Chapter Text
Dans la maison des Wilkerson, le silence n’existait pas.
Il y avait toujours quelque chose qui claquait, explosait, grinçait, hurlait ou brûlait légèrement dans un coin. Ce mercredi-là ne faisait pas exception.
— REESE ! ARRÊTE DE LE BALANCER SUR LE CHAT !
— MAIS JE VEUX VOIR S’IL RETOMBE SUR SES PATTES !
— FRANCIS ! FAIS QUELQUE CHOSE !
— Pourquoi c’est toujours à moi de—
CRASH.
Lois ferma les yeux.
Hal sortit lentement de la cuisine avec un saladier renversé sur la tête.
— Bonne nouvelle, annonça-t-il d’une voix étouffée. Je crois que ce n’était pas du verre.
Dans le salon, Reese éclata de rire. Francis aussi.
Malcolm, lui, resta assis sur le tapis avec un morceau de circuit imprimé entre les mains. À six ans, il ne comprenait pas toujours pourquoi les catastrophes fabriquées par ses frères étaient drôles uniquement quand « eux » les provoquaient.
— C’était quoi, au juste ? demanda-t-il.
Francis attrapa Reese par les épaules et baissa la voix de façon théâtrale :
— Mission secrète.
— Ultra secrète, corrigea Reese.
Les yeux de Malcolm s’illuminèrent immédiatement.
— Je peux aider ?
Les deux grands échangèrent un regard.
Puis Reese souffla :
— Non.
Le mot tomba vite. Trop vite.
— Pourquoi ?
— Parce que t’es petit, répondit Reese comme si c’était évident.
— Et parce que tu parles trop fort, ajouta Francis.
— Je parle pas fort !
— Là, tout de suite, si.
Reese ricana.
Francis lui tendit ensuite un tournevis avant de murmurer :
— Viens. On finit ça dans le garage.
Et ils partirent ensemble.
Sans lui.
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Le garage était devenu leur royaume.
Quand Lois était occupée avec Dewey ou que Hal bricolait quelque chose d’inutile dans le jardin, Francis et Reese s’y enfermaient pendant des heures.
Ils construisaient des pièges.
Des lance-patates.
Des fusées.
Une fois, ils avaient même essayé de fabriquer un sous-marin avec une poubelle et un aspirateur.
Malcolm adorait ça.
Enfin… il adorait « les regarder » faire ça.
Parce qu’on ne le laissait jamais participer.
Il s’approcha doucement de la porte du garage.
— Je peux juste regarder ?
— NON ! répondirent Reese et Francis en même temps.
Puis Francis entrouvrit la porte juste assez pour passer la tête.
— Sérieux Malcolm, vas t’en. C’est dangereux.
— Je peux faire attention…
— Tu vas tout raconter à maman.
— Non !
Reese apparut derrière Francis.
— Tu pleures déjà quand on te regarde de travers.
— C’est même pas vrai !
— Hier t’as pleuré parce que ta tartine était tombée du mauvais côté.
— Parce qu’il y avait du sable dessus !
La porte se referma.
CLAC.
Le verrou tourna.
Malcolm resta immobile quelques secondes.
Il entendait leurs rires étouffés derrière la porte.
Le bruit métallique des outils.
Leur complicité.
Sans lui.
Son ventre se serra douloureusement.
À six ans, Malcolm comprenait déjà énormément de choses. Trop de choses. Suffisamment pour savoir quand quelqu’un ne voulait pas de lui.
Et ce qui faisait le plus mal, c’était Francis.
Reese était méchant avec tout le monde. C’était normal.
Mais Francis…
Francis, c’était différent.
Quand Malcolm faisait des cauchemars, c’était souvent Francis qui venait.
Quand il avait peur de l’orage, Francis le laissait dormir dans sa chambre.
Quand Reese le poursuivait avec un têtard mort au bout d’une fourchette, Francis intervenait.
Alors pourquoi aujourd’hui il riait avec Reese contre lui ?
Malcolm renifla discrètement.
Puis il partit dans le salon.
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Dewey était assis dans son parc, occupé à mâchouiller un cube en bois avec un sérieux philosophique impressionnant pour un bébé d’un an.
Malcolm s’assit à côté de lui.
— Ils veulent jamais de moi…
Dewey le regarda.
— Ba.
— Oui, exactement.
Malcolm essuya rapidement ses yeux avec sa manche.
— Ils ont encore un secret.
Dewey tapa dans ses mains.
— Toi au moins, tu me rejettes pas.
Le bébé lui tendit son cube baveux.
Malcolm le prit comme si c’était le plus beau cadeau du monde.
Puis les larmes arrivèrent pour de vrai.
Silencieuses au début.
Ensuite plus fortes.
Parce que les enfants de six ans ne savent pas retenir longtemps ce genre de tristesse.
— Pourquoi ils veulent pas de moi…?
Dewey se mit à pleurer aussi, par solidarité ou confusion — impossible à savoir.
Le vacarme attira Lois depuis la cuisine.
— Qu’est-ce qui se passe ENCORE ?
Elle entra dans le salon et trouva Malcolm en larmes devant le parc.
— Malcolm ?
Il secoua la tête.
— Rien.
— Ça, c’est un “rien” qui fait pleurer deux enfants.
Elle soupira.
— Reese !
Pas de réponse.
— FRANCIS !
Le garage devint soudain très silencieux.
Quelques secondes plus tard, les deux garçons apparurent.
Les cheveux de Reese fumaient légèrement.
Francis cachait quelque chose derrière son dos.
Lois pointa Malcolm du doigt.
— Qu’est-ce que vous avez fait ?
— Rien ! répondit Reese immédiatement.
— On faisait juste un truc, dit Francis.
— Et vous l’avez exclu ?
Francis ouvrit la bouche.
Puis la referma.
Parce qu’en voyant Malcolm serrer le cube de Dewey contre lui comme une bouée, les joues rouges et mouillées, quelque chose dans son ventre se tordit brutalement.
Il n’avait pas réalisé.
Pas vraiment.
Pour lui, Malcolm était juste… petit.
Collant.
Toujours derrière eux.
Mais là…
Il avait l’air sincèrement brisé.
Et Francis détesta ça immédiatement.
Reese, lui, leva les yeux au ciel.
— Oh ça va, il pleure pour rien.
Francis tourna la tête vers lui si vite que même Reese recula un peu.
— Arrête.
— Quoi ?
— Je t’ai dit d’arrêter.
Le ton avait changé.
Complètement.
Même Lois haussa un sourcil.
— T’avais pas besoin d’être un idiot, continua Francis. T’aurais pu juste lui expliquer.
— Mais il est chi—
— REESE.
Rarement Francis utilisait cette voix-là.
La voix de “grand frère”.
Celle qui signifiait : « tu dépasses les limites. »
Reese grogna mais détourna le regard.
Francis regarda ensuite Malcolm.
Et son cœur se serra encore plus.
Parce que Malcolm évitait maintenant de le regarder.
Comme s’il avait peur qu’on se moque encore de lui.
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Plus tard dans la soirée, Francis trouva Malcolm assis sur le canapé avec Dewey endormi contre lui.
La télévision éclairait faiblement la pièce.
Malcolm avait encore les yeux rouges.
Francis resta debout quelques secondes sans parler.
Puis il s’assit doucement à côté de lui.
— Hey.
Pas de réponse.
— Reese est stupide.
Petit silence.
— Toi aussi.
Aïe.
Francis méritait celle-là.
Il soupira.
— Ouais.
Malcolm serra un peu plus Dewey contre lui.
— Vous voulez jamais de moi.
— C’est pas vrai.
— SI.
Sa voix trembla immédiatement.
— Vous avez toujours des secrets… et des trucs cools… et moi je suis juste… le bébé.
Francis ouvrit la bouche.
Puis il la referma.
Parce qu’une image venait de lui revenir brusquement.
Le jour de la naissance de Malcolm.
L’hôpital.
L’odeur bizarre.
Les néons blancs.
Hal qui pleurait.
Lois épuisée et angoissé dans le lit.
Les infirmières qui s’activaient autour du bébé.
Et lui.
Lui à sept ans, assis sur une chaise beaucoup trop grande, attendant qu’on le laisse voir son nouveau petit frère.
Il se souvenait parfaitement de la première fois qu’il avait vu Malcolm.
Petit.
Rouge.
Hurlant.
Et pourtant.
Francis avait eu l’impression qu’on lui avait confié quelque chose d’énorme.
Quelque chose d’important.
— Tu veux le porter ? avait demandé Hal avec un sourire nerveux.
Francis avait paniqué.
— Je vais le casser !
— Non, avait ri Hal. Tiens bien sa tête.
Alors Francis avait pris le bébé dans ses bras.
Très maladroitement.
Comme si Malcolm était fait de verre.
Et Malcolm avait ouvert les yeux.
Directement sur lui.
Francis se souvenait encore de cette sensation bizarre dans sa poitrine.
Cette fierté immense quand ses parents lui avaient annoncé qu’il serait le parrain.
LUI.
Pas un adulte.
Pas un oncle.
Lui.
Comme si on lui disait :
« On te fait confiance. »
Et Francis avait pris ça terriblement au sérieux.
Même à sept ans.
Il avait promis intérieurement qu’il protégerait toujours Malcolm.
Toujours.
Alors pourquoi est-ce que le voir pleurer aujourd’hui lui donnait l’impression d’avoir cassé cette promesse ?
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Francis regarda Malcolm longtemps sans parler.
Le petit était recroquevillé sur le canapé, les genoux remontés contre lui, Dewey dormant paisiblement dans ses bras comme un minuscule chauffage humain.
Il avait l’air… abandonné.
Et cette vision fit remonter chez Francis une culpabilité qu’il ne connaissait pas encore vraiment à treize ans.
Une culpabilité de grand frère.
La pire.
— Malcolm…
— C’est pas grave.
La phrase typique des enfants quand c’est « très grave. »
Francis se passa une main dans les cheveux.
— Si. C’est grave. C’est injuste, on n’aurait pas du t’exclure comme ça.
Malcolm leva enfin les yeux vers lui.
Et Francis sentit immédiatement le coup dans l’estomac.
Parce qu’il y avait quelque chose de nouveau dans le regard de Malcolm.
Une hésitation.
Comme s’il n’était plus sûr que Francis était “de son côté”.
Francis détesta ça.
— Écoute… on voulait juste faire un truc dangereux.
— Je peux faire des trucs dangereux.
— Non. Toi tu peux mourir dans des trucs dangereux.
— Reese aussi.
— Reese a moins de valeur pour la société.
Un minuscule sourire apparut sur le visage de Malcolm avant de disparaître aussitôt.
Francis saisit cette ouverture.
— Tu sais pourquoi je te laissais pas venir quand t’étais petit ?
— Je suis encore petit.
— Ouais, mais maintenant tu sais lire sans bouger les lèvres, donc ça change tout.
Cette fois Malcolm souffla un vrai rire nasal.
Victoire minuscule.
Francis continua doucement :
— Quand t’es né… j’ai cru que t’allais être insupportable.
— Merci.
— Attends, j’ai pas fini. T’étais rouge, tu criais tout le temps et tu ressemblais à un vieux singe chauve.
— FRANCIS !
— C’est vrai !
Malcolm essaya de cacher un sourire.
Puis Francis baissa un peu la voix.
— Mais après… je sais pas. J’avais l’impression que t’étais “à moi”.
Le petit fronça les sourcils.
— Quoi ?
Francis hésita.
C’était difficile à expliquer.
— Genre… mon boulot. Ma responsabilité.
Il regarda Dewey.
— Lui, c’est encore un bébé. Reese, c’est un psychopathe. Mais toi… tu m’as été confié.
Il avala sa salive.
— Je me rappelle avoir eu peur de te porter parce que je voulais pas te faire mal.
Malcolm l’écoutait attentivement maintenant.
Silencieux.
— Et aujourd’hui quand t’as pleuré…
Francis souffla par le nez.
— J’ai eu l’impression d’être quelqu’un d’horrible car je t’avais blessé.
Le visage de Malcolm changea immédiatement.
Comme si toute sa colère vacillait face à cette confession inattendue.
À six ans, il idolâtrait Francis.
L’entendre admettre avoir eu tort bouleversait complètement l’équilibre normal du monde.
— T’es pas horrible…
— Si. Un peu.
Petit silence.
Puis Francis tendit la main vers lui.
— Viens avec moi.
— Où ?
Un sourire lent apparut sur le visage du plus grand.
— Dans le garage.
Les yeux de Malcolm s’agrandirent.
— Vraiment ?
— Ouais. Mais tu dois promettre un truc.
— Quoi ?
— Si maman demande pourquoi le plafond fume demain matin… tu sais rien.
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Le garage sentait l’essence, le métal chaud et les mauvaises idées.
Reese était assis sur l’établi avec une lampe torche et une expression boudeuse.
— Sérieux ? lui lança-t-il quand il vit Malcolm entrer.
— Oui, sérieux, répondit Francis.
— Mais il va—
— Reese.
Encore cette voix.
Reese soupira si fort qu’on aurait cru qu’il allait mourir d’injustice.
— Très bien.
Francis posa une main sur l’épaule de Malcolm.
— Ce que tu vois ici… reste ici.
Malcolm hocha la tête avec un sérieux absolu.
Francis écarta alors une couverture posée sur le sol.
Dessous se trouvait leur création.
Malcolm resta bouche bée.
— Oh mon Dieu…
C’était une sorte de kart bricolé avec :
une tondeuse,
des roues de vélo,
un ventilateur,
deux batteries de voiture,
et probablement plusieurs infractions fédérales.
— Ça roule ? souffla Malcolm.
— Techniquement, oui, répondit Reese.
— Techniquement, ça a aussi pris feu deux fois, ajouta Francis.
Malcolm s’approcha lentement comme s’il contemplait un trésor sacré.
— C’est incroyable…
Et ce simple regard émerveillé suffit à faire fondre les dernières résistances de Francis.
Parce qu’il réalisa soudain quelque chose d’évident :
Malcolm ne voulait pas les embêter.
Il voulait juste être avec eux.
Faire partie du groupe.
Être un frère parmi les frères.
Pas “le petit”.
Francis échangea un regard discret avec Reese.
Puis il attrapa un casque de hockey complètement cabossé.
— Bon. Si tu restes, tu bosses.
Le visage de Malcolm s’illumina tellement que Francis sentit son cœur se serrer à nouveau.
— Vraiment ?!
— Ouais. Passe-moi la clé de douze.
Malcolm chercha immédiatement dans la boîte à outils comme si on venait de le nommer ingénieur en chef de la NASA.
Reese observa la scène quelques secondes.
Puis il marmonna :
— Il est quand même un peu stupide.
— Et toi t’as léché une prise électrique la semaine dernière, répondit Francis.
— Je croyais qu’elle était éteinte !
— C’ÉTAIT UNE PRISE, REESE !
Malcolm éclata de rire.
Un vrai rire cette fois.
Francis le regarda discrètement.
Et il sentit quelque chose se remettre à sa place.
Comme une promesse réparée.
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Dix minutes plus tard :
— RECULEZ !
— FRANCIS ÇA FUME !
— C’EST NORMAL !
— JE CROIS QUE ÇA FOND !
— C’EST PAS NORMAL !
Le moteur explosa avec un bruit terrifiant.
Une roue traversa la porte du garage.
Quelque chose prit feu.
Reese hurla de joie.
Malcolm aussi.
Et au milieu du chaos absolu, Francis se mit à rire.
Pas le rire moqueur qu’il avait eu plus tôt.
Un vrai rire de grand frère.
Parce que Malcolm était là avec eux.
Parce qu’il avait retrouvé sa place.
Parce que malgré toutes les disputes, les exclusions, les bêtises et les catastrophes…
Ils étaient une équipe.
Et cette fois, Malcolm en faisait partie.
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L’odeur de plastique brûlé flottait encore dans toute la maison.
Hal contemplait le garage noirci avec l’expression émerveillée d’un homme qui hésitait entre appeler les pompiers et demander les plans de construction.
— Franchement… souffla-t-il. C’était pas loin du génie.
— HAL ! cria Lois depuis la cuisine.
— …du génie criminel.
Francis et Reese sortir de leur chambre en essayant d’avoir l’air innocent.
Malcolm, lui, rayonnait encore de la veille.
Et ça se voyait.
Pour la première fois depuis longtemps, il marchait « avec » ses frères au lieu de trottiner derrière eux.
Francis le remarqua immédiatement.
Il ralentit même légèrement pour rester à sa hauteur.
Ce petit détail fit gonfler le cœur de Malcolm bien plus qu’il ne l’aurait admis.
— Tu dis rien pour le garage, rappela Reese.
— Je sais garder un secret.
— Non, toi tu paniques quand maman te regarde longtemps.
— C’est parce qu’elle fait peur !
— C’est vrai, admit Francis.
Puis il ébouriffa les cheveux de Malcolm au passage.
Un geste rapide.
Presque inconscient.
Mais Malcolm sourit aussitôt.
