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Archive Warning:
Fandom:
Language:
Français
Stats:
Published:
2026-04-15
Words:
445
Chapters:
1/1
Comments:
1
Hits:
12

Tropisme (à la manière de Nathalie Sarraute)

Summary:

De l'intensité des sentiments et de la complexité des relations humaines... Grand-mère se souvient...

Notes:

Tropismes est un ouvrage de Nathalie Sarraute; il est composé de textes relativement courts traitant de la fugacité des sentiments sous-jacents aux relations humaines. Ce texte est basé sur ce recueil.

Work Text:

La maison est vide, silencieuse, presque angoissante. Cela n'a pas toujours été le cas et elle se souvient encore de ces jours où se côtoyaient continuellement trois générations, les rires enfantins triomphant sans effort des grommellements agacés des plus âgés. C’était un joyeux bazar, un perpétuel concert de piaillements. Un bonheur à vivre. Ah ! Vivre !

 

Aujourd’hui, quarante-cinq ans plus tard, il n’en reste plus rien. Même le chat a fini par disparaître de ce paysage qu’elle se plaisait à croire immuable, immortel. Les enfants ont grandi, vite, trop vite, et sont partis chacun de leur côté. Elle les revoit à l’occasion mais les visites se font plus espacées, plus rares et à chaque fois, la même pensée - « Serais-je encore là la prochaine fois ? ».

 

Les grands-parents sont enterrés au cimetière communal, derrière la petite église où elle se rend tous les dimanches, pour la messe. Elle laisse systématiquement un bouquet de roses blanches, celles que sa mère préférait. Elle prie, aussi, et allume toujours un cierge devant le vitrail de Saint Pierre.

 

À la maison, elle ne met plus les pieds dans la petite cour à l’escalier de bois aux marches pourries par l’humidité, sauf pour y jeter quelques miettes de pain à ses hirondelles, pas plus qu’elle ne monte au grenier : c’est trop d’efforts pour ses jambes percluses d’arthrose. C’est à peine si elle a encore la force de se hisser le soir dans sa chambre au premier étage. En fait, elle ne se donne même plus la peine d’en ouvrir les volets.

 

Il lui arrive encore, par curiosité, d’allumer le poste de télévision du salon pour regarder une émission sur la cinq, ou un jeu sur la une. Cela dure quelques temps, puis elle coupe l’engin moderne, retourne s’installer au fond de son fauteuil dans la salle à manger désormais trop grande, avec un bon livre. Mais sa vue baisse irrémédiablement, et elle voit arriver avec une certaine appréhension le jour où lire lui deviendra impossible.

 

Dans ses meilleurs jours, elle s’autorise une petite sortie, pas bien longue, juste le tour du champ de foire, boitillant légèrement, appuyée sur sa canne. Dans les moins, elle se plaît à contempler les photographies qui s’alignent en rangs bien ordonnés sur son buffet, monochromes pour les plus anciennes, colorées pour les plus récentes. Les larmes coulent toujours avec une facilité déconcertante lorsqu’elle retrace d’un doigt mince les traits de son époux, mais un soupçon de fierté surgit quand elle observe les visages rieurs des plus petits.

 

Ils étaient neuf à la maison, il y a quarante cinq ans. Aujourd’hui, elle est seule, mais la simple pensée qu’ils soient tellement plus nombreux dehors lui arrache immanquablement un sourire.