qu’elle ait jamais aimé semblerait-il ? Grand bien lui fasse.

Et pourtant… Elle ne pouvait s’empêcher de ressentir une pointe de tristesse – non, de pitié, à cette vue misérable de sa mère. La mort de Verso n’avait épargné personne, après tout. Peut-être Clea se montrait-elle injuste d’avoir été déçue et frustrée que leur mère, sous prétexte qu’elle fut toujours une femme sévère avec un parfait contrôle de la situation, n’ait pas mieux géré son deuil.

De toute façon, qu’importe le ressentiment qu’elle vouait à sa mère, Clea la sortirait du tableau de Verso. Parce que si Aline y mourrait, ce serait une victoire supplémentaire pour les Écrivains. Deux fois plus d’ailleurs car Renoir ne se remettrait jamais de la perte de sa femme, et que sans leurs parents Clea n’avait aucune idée de comment Alicia survivrait – en dépit de sa relation plus que tendue avec celle-ci, Alicia aimait sa mère et avait autant besoin d’elle que de son père.

De plus, même si Aline se comportait comme une mère plus qu’indigne depuis l’incendie, sa fille aînée n’était pas cruelle au point de la laisser se tuer à petit feu sous ses yeux. Verso n’aurait pas voulu ça pour sa famille, pas plus que Clea.

« C’est pour cela que tu as rejoint l’Expédition 33 ? Pour changer le monde, toi aussi ? » interrogea Clea, intriguée de ce qui avait amené sa sœur à s’engager.

Alicia haussa les épaules sans grande conviction et marmonna :

« Je suppose ? Je… je voulais surtout partir de Lumière – je n’y avais pas ma place. J’ai cru que je serais bien mieux ici. »

Les paupières de Clea s’affaissèrent.

« Tu voulais échapper à une vie qui ne te plaît pas… », chuchota-t-elle, plus pour elle-même qu’Alicia.

N’était-ce pas ce qu’elle avait ressenti des années durant ? S’échinant à être la fille parfaite pour plaire à sa mère ? S’exerçant à la peinture pour satisfaire ses parents alors que tout ce qu’elle désirait, c’était sculpter ? Jalousant son frère qui s’attirait toutes les faveurs d’Aline et méprisant sa petite sœur que son père couvait de tant de tendresse ?

Elle baissa les yeux jusqu’à croiser le regard de sa sœur.

« La vie n’est pas juste mais elle l’est encore moins si tu n’as plus le contrôle dessus. N’oublie jamais ça, petite ombre. »

Alicia la dévisagea avec scepticisme.

« Tu dis ça mais tu as l’air du genre à dicter aux autres leur conduite. C’est un peu contradictoire, non ? »

Clea souffla du nez, agacée – sa sale petite peste de sœur, toujours à vouloir avoir le dernier mot…

« Je me contente d’essayer d’insuffler un bon sens à mon entourage, qui en manque cruellement. Si tous se comportaient comme des adultes responsables, je n’aurais pas à le faire. »

Sur ce, elle adressa un regard foudroyant en direction du Monolithe, vers ses parents piégés là-bas l’un par l’autre – une bêtise incommensurable qui dépassait de loin toutes celles réalisées par leurs enfants…

Elle sentit une traction timide sur la manche de son chemiser – Alicia tentait d’attirer son attention.

« Qu’est-ce qu’il y a ? »

La jeune fille lui présenta un des rubans dorés de l’Expédition 33. Elle se mordit la lèvre, hésitante, avant de dire :

« J’ai gardé celui de Gustave. Alors… prends le mien ?

— Tu me donnes un brassard d’expédition ? »

Alicia acquiesça en hochant la tête d’un air solennel ridicule.

« Il t’en faut un si tu veux devenir un membre officiel de l’Expédition Désastreuse », affirma-t-elle.

Clea leva un sourcil. L’Expédition Désastreuse ? Encore un des ces surnoms ridicules qu’affectionnait tant sa sœur…

Alicia pencha la tête et demanda, une lueur de doute dans le regard :

« Euh, attends… tu es bien des nôtres, pas vrai ?

— N’est-ce pas évident ? répliqua moqueusement Clea en croisant les bras. Ou crois-tu que je me sois battue avec toi et tes amies dans une eau malodorante et dégoûtante pour le plaisir ? Je prendrai ton brassard mais ne t’attends pas à ce que je porte votre affreux uniforme d’expédition, surtout s’il faut le récupérer d’un cadavre. »

Sa réponse amusa sa sœur, qui s’approcha et enroula le bout de tissu doré autour du biceps gauche de son aînée.

« Bienvenue dans l’Expédition Désastreuse », plaisanta Alicia en lui adressant un sourire joyeux.

Clea lui sourit en retour mais fut incapable de se concentrer sur autre chose que le goût de cendres dans sa bouche – le goût de la culpabilité qu’elle ressentait, du mensonge qu’elle venait de prononcer.

Elle n’était pas leurs. Elles ne poursuivaient pas le même but. Parce que l’Expédition 33 ignorait ce qui suivrait la mort de la Peintresse alors que Clea, elle, le savait.

« Je les sauverai, Gustave. Emma, tes apprentis, tous les autres… Je les sauverai. »

Maelle ne pourrait pas tenir la promesse faite à son défunt frère. Elle ne pourrait pas parce que Clea, elle, devait sauver sa sœur et sa famille, les délivrer de ce monde qui les retenait prisonniers et, pour ça, elle devait le détruire.

Détruire le tableau et ce qui restait de l’âme de Verso.

Elle se pensait prête à cela, à tourner la page pour bonne fois pour toutes, à dire adieu à ce frère qu’elle avait tant aimé, à tous ces souvenirs dépourvus de sens sans lui pour se les remémorer avec elle. Mais maintenant ? Maintenant, elle regrettait de ne pas avoir laissé tout ceci entre les mains du double peint de son frère.

Elle poursuivrait quand même le plan de Renoir, le plus judicieux jusqu’ici, mais si en chemin s’offrait une autre option…

… alors peut-être…

… peut-être pourrait-elle trouver une solution qui ne la ferait pas se sentir comme la pire des hypocrites.