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Summary:

Karadec doit déjà se faire à l'idée qu'il va ramener les Alvaro chez lui mais quand ils arrivent, la maison n'est pas vide.

Continuité de l'épisode 4x08 Ultraviolet

Notes:

Merci une fois encore à ma merveilleuse bêta lesbullesdegg et à son aide, toujours précieuse, pour trouver des titres !

(See the end of the work for more notes.)

Chapter Text

Karadec ne pouvait pas réfléchir avec autant de bruit. Sa voiture était pleine comme un œuf. Morgane, assise à côté de lui avec de gros sacs, les enfants les uns sur les autres à l'arrière et le coffre tellement rempli que la montagne d'affaires lui cachait même la vitre. Outre de ne pas être du tout sécuritaire, c'était beaucoup trop. Beaucoup trop pour lui qui, malgré l'émerveillement sans cesse renouvelé que lui apportait son fils, s’était fait une joie de rentrer seul chez lui pour mettre un peu d'ordre dans ses pensées. Tout se passait si vite qu'il n'assimilait pas encore tout à fait les derniers événements venus chambouler sa vie.

Et dire qu'il y a quelques mois à peine il pensait que son seul souci serait de s'adapter à une nouvelle grossesse de sa collègue et, bien sûr, à tous les déboires maternels qui s'en suivraient. Il avait dû ensuite se faire à l'idée que ce bébé était de lui, enfin peut-être de lui, puis non et finalement si. Son cœur n'avait pas connu pareilles montagnes russes depuis des années. Il avait passé les semaines précédentes à s'isoler et se morfondre dès qu'il le pouvait, assimilant aussi mal le fait qu'il n'était pas le père du bébé à venir, que le fait que visiblement il avait espéré cette paternité de tout son cœur, bien au delà du raisonnable et ce malgré l'improbabilité des statistiques (quoi que valaient ces dernières).

Et depuis la naissance, tout avait changé. Déjà, il avait assisté à l'accouchement de Morgane, un moment fort d'émotions qui l'avait ému aux larmes. Puis il avait découvert qu'il était le père du bébé, de Léo, en même temps que le reste de l'équipe et la famille de Morgane. Dès qu'il avait pu respirer à nouveau, il avait fallu qu'il aille annoncer la nouvelle aux principaux concernés, la mère et le fils. Les jours suivants, il s'était débattu entre l'envie de passer tout son temps à l'hôpital avec Morgane et Léo et le besoin d'aller parcourir les magasins pour trouver le nécessaire afin d'accueillir un bébé, son fils, chez lui.

Il avait transformé la chambre de Sofiane à vitesse grand V et fonçait à la maternité dès qu'il avait une seconde. Il ne dormait presque plus la nuit, occupé qu'il était à déplacer ou à monter des meubles. De toute façon, son esprit était dans une telle ébullition de doutes, de craintes et de questionnements qu'il n'aurait jamais pu fermer l'œil. Son seul échappatoire, pour se rassurer un peu, était de se dire qu'il ne prendrait la garde que dans une semaine. Il s'était dit qu'il lui faudrait au moins ça pour se faire à l'idée de ce qui lui arrivait et ne plus frôler la crise d'angoisse chaque fois qu'il pensait qu'il était papa ou qu'il avait un enfant avec Morgane.

Alors, quand cette dernière était revenue, accompagnée de ses enfants, vers la voiture en lui disant qu'ils commenceraient la garde alternée chez lui, sa tête lui avait tourné. Bien sûr, dès qu'il avait vu le camion devant chez elle, il avait compris que quelque chose n'allait pas. Avec Morgane, tout était possible. Et, alors que Karadec manœuvrait pour s’extirper de cette impasse, et qu’elle lui racontait une histoire de vols, de propriétaire et d’arriérés d’impôt sur plusieurs décennies, lui prenait toute la mesure de ce qu’il venait de penser. Avec Morgane, tout était possible.

Elle avait été expulsée de chez elle alors qu’elle rentrait de la maternité, à cause d’Henri, qu’il pensait pourtant son ami de longue date, incapable de faire valoir ses droits car sa situation financière et la roublardise du propriétaire pingre l’avaient laissées sans aucun contrat qui attestait son statut de locataire. Karadec trouvait cela révoltant, bien sûr, et il se pencherait volontiers sur cette affaire dès qu’il aurait le temps (ou demanderait à Daphné qui vouait une passion à ce genre d’histoire) mais une part de lui trouvait aussi que c’était rassurant.

Morgane se trouvait dans une galère sans nom mais ce n’était absolument pas sa faute. Le sort semblait s’acharner. Et si c’était le cas maintenant, peut-être que ça avait été le cas avant mais qu’il avait été trop aveugle pour s’en rendre compte. Il faudrait qu’il lui demande à nouveau ce qui était arrivé durant l’affaire Martingale. Mais soudain les pièces de ce qui venait de se passer s’assemblèrent dans sa tête et il pila le plus doucement possible. Morgane n’avait plus de maison. Elle venait de charger ses enfants et ses affaires à elle dans sa voiture à lui. Elle ne comptait tout de même pas faire migrer toute sa smala chez lui quand même ?

- Euh Morgane, quand vous dites qu’on va commencer la garde chez moi…

- Oui, non mais Kara, on réglera les détails une fois qu’on sera installé chez vous, ce sera plus simple.

Si, c’était exactement son intention ! Ne se rendait-elle pas compte que sa maison n’était pas du tout adaptée à une famille de 6 ou même simplement pour 4 enfants ? Il avait déjà eu toutes les peines du monde à faire de la place pour Léo alors il ne pourrait jamais en trouver pour ses trois frère et sœurs. Qui plus est, les enfants risquaient d’être extrêmement perturbés par ce changement si brutal. Karadec l’avait lu dans tous les livres et les articles qu’il avait consultés. Le cadre et la stabilité leur permettaient de créer un environnement sain et un sentiment de sécurité, qui favorisaient leur développement aussi bien physique, que psychologique ou émotionnel. Et puis, il jeta un coup d’œil dans son rétroviseur.

Eliott était coincé entre Théa et Léo. D’une main, il tenait sa petite-sœur, qu’il avait sur les genoux et, de l’autre, il jouait distraitement avec elle tout en suivant avidement le trajet. Chloé s’amusait de toutes les choses que son frère lui présentait et semblait fascinée par ce cocon compact de carrosserie et de sacs qu’était devenue sa voiture. Théa, quant à elle, avait la tête dans le sac que sa mère avait fait rentrer de force par la fenêtre. Elle le tenait d’ailleurs d’une main pour être sûre qu’il ne chuterait pas et scrollait sur son téléphone en continuant de marmonner à propos de la chambre et de la douche. Ils avaient presque un air des Dalton, alignés comme ça de l’aînée au cadet. De la fille de Romain à son fils à lui…

En tout cas une chose était sûre, aucun d’eux ne paraissaient particulièrement perturbés par ce qui venait de leur arriver. Karadec avait déjà pu l’observer à l’hôpital, chaque fois qu’ils venaient rendre visite à Léo. Théa et Eliott parlaient de l’arrivée du bébé avec l’aisance de l’habitude. Ils le choquaient toujours par leur maturité sur la question alors que lui-même avait l’impression que la vie entière qu’il avait connu jusque là, s’effondrait complètement. Bien que Karadec trouve cela inspirant, il savait que ça voulait aussi dire qu’ils en avaient vu d’autres et ça, c’était plus attristant. En fait, toute cette famille semblait avoir une force de résilience parfaitement hors du commun.

Mais déjà ils arrivaient. Dès que sa maison fut en vue, Morgane la désigna à toute sa tribu si bien que dès qu’il arrêta la voiture, Eliott se jeta sur sa sœur pour qu’elle ouvre la portière et se précipita vers la porte d’entrée. Il fallut pas moins d’un rappel à l’ordre de sa mère et de ses deux sœurs (car Chloé s’était exclamée aussi quand elle avait vu Théa le faire) pour qu’ils fassent demi-tour et viennent prendre deux ou trois sacs dans le coffre.

- Kara ? Kara ?

Ce dernier se tourna vers elle. Morgane était déjà sortie de la voiture et avait refermé la portière côté passager. Elle lui tendait la main à travers la fenêtre. Voulait-elle qu’il la saisisse ? Mais pourquoi ?

- Filez-moi vos clés.

- Pardon ?

- Bah je sais pas, vous bougez pas ! Donc filez-moi vos clés comme ça avec les enfants on peut descendre nos affaires.

Avant qu’il n’ait eu le temps de comprendre, il entendit Eliott crier derrière elle :

- C’est bon, la porte est ouverte !

Karadec fronça les sourcils. Comment ça, la porte était ouverte ? Il était certain de l’avoir fermée quand il était parti chercher Morgane à la maternité tout à l’heure et Sofiane ne vivait plus avec lui. Mais visiblement, ça non plus, ça ne perturbait pas les Alvaro.

- Ah bah nickel ! Bon Kara, je vous laisse descendre Léo du coup ? Ou vous comptez la jouer musée Grévin jusqu’à ce soir.

- Léo. Oui, Léo. Je vais prendre Léo.

Le nom de son fils l’avait fait sortir de sa transe. Morgane, quant à elle, après un regard quelque peu inquiet, sembla se satisfaire de sa réponse et s’éloigna rapidement. Peut-être que les exclamations d’Eliott, au loin, y étaient pour quelque chose. Des cris. Des enfants. Des sacs à ne plus savoir qu’en faire. Chez lui. Tout ça, chez lui. Comment allait-il pouvoir gérer ? À nouveau, son cerveau se mit à bouillonner. Sa poitrine se comprimait, comme s’il n’arrivait plus à respirer. Il avait l’impression d’avoir tout ce qu’il avait toujours voulu et pourtant le sentiment de n’avoir rien encore.

Sur la banquette arrière, Léo poussa sur sa petite voix pour attirer son attention. Ce simple son chassa les abysses naissantes de sa crise d’angoisse et il se retourna pour regarder son fils qui lui adressa alors un sourire rayonnant. Comment pouvait-il douter ? Karadec se détacha et sortit pour faire le tour de la voiture. Alors qu’il arrivait côté passager, Léo agitait partout la tête pour le retrouver. Karadec ouvrit la portière et salua son fils une fois encore, qui explosa d’un rire cristallin comme si on venait de lui faire la meilleure blague de sa courte existence. Comment pouvait-il douter alors qu’il avait tout ? Juste là. Qu’il lui suffisait de tendre la main… Léo s’en saisit immédiatement et lui agrippa les doigts avec cette force de bébé qu’il trouvait toujours surprenante pour des membres aussi minuscules.

Karadec aurait pu simplement prendre le landau en laissant son fils à l’intérieur, comme ça, il pourrait prendre de l’autre main le dernier sac qui restait dans le coffre, le rose à motif léopard violet qui contenait tout le nécessaire pour prendre soin du nourrisson, mais l’envie de tenir son fils tout contre lui le saisit plus fort que jamais. Depuis sa naissance, Karadec n’avait été avec Léo qu’exclusivement en compagnie de Morgane. C’était, en quelque sorte, leur premier tête-à-tête père-fils. Le-dit père sentit alors les larmes lui monter aux yeux et se dépêcha de libérer son tout petit pour enfouir son visage contre son ventre. Il prit une profonde inspiration puis installa Léo confortablement au creux de son bras avant de saisir l’anse du landau de l’autre.

La dernière personne à avoir franchi sa porte l’avait laissée ouverte. De là où il était, Karadec pouvait déjà percevoir le brouhaha qui régnait à l’intérieur. Comment, à eux seuls, 4 Alvaro parvenaient-ils à faire autant de bruit ? Il n’aurait pas dû s’en étonner pourtant, il travaillait avec leur mère depuis assez longtemps, mais cette famille parvenait toujours à le surprendre. Penser qu’il en faisait à présent, en quelque sorte, partie lui aussi, était parfaitement effrayant, presque autant que ça n’était intriguant. Il n’y avait, de toute façon, qu’une seule manière de découvrir comment ils arrivaient à faire un tel vacarme. Il espérait simplement que Léo supporterait ce ramdam.

Dès qu’il rentra, il ferma la porte, lui, et s’avança vers le salon. Morgane et ses enfants semblaient avoir déjà semé leurs affaires dans tout le vestibule et le long du petit couloir. Karadec aurait pu commencer à râler pour essayer de mettre immédiatement des règles claires en place mais autre chose attirait son attention. Il y avait beaucoup trop de voix différentes, ce n’était pas normal. En effet, quand il arriva dans le salon, il se figea complètement. Il n’y avait pas 4 personnes dans son salon mais 7 et avant que son cerveau n’ait vraiment pu assimiler de les voir tous là, on lui fonçait dessus.

- Oh ça y est, ils arrivent ! Mes amours ! Oh bonjour Léo, c’est mamie. Je suis si contente que tu sois là. Didi, est-ce que tu me laisserais… prendre mon petit-fils dans mes bras ?

Sa mère avait les yeux qui brillaient d’une lueur dont il n’avait vu que l’ombre lors de leur visite en Bretagne, quand elle avait demandé à Morgane si elle allait être grand-mère. Incapable de lui répondre, il lui fit un signe de la tête. Djamila s’empressa alors d’embrasser son fils en lui attrapant les deux joues et en le forçant à se pencher vers elle, comme elle en avait l’habitude, avant de déposer un tendre baiser sur le front du fils de son fils et de le prendre dans ses bras. Sa mère n’était pas d’une nature triste mais pourtant Adam pouvait aisément dire qu’il ne l’avait pas vu aussi heureuse depuis des années.

- Félicitations mon fils, il est magnifique, lui dit-elle alors sans le regarder, toute son attention accaparée par le nouveau-né, pour le plus grand plaisir de ce dernier.

Tout s’était passé si vite, qu’Adam n’avait pas eu le temps de se remettre de sa surprise. Sa mère était là, à Lille. Il leva les yeux sur le reste de la pièce pour voir que son père était là aussi, occupé à rassembler toutes les affaires que la famille Alvaro avait éparpillées partout dans un seul coin de la pièce avec l’aide de Théa, en faisant les présentations. Chloé les regardait faire avec attention et Adam voyait son père adresser des regards complices ou faire des coucous à la petite dès qu’il passait à proximité. Eliott, lui, était occupé à ouvrir tous les placards de la cuisine pour voir ce qu’ils contenaient. Sofiane était là lui aussi. Il semblait en grande discussion avec Morgane.

Comment sa famille était-elle au courant ? Ses parents n’avaient jamais su la date prévue du terme et, il y pensait maintenant avec un peu de honte, son frère n’était même pas au courant de toute cette histoire. Enfin c’est ce qu’il pensait car le reste de sa famille ne semblait pas avoir investi la maison au hasard. Visiblement si lui n’avait pas pris le temps, ou trouvé le courage d’appeler ses parents, quelqu’un l’avait eu pour lui et la question de savoir qui c’était ne se posait pas vraiment. En revanche, l’interrogation qui subsistait était de savoir comment Morgane s’était-elle procurée le numéro de téléphone d’un de ses parents ? Voire les deux mais il se refusait à envisager cette option. Est-ce que c’était elle qui avait appelé Sofiane ensuite ou est-ce que sa mère s’en était chargée ?

Il s’approcha de son frère en premier alors que Morgane se penchait vers lui comme pour regarder quelque chose qu’il lui montrait sur son téléphone.

- Attends, c’est Jean-Pierre là ?

- Ouais, à la naissance d’Adam.

- Punaise Jean-Pierre, vous étiez grave canon ! Comment vous avez fait pour lui mettre le grappin dessus, Djamila ? Elles devaient toutes lui tourner autour !

- C’est plutôt elle qui attisait toutes les convoitises, répondit son père en regardant Adam droit dans les yeux.

Morgane, aveugle à l’échange qui venait d’avoir lieu, continua.

- Avec deux bombasses comme ça comme parents, tu m’étonnes que leurs fils soient BG !

- Alors comme ça tu me trouves beau gosse, s’empressa de rebondir Sofiane.

Ça voulait surtout dire qu’elle le trouvait séduisant, lui, corrigea Adam dans son esprit.

- Ça va ? Je vous dérange pas ?

Son frère se tourna pour lui faire face. De là où il était, il n’avait pas pu le voir arriver, ce qui n’était pas le cas de Morgane, qui le regardait avec un sourire malin.

- Tu t’es bien foutu de ma gueule, mon salaud ! s’exclama alors son cadet en lui fonçant dessus. Tu comptais me le dire quand ? Tu sais que si les parents m’avaient pas appelé, j’aurais même pas su que Morgane était enceinte !

Adam évita de justesse de se prendre une pièce particulièrement dure du fauteuil roulant de son frère dans le tibia. Si ce dernier avait été parfaitement détendu quelques instants auparavant, voire un poil trop séducteur aux yeux de son aîné, Sofiane avait à présent l’air vraiment véhément. Adam reconnaissait bien sûr l’œil taquin de son frère mais il ne manquait pas non plus l’agacement sous-jacent qu’aurait caché, pour n’importe qui d’autre, son ton léger et blagueur.

- C’était compliqué, se défendit-il.

Tout le monde se tourna alors vers eux. Ils avaient attendu que quelqu’un mette les pieds dans le plat comme un signal. Ironiquement, c’était son frère paraplégique qui s’y était collé.

- Quoi t’es encore sur tes rêves de meuf qui trierait ses sous-vêtements par couleur, c’est ça ? Morgane attendait un bébé et c’était toi le père. Qu’est-ce qu’il y a de compliqué ?

- Alors techniquement, jusqu’à très très récemment, on n’en savait rien. La statistique était plutôt à 1 sur 60 pour Kara, donc c’était pas non plus fifou. Sans parler des quelques semaines où on a cru que c’était Timothée. Avant ça, il s’en rappelait carrément pas. Y’a bien eu la période où il a quitté l’équipe, mais à l’époque il savait même pas que j’étais enceinte donc bon. Et puis, je vais te dire, encore avant, ça comptait pas parce qu’avec cette histoire de déni, même moi je savais pas que j’étais enceinte. Alors finalement, on s’en sort pas si mal que vous soyez tous là pour la première sortie de Léo.

Le récit condensé des péripéties de cette grossesse laissa tous les Karadec sans voix, lui y compris car une question s’était mise à tourner dans sa tête : Quelle « histoire de déni » ? Morgane avait fait un déni de grossesse ? Pourquoi ne lui en avait-elle jamais parlé ? Sa mère s’approcha alors de Morgane et lui saisit l’avant-bras en la regardant profondément dans les yeux.

- Je suis désolée pour tout ça, Morgane.

- Oh vous inquiétez pas, je suis habituée et puis c’est pas vous. Ma vie, c’est le bordel ! Regardez, pas plus tard que tout à l’heure, je vais pour rentrer chez moi et là qu’est-ce que je vois pas ? Un camtar avec une bande genre les déménageurs bretons, excusez Jean-Pierre c’est pas contre vous que je dis ça, mais les gars étaient en train d’embarquer tous…

- M’man ! l’interrompit Théa, commence pas à tout raconter, on va en avoir pour des plombes ! Et puis on a faim !

- Je vous ai fait un berkoukes si vous voulez. Il y en aura assez pour tout le monde, s’empressa de répondre Djamila, comme si elle avait attendu que quelqu’un pose la question.

À la mention de nourriture, l’attention des enfants de Morgane fut piquée. Sa mère lui confia Léo à nouveau et, avant de partir vers la cuisine, elle lui adressa un regard où il lut que le récit de Morgane, certes interrompu assez vite, l’avait bouleversée. Théa et Eliott fouillaient déjà la cuisine alors elle s’éloigna bien vite, consciente, en ayant à peine vu la mère, du potentiel de chaos qu’avaient ces ados. Dès qu’il eut le bébé dans les bras, Morgane gravita naturellement vers lui. Dieu qu’il aimait cette proximité que justifiait Léo. Mais, n’ayant visiblement pas reçu le message, Sofiane s’impatienta.

- Et du coup, je peux rencontrer mon neveu ou bien ?

Quittant à contrecœur la proximité de Morgane, il déposa avec précaution son fils dans les bras de son frère qui l’accueillit avec un : « Viens voir tonton Sofiane » affectueux. Morgane les regardait avec tendresse. En même temps, c’est tout ce qu’ils inspiraient. Sofiane avait réinstallé plus confortablement le bébé contre lui dès qu’il l’avait eu dans les bras et il le regardait avec un sourire si profondément doux qu’Adam en était presque aussi ému que s’il tenait lui-même Léo.

- Et bien dis donc, vous avez fait un sacré boulot tous les deux.

Tous les deux… Adam leva les yeux vers Morgane et la trouva déjà en train de le regarder. Ils se sourirent. C’est vrai que le fait qu’eux deux, qui s’étaient si souvent déchirés, avaient réussi à faire ça, un bébé, leur fils , relevait vraiment du miracle. Pourtant, plus que tout au monde, Adam aurait voulu que Léo ne soit pas l’acmé improbable de leur relation mais la porte ouverte à une nouvelle ère.

- Adam.

Ce dernier entendit l’appel de son père si clairement qu’il eut presque l’impression qu’il était juste à côté de lui. Il ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil à Sofiane. Alors qu’il allait traverser la pièce pour rejoindre Jean-Pierre, il sentit les doigts de Morgane frôler les siens presque à s’entremêler mais il ne s’arrêta pas. Cette caresse seule le revigora plus que n’importe quel mot. Son père était seul, dans un coin de la pièce. Ne sachant pas quoi faire, Adam s’arrêta juste devant lui dans une sorte de garde-à-vous qui ne disait pas son nom. Jean-Pierre leva les yeux vers lui et le regardait avec la même expression qu’il avait eu en lui donnant la caisse de vêtements d’enfants quelques semaines auparavant, à Kermolen. Cela le rassura et pourtant il se crispa imperceptiblement.

- Adam, je voulais te dire… Félicitations pour ton fils.

- C’est pas moi qu’il faut féliciter mais plutôt Morgane.

- C’est déjà fait, répondit-il avec un sourire en coin en regardant derrière lui, là où étaient sa collègue et son frère. Elle a un sacré tempérament cette jeune femme et elle en pince pour toi, alors ne la laisse pas filer veux-tu.

Comme son père lui en fournissait une excuse, il s’était décalé pour se mettre à côté de lui et regarder Morgane aussi. Il ne savait pas si c’était le fait qu’elle soit chez lui, qu’elle parle si naturellement avec son frère, ou les mots de son père mais rien que la voir lui faisait tourner la tête et son cœur s’emballait. Comment parvenait-elle à avoir un tel pouvoir hypnotisant sur lui ? Il aurait pu la regarder pendant des heures mais il se serait alors sûrement exposé à quelques réflexions qu’il ne voulait surtout pas entendre en présence, si rapprochée, de la mère de son fils. La mère de son fils…

- C’est… compliqué, répondit-il une fois encore.

De toute façon, que pouvait-il répondre d’autre ? Il n’allait décemment pas déballer toute l’histoire à son père, là, à portée d’ouïe de sa mère en plus. Au lieu du regard compatissant qu’il espérait, Jean-Pierre pouffa et posa une main sur son épaule.

- Ça l’a toujours été avec toi. Mais tu sais Adam, c’est compliqué dans ta tête mais pas dans ton cœur.

Alors qu’il prononçait ce dernier mot, fatidique, il pointa directement vers cet endroit dans sa poitrine dont le rythme effréné brouillait sa vision. Ou était-ce quelques larmes ? Mais loin de le regarder avec jugement, comme il y avait si souvent été coutumier, son père lui souriait. Bien sûr que c’était simple dans son cœur. Il était fou d’elle depuis des années. Mais son cœur était un idiot car… À ce moment précis, Morgane tourna la tête vers lui, leurs regards se croisèrent et il oublia complètement ce qu’il allait penser. Comment parvenait-elle à être toujours si belle ? Elle était en quelque sorte photogénique mais dans la vie de tous les jours. Puis Sofiane lui dit quelque chose et elle reporta son attention sur son frère en riant. Adam en sentit comme un pincement au cœur. C’est plutôt elle qui attisait toutes les convoitises. C’est vrai que Morgane aussi n’avait qu’à se pencher pour trouver des prétendants. Il soupira mais fut heureusement interrompu par le ballet des enfants de Morgane, qui d’un coup envahissaient le salon à nouveau, portant assiettes, verres et couverts jusqu’à la table. Naturellement, Jean-Pierre se joignit à eux pour les disposer et, après quelques minutes à peine, Djamila apportait les plats. Adam, lui, regardait avec admiration, et désarroi, la façon dont ils étaient parvenus à installer 8 couverts autour de sa petite table.

Les enfants se pressèrent sur la banquette, Morgane en tête de ligne, profitant de sa position pour installer Léo à ses côtés. Comme ils avaient été en pleine discussion, Sofiane se mit naturellement au bout de la table à côté d’elle. Ses parents se mirent, côte à côte, en face de la banquette, laissant l’autre « place d’honneur » à Adam à l’autre bout de la table, Chloé à sa droite et Djamila à sa gauche. Il ne pouvait pas dire qu’il boudait cette compagnie, pourtant il regardait avec envie le côté opposé où sa… collègue et son frère continuaient d’échanger joyeusement autour de Léo. Sa mère servit Morgane en premier, coupant effectivement leurs échanges alors que cette dernière se jetait sur le berkoukes, puis elle le servit lui, les enfants de Morgane, du plus jeune au plus âgé, Sofiane, Jean-Pierre et enfin elle-même.

Habituellement, alors qu’elle servait, sa mère était toujours obligée de répéter « allez-y mangez pendant que c’est chaud », avec les Alvaro, elle n’en eut pas besoin. Dès que leurs assiettes étaient pleines, ils commençaient à manger, vantant bientôt tous à leur niveau et avec leur vocabulaire, la qualité du plat qu’elle avait préparé. Chloé faisait des « Mmh ! » ou des « Miam ! » à chaque bouchée. Eliott s’était exclamé « C’est trop bon ! » avant de demander tout ce qu’il y avait dedans. Théa l’avait suivi avec un « J’avoue, ça tue ! ». Et évidemment, Morgane au lieu de se contenter d’un « délicieux » ou tout autre adjectif sobre mais parlant, fit cet étrange son de bouche aspiré qu’elle avait déjà fait lors de leur visite au restaurant gastronomique, avant de s’exclamer en agitant sa fourchette dans tous les sens « Oh purée ! Comment ça envoie du pâté votre truc ! ». Djamila était ravie.

Si les autres lui faisaient le plaisir de manger immédiatement, elle dut cependant jeter un regard à son fils pour qu’il sorte de ses pensées et attrape sa fourchette. Voyant la quantité qui restait dans le plat, Adam se demanda si sa mère n’avait pas cru que Morgane et ses enfants seraient là depuis le début. Elle avait fait à manger pour tout un régiment. Parfois, en Bretagne, il se demandait pourquoi elle avait gardé tous ces grands récipients à la maison alors que ses parents n’étaient plus que tous les deux, mais en la voyant faire aujourd’hui, il sut que c’était exactement dans l’espoir de soirées comme celle-là. Morgane occupait le bébé d’une main en mangeant de l’autre, conversant toujours avec Sofiane entre deux bouchées. Son frère suivait son rythme sans problème. Adam avait toujours détesté quand il parlait en mangeant mais visiblement il avait trouvé une partenaire redoutable. Au moins les trois enfants, eux, restaient silencieux. En même temps, ils n’avaient pas vraiment le temps de faire grand chose d’autre. Observer la quantité qu’ils avaient tous déjà réussi à engloutir était impressionnant. Quant à ses parents, ils mangeaient distraitement, regardant la scène avec un sourire heureux et paisible.

Soudain, et presque pour la première fois depuis qu’ils étaient arrivés, Léo fit entendre sa voix. Tous se tournèrent vers lui d’un seul mouvement mais l’enfant n’avait d’yeux que pour sa mère. Il cria à nouveau.

- Oui, oui, ça va ! Môsieur a faim, il râle. On dirait son père, se moqua Morgane en se levant.

Une fois debout, elle prit le petit affamé dans ses bras et quitta la pièce. Dès qu’ils furent sortis, les enfants reprirent à manger. Sofiane le regarda en souriant, d’un air entendu. Du coin de l’œil, il voyait son père passer de l’un à l’autre de ses fils mais c’est sa mère qui attira finalement son attention en posant sa main sur la sienne. Elle ne dit rien et pourtant il comprit. S’essuyant le coin de la bouche, il se leva et suivit les traces de Morgane. Cette dernière avait laissé la plupart des lumières éteintes sur son passage mais il n’eut aucun mal à la trouver. Elle s’était installée dans le salon, sur le canapé et n’avait allumé qu’une petite lampe. Adam l’entendait parler mais ne comprenait pas ce qu’elle disait. Il s’approcha encore.

- Vous voulez que j’aille préparer le bib…

Mais il arrêta sa phrase là, incapable de se souvenir de ce qu’il avait bien pu vouloir dire. La vision qui s’offrait à lui était digne des plus belles madones que pouvaient compter les musées de Rome. Sa silhouette se détachait dans un clair-obscur saisissant, la lampe l’éclairant de manière douce et chaleureuse. Elle avait enlevé l’une de ses manches et s’était débarrassée de son haut violet, replié contre son ventre, découvrant sa poitrine. Léo était accroché à son sein comme un bienheureux, sa petite main posée sur le dos de la panthère comme un aventurier avec une bête sauvage. Il tétait goulûment alors que Morgane le tenait bien en place, le berçant de temps à autre. En les voyant tous les deux, Adam avait l’impression d’être de trop, que sa présence, dans un moment si intime, était parasite.

- Je crois qu’il a tout ce qu’il lui faut, répondit alors Morgane d’une voix si tendre qu’elle le faisait chavirer. Vous voulez approcher ?

Alors que lui avait observé avec adoration et révérence cet écrin de maternité, Morgane l’y invitait sans aucune hésitation comme si, loin d’être un rajout disgracieux à ce tableau, il le compléterait parfaitement. Adam s’assit au milieu du canapé, à la droite de Morgane, comme ça il pouvait parfaitement observer son fils auquel la lumière faible faisait comme une auréole. Il s’était installé si proche de Morgane que, lorsqu’il pivota un peu pour regarder Léo, leurs cuisses entrèrent en contact. À l’endroit où ils se touchèrent, Adam sentit comme une décharge et il vit aussi Morgane tressaillir presque imperceptiblement. Pourtant ni lui, ni elle, ne firent la moindre réflexion et Adam resta parfaitement où il était. Une chaleur délicieuse émanait de leurs cuisses et réchauffait jusqu’à son cœur.

- Bah oui Léo, t’es bien là, avec maman.

Comme pour lui dire qu’il était d’accord, son fils agita son bras et émit un petit son de contentement, souriant au maximum de ce qu’il pouvait autour du téton de sa mère mais, se rendant bien vite compte que le lait ne coulait pas tout seul, il reprit son repas avec un air concentré, ses yeux le cherchant toujours avidement. Morgane se moqua gentiment et le redressa un peu.

- Voilà, il est là papa. Il est pas parti. Enfin pour l’instant…

Morgane avait ajouté sa fin de phrase plus bas, dans un souffle, comme si elle l’avait pensé si fort que ça avait franchi ses lèvres malgré elle. En entendant ces mots, le cœur d’Adam se serra si fort qu’il dut se faire physiquement violence pour ne pas venir poser une main sur sa poitrine. Il ne connaissait malheureusement que trop bien l’historique de ces déceptions amoureuses. Voir qu’elle avait encore l’abandon de Romain chevillé au corps le rendait à la fois triste et furieux. Léo avait ôté sa main de la panthère et semblait chercher à attraper quelque chose dans les airs, Adam lui offrit alors la sienne et le bébé y agrippa immédiatement tous ses doigts minuscules. Enfin il releva la tête pour fixer Morgane. Elle regardait paisiblement leur fils, ignorante de la dernière phrase qu’elle avait prononcé.

- Morgane…, appela-t-il tendrement.

Cette dernière se tourna vers lui, ses sourcils formant des vagues étranges, trahissant toutes les questions qu’elle se posait déjà.

- Je ne vous laisserai pas, ni Léo, ni vous.

Le regard de sa partenaire tomba immédiatement sur ses lèvres et tout le frappa d’un seul coup. Leur proximité, à laquelle il n’avait pas fait attention jusqu’à maintenant, lui sauta au visage. Une dizaine de centimètres à peine le séparait de la bouche à présent si tentante de Morgane. Et de sa poitrine, alors que quelques instants à peine auparavant, elle lui apparaissait toute maternelle, maintenant que Léo avait fini de s’y sustenter et qu’il était venu, dans son début de sommeil, coller leurs mains au félin tatoué, un frisson le parcourut de la tête aux pieds, le laissant presque sans le souffle. Il touchait le sein de Morgane. La bouche de cette dernière bougeait comme si elle voulait dire tant de choses, sans y parvenir. Lui aussi aurait voulu lui dire beaucoup mais ses lèvres hypnotisantes captaient toute son attention. Adam entama, doucement, un rapprochement laissant tout le temps à Morgane de reculer si elle le souhaitait. Finalement, peut-être que la meilleure réponse qu’il pouvait lui faire c’était l’embra…

- M’man ! Y’a un desse… Oups. Oubliez ce que j’ai dit.

Et aussitôt qu’elle était entrée dans le salon, Théa fit volte-face et sortit. Comme deux adolescents pris en faute, Morgane et Adam avaient bondi loin l’un de l’autre. Le mouvement brusque avait surpris Léo qui fit entendre un hoquet, rappelant à Adam qu’il venait de finir de manger.

- Je crois qu’il y a du dessert, renchérit Morgane, d’un ton timide qu’il ne comprenait que trop bien.

Ils avaient été si proches de s’embrasser que la sucrerie de fin de repas sonnait comme une douche froide. Adam prit la serviette qu’il avait posée au coin de la table le matin-même en imaginant exactement ce scénario, enfin sans Morgane, et la passa sur son épaule. Demandant à Morgane d’un simple « Je peux ? », il prit Léo et l’installa contre lui en se levant pour lui faire faire son rôt. Morgane, quant à elle, en profita pour se rhabiller. Cette fois-ci, Adam détourna les yeux, il aurait presque pu sourire alors qu’une phrase de la Bible lui revenait « Les yeux de l’un et de l’autre s’ouvrirent, ils connurent qu’ils étaient nus ». Certes, Morgane n’était pas Ève, mais si sa maison remplie des membres de sa famille était son jardin d’Eden, alors elle était son fruit défendu et Adam n’avait jamais été bon pour y résister.

Léo éructa doucement.

- Wow ! Papa a bien fait de mettre une serviette, hein mon poussin.

Morgane s’approcha dans son dos et il la sentit prendre le tissu, sûrement pour essuyer les coins de la bouche de Léo. Après s’être fait vomir dessus une fois à l’hôpital, bien sûr sans avoir prévu de chemise de rechange et ayant été obligé de traverser tous les services, souillé jusqu’au parking pour se changer, Adam s’était promis que les rôts d’après manger seraient toujours accompagnés d’une bonne serviette. Il avait bien fait. Dès qu’elle eut terminé, Morgane lui fit signe et il reprit Léo dans ses bras, devant lui, alors qu’ils rejoignaient les autres pour le dessert.

Chapter Text

Soit Théa les avait balancés, soit tous se faisaient des idées car, dès qu’ils entrèrent dans la pièce, on leur jeta des regards entendus et des sourires en coin. Adam repensa au moment où il avait failli embrasser Morgane et se sentir rougir alors que cette dernière ne semblait pas du tout perturbée.

- Oh des crêpes ! J’adore !

Jean-Pierre était aux fourneaux cette fois-ci, avec une grande poêle. Il avait quitté son ouvrage des yeux juste le temps de les regarder entrer, mais était de nouveau pleinement concentré. La pile à côté de lui montait vite, enfin jusqu’à ce qu’Eliott aille la chercher et la remplace par une assiette vide pour amener les fameuses crêpes sur la table. Ses parents avaient rapporté confitures, sucre, pâte à tartiner, miel, et tous piochèrent gaiement dans la pile. Là où les Alvaro auraient presque mis beurre, chocolat et confiture, les Karadec faisaient à peine fondre une noisette de beurre dessus saupoudré de quelques pincées de sucre. Adam mangea même la première nature. Il connaissait la recette de son père et la pâte seule était à tomber par terre. S’il en croyait les exaltations venant des occupants de la banquette, ils n’en pensaient pas moins.

Après sa deuxième cependant, Adam se leva à nouveau. Son fils piquait du nez, il le prit en pitié. Tout le monde salua Léo à sa manière avant qu’il ne parte. Il avait tout préparé dans la chambre de Sofiane pour l’arrivée du bébé, tout sauf le lit qu’il avait mis dans sa chambre à lui en prévision des premiers jours et il avait bien fait comme ça cela laissait la chambre libre pour Morgane et ses enfants. Il y fit tout de même un crochet pour changer Léo, les affaires, les couches et la table à langer étant là-bas, puis il monta. Dans ses bras, Léo s’était déjà endormi. Adam le posa le plus délicatement du monde dans son berceau. Qu’il était beau dans sa turbulette à étoiles multicolore. Il alluma le babyphone et brancha sa veilleuse-mouton. C’est Gilles qui la leur avait offerte. Parfois, Adam se demandait si son lieutenant n’avait pas compris quand exactement est-ce qu’ils avaient conçu Léo, et qu’il leur avait fait une blague. Ça avait longtemps été son dernier souvenir de cette soirée-là, toucher les cheveux de Gilles et en faire la comparaison avec cet animal. Enfin, c’était peut-être aussi simplement parce que le petit ovin était « de la mignonnerie » comme aurait dit Morgane. Une fois qu’il eut testé le babyphone, il redescendit avec les autres, sans omettre de glisser un « bonne nuit, mon amour » avec un baiser à son fils.

En bas, la soirée continuait. Les dernières crêpes côtoyaient les tasses et les mugs. Adam entendait sa bouilloire qui chauffait et sentait le café qui coulait. Il fit signe à Morgane que tout s’était bien passé. Sofiane sortit la boite à infusions, tisanes, thés, où Adam gardait toujours un grand choix.

- J’ai aussi de la menthe si tu préfères, maman.

- Ah ! Ça, c’est un fils qui sait parler à sa mère.

Adam entretenait un petit parterre d’aromatiques simples dans son jardin. Sa bouillée de menthe était à l’extrémité de celui-ci, dans un grand pot enterré pour la contenir. La première fois, quand il l’avait laissé libre, elle avait fini par tout envahir. Adam sourit en pensant que Morgane l’aurait bien aimé et, au lieu de prendre seulement quelques feuilles, il coupa toute une belle branche. Lui aussi avait envie de menthe tout à coup. Dès qu’il entra à nouveau dans la cuisine, l’odeur les envahit, chassant un peu l’odeur grasse et persistante des crêpes, et ce, malgré les fenêtres grandes ouvertes et la hotte allumée. Morgane se rangea rapidement à l’avis de la mère et de l’aîné Karadec alors que le père et le cadet de cette famille avaient déjà, devant eux, leurs cafés. Théa, quant à elle, décida d’aller se coucher, emportant avec elle sa sœur qui dormait déjà depuis un moment. Eliott les suivit comme si c’était lui qui avait eu l’idée. Ils saluèrent tout le monde, remerciant particulièrement les cuisiniers et partageant le plaisir de s’être rencontrés. Après tout, grâce à Léo, ils étaient tous de la même famille maintenant.

À cette pensée, Karadec faillit lâcher la bouilloire avec laquelle il était en train de servir Morgane. Toutes les personnes qui avaient été autour de la table ce soir, formait sa famille maintenant. L’évidence le frappa comme s’il voyait devant lui un arbre généalogique où Alvaro et Karadec pousseraient si proches que leurs branches s‘entremêlaient. Et là, au centre, au nœud de tout, trônait Léo. Adam croisa soudain le regard de Morgane et, comme si elle comprenait tout ce qui l’animait, elle lui sourit et, avec ce sourire, elle démêla toutes ses pensées et apaisa son esprit, à défaut de calmer son cœur.

Les enfants eurent quitté la pièce avant même qu’il puisse leur indiquer où dormir. Il ne doutait pas qu’ils trouveraient un endroit mais craignait simplement de monter plus tard et de trouver les trois jeunes dans son lit. Disons que ce serait un premier test pour mettre à l’épreuve sa capacité à résister au chaos qui accompagnait Morgane et sa famille partout.

- Et alors Morgane, votre accouchement, ça s’est bien passé ? s’enquit Djamila.

- Une galère ! Je vous raconte pas ! Enfin si, je vais vous raconter. Déjà, il est arrivé plus tôt que prévu. J’étais en train de coincer un ophtalmo psychopathe, seule dans son cabinet. Donc je rentre et là je lui fais « Il est trop net, contrairement à vous »…

Et, sans une respiration, ni une hésitation, Morgane se lança dans le récit, d’abord de tout ce qui avait précédé son arrivée au cabinet, puis de tout ce qu’ils avaient vécu ensemble dès lors qu’il avait franchi les portes. À ce moment-là, sa mère avait tourné la tête vers lui, soulagée de le voir arriver, même si, à ce stade, Adam ne savait pas si elle l’était car elle était prise dans l’histoire et craignait pour Morgane, ou si elle avait cru qu’il n’avait pas été là pour la naissance de son fils. C’est vrai qu’ils avaient eu de la chance. Déjà que tout se passe aussi bien en dehors d’un hôpital, pour elle comme pour Léo. Mais aussi que ça se passe comme ça car s’ils avaient dû attendre l’hôpital, c’est Timothée qui aurait été à ses côtés lors de l’accouchement. C’est lui qui aurait tenu Léo pour la première fois, qui aurait entendu ses premiers cris, qui aurait échangé un regard plein de larmes avec Morgane, qui lui aurait tenu la main en tremblant de toute son âme.

À cette idée, Adam avait l’impression qu’il pourrait être malade. Mais Morgane continuait son récit et lui, se laissa embarquer avec elle. Il revivait tout mais de son point de vue. Morgane était tellement investie dans son récit, que parfois Adam se demandait si elle se souvenait qu’il était là, au bout de la table à l’écouter lui aussi. Elle racontait son angoisse et sa peur puis son soulagement. Elle partagea la façon dont elle s’était accrochée à lui comme à une ancre lorsqu’il avait fallu pousser pour oublier qu’elle était dans un hall d’accueil, au pied d’un arbre, allongée dans les fougères, avec un tueur atteint de Parkinson entre les cuisses. Elle leur livra toute l’émotion qu’elle avait ressenti lorsqu’il avait tenu le bébé et qu’il le lui avait donné.

Adam essaya de cacher la larme qui coulait au coin de son œil. Alors qu’elle le racontait une nouvelle fois, il prenait la mesure de tout ce qui aurait pu mal tourner pour eux, pour elle, pour le bébé. Léo était un petit miraculé. Lorsqu’à la fin de son récit, enfin, Morgane posa son regard sur lui, Adam se sentit chavirer. Ses yeux étaient légèrement rougis par l’énergie et l’émotion qu’elle avait déployées, mais cela ne faisait que ressortir encore plus le bleu de ses iris. Leurs regards restèrent accrochés l’un à l’autre pendant plusieurs secondes et c’était comme si le reste des invités n’existait plus. Mais pouvait-on vraiment parler d’invités lorsque c’était eux qui avaient investi la maison et fait le repas ? Adam ne savait pas. Toujours est-il que Jean-Pierre glissa un mot à Morgane qu’il n’entendit pas, mais suffit à ce que cette dernière ne le quitte des yeux. Tout de suite, il se sentit vide.

C’était quelque chose qui lui faisait peur parfois. La façon qu’avait maintenant sa vie d’être vide sans Morgane. Que ce soit, là, son regard, mais les quelques semaines aussi qu’il avait passé sans elle, à la brigade financière, lui avait laissé cette même sensation. Et cela n’allait pas en s’arrangeant car, il y a quelques années encore, il aurait été capable d’imaginer une semaine seul, ou même un week-end en solitaire. Maintenant, s’il ne pensait pas Morgane à ses côtés, il ne parvenait à imaginer que du vide, l’attente de son retour, de sa couleur, de sa lumière. Était-il à ce point perdu ? Soudain sa mère posa une main sur la sienne.

- C’est bien que tu aies pu être avec elle. La naissance d’un enfant, c’est important.

Il aurait pu lui ré-expliquer, qu’à l’époque, ça n’aurait pas vraiment été à lui d’être présent mais lui aussi avait été bien trop heureux de pouvoir être là alors il se contenta d’acquiescer.

- Bon, c’est pas tout ça mais je commence à être crevé moi. On se rentre ?

Adam connaissait son frère par cœur. Ce qu’il venait de faire n’était qu’une manière détournée, et certaine de fonctionner avec ses parents, de dire qu’il voulait le laisser seul avec Morgane. Il ne pouvait que l’en remercier. Après une journée comme ça, il commençait à fatiguer et n’imaginait même pas le ressenti de Morgane, qui avait tout de même accouché quelques jours auparavant, et avait dû faire un semblant de déménagement, il y avait à peine quelques heures.

- Vous dormez où ce soir ? demanda-t-il à son frère.

- Ma coloc est partie en road-trip. Elle a un grand lit et elle était super contente que les parents viennent jusqu’ici donc elle leur laisse sa chambre. T’inquiète. Y’a déjà bien assez de monde dans la maison comme ça. Hey Adam, ajouta-il un peu plus bas, Morgane elle a géré de ouf, maintenant la balle est dans ton camp, fais pas tout foirer cette fois.

Adam allait presque répondre que ce n’était pas de sa faute mais le regard de son frère ne souffrait d’aucune équivoque alors il se tut et acquiesça. Ses parents étaient déjà en train de saluer Morgane.

- Merci encore de nous avoir prévenu si rapidement. Si on avait dû attendre Adam, on ne saurait même pas que vous avez accouché encore ! se plaignait Djamila.

- Ah c’est sûr que la communication, c’est pas son truc, renchérit Morgane.

- Le plus important c’est qu’on ait rencontré notre petit-fils, sembla trancher Jean-Pierre.

- Absolument. D’ailleurs, on va rester quelques jours ici, ce serait l’occasion de rencontrer vos parents ou vos frères et sœurs…

- J’en ai pas, et puis mes parents, c’est vraiment pas une bonne idée de les rencontrer.

- Ça reste vos parents, plaida sa mère.

- Parfois ça suffit pas, répondit Morgane avec un faux sourire.

Comme si elle comprenait, Djamila la prit dans ses bras. Quand ce fut son tour, Jean-Pierre enserra sa main dans les deux siennes, ce qui était une sorte équivalent à une accolade. Ils vinrent ensuite le saluer chaudement, lui demandant de prendre soin de leur petit-fils et de sa mère alors que, derrière eux, Sofiane parlait à voix basse à Morgane sous prétexte de se faire des au-revoir très proches. Cette dernière souriait. Finalement, il l’embrassa sur la joue avant de prendre la direction de la sortie. Adam les accompagna jusqu’à la porte. Quand il la ferma enfin, il soupira, aussi profondément que longuement.

- Je me suis peut-être trompée de frère moi finalement, lança Morgane depuis la cuisine.

Adam revint de l’entrée. Il ne parvenait même pas à trouver ça drôle et aurait simplement voulu lui rappeler que c’était lui son collègue, son partenaire, le père de son enfant. Mais alors qu’elle le vit revenir, Morgane explosa de rire.

- Oh la la, vous devriez voir votre tête ! Au moins, Sofiane, il a le sens de l’humour !

- J’ai le sens de l’humour Morgane, répondit-il d’un ton sec.

Morgane pouffa à nouveau. Effectivement, même lui devait reconnaître qu’affirmer une chose pareille sur ce ton était ridicule. Bien sûr, il était hors de question qu’il l’admette, alors il se contenta de prendre l’éponge pour essuyer la table. Demain, il devrait relaver le sol nota-t-il. Pour le reste, le lave-vaisselle était lancé et les restes du berkoukes avaient été mis au frigo. Ils ne leur restaient plus qu’à aller se coucher.

- Je suis désolé, Morgane, tout à l’heure vos enfants sont partis avant que j’ai eu le temps de leur indiquer la chambre.

- Oh, vous inquiétez pas pour ça. Ils auront bien trouvé un endroit où se caler.

Évidemment ce n’était pas cette dernière partie qui l’avait inquiétée, mais plutôt de découvrir où est-ce qu’ils s’étaient installés. Adam éteignit la lumière dans la cuisine et l’alluma dans le couloir derrière, signe qu’il était temps de changer de pièce. Il aurait pu tout simplement le lui dire mais, étrangement, il ne se faisait plus tellement confiance pour lui dire une phrase simple comme « On va se coucher ? » sans que son cœur ne s’emballe et que ses yeux ne brillent d’espoir. Et qu’aurait-il fait si sa langue avait fourché, laissant entendre quelque chose de bien plus intime à Morgane. Alors il n’avait rien dit. C’était encore le plus sûr.

À peine étaient-ils engagés dans le court couloir qu’ils eurent une de leur réponse. Eliott s’était enroulé dans une des couvertures qu’ils avaient ramené de chez eux et dormait dans le canapé. Un de moins à chercher. Avant de monter, il alla vérifier la chambre de Sofiane, Morgane sur les talons. Adam trouva, dans le lit de son frère, qu’il avait poussé contre le mur pour laisser la place à tous les autres meubles, consacrés à Léo, les deux filles de Morgane. Chloé somnolait paisiblement au creux des bras de son aînée. Adam voulut refermer immédiatement la porte mais Morgane la tint ouverte, observant un instant encore ses filles dormir avec amour.

Elle était si belle quand elle arborait une expression aussi douce. Et, alors que Morgane semblait capable de rester à regarder ses filles pendant des heures, lui, c’est elle qu’il aurait pu admirer à l’infini. Enfin jusqu’à ce qu’elle se retourne et ne le surprenne. Morgane fixa alors son regard en souriant. Il aurait voulu détourner les yeux, un peu honteux, mais en était incapable. Morgane souriait, elle lui souriait. Elle fit un pas vers lui et referma doucement la porte de la chambre derrière elle. Adam déglutit, son cœur battant à tout rompre contre sa cage thoracique.

- Et voilà, je vous avais dit qu’ils trouveraient, lui dit-elle, fière.

- Je n’en ai jamais douté Morgane.

Ce dont il doutait en revanche, c’était de lui-même alors que son cerveau rattrapait la situation en lui rappelant que si ni le canapé, ni la chambre de Sofiane n’étaient libres, il ne restait plus que la sienne. Peut-être devrait-il proposer de dormir par terre.

- La salle de bain, c’est là-haut. Ça, je me souviens.

À peine eut-elle dit cela que Morgane filait à l’étage. Adam voulait bien croire qu’elle se souvenait de l’emplacement de la salle de bain. À vrai dire, il trouverait même étrange qu’elle ne se souvienne pas de tous les recoins de la maison, après tout elle y avait déjà dormi trois fois, mais alors pourquoi parlait-elle de la salle de bain en particulier ? Évidemment, la première chose qui lui vint à l’esprit fut cette séance de brainstorming autour d’un brossage de dents mais il la chassa bien loin. Ce n’était vraiment pas le moment de se rappeler de choses comme ça alors il se donna une gifle avant de la suivre à l’étage. Quand il arriva, Morgane était déjà dans la salle de bain. Elle ouvrait tous ses placards.

- Qu’est-ce que vous faites ?

- Je trouve pas ma brosse à dents mais je me disais que vous, vous deviez en avoir au moins deux d’avance non ?

Alors même qu’elle lui posait la question, Morgane continuait de fouiller partout. Adam savait qu’il aurait dû s’en agacer mais la voir faire comme chez elle, chez lui, faisait battre son cœur. Le bout de ses doigts le démangeait.

- Elles sont dans le tiroir à votre droite. Dans une boite transparente, au fond.

Morgane s’exécuta et, trouvant sa réserve, lui adressa un regard mi-surpris, mi-amusé en découvrant qu’il n’en avait pas deux d’avance, mais quatre. Elle en prit une et se retourna vers lui, s’adossant à son évier, en la faisant tourner entre ses doigts.

- Vous êtes toqué quand même. Ça sert à quoi d’en avoir autant ?

- Il ne faut pas garder une brosse à dents plus de 3 mois, Morgane.

- Ouais enfin là vous en avez pour un an !

- 9 mois si on décompte celle que vous venez de prendre, répondit-il en s’approchant pour fermer la boîte et le tiroir qu’elle avait laissés ouverts. Et je ne suis pas « toqué » comme vous dites, ce sont des restes de l’époque où Sofiane et Roxane vivaient aussi là.

Morgane leva les sourcils comme si elle se moquait de son explication. Effectivement, cela faisait plus de 9 mois qu’il vivait seul alors ça faisait toujours beaucoup de brosses à dents.

- Et bien ça servira pour les enfants demain matin alors, parce que je suis sûre que si vous voyiez l’état des leurs vous me feriez une crise.

Elle s’attendait visiblement à ce qu’il réponde quelque chose, à ce qu’il s’offusque de cette razzia programmée sur son stock mais il ne disait rien. Il ne le pouvait pas. Il venait soudainement de prendre conscience de sa proximité avec Morgane dans la promiscuité de cette petite pièce. Il se tenait juste à côté d’elle, à quelques dizaines de centimètres à peine et, forcément, ça lui rappelait des souvenirs. Face à son silence, Morgane sembla en prendre conscience aussi. Ses yeux tombèrent un instant sur ses lèvres. Elle entrouvrit légèrement les siennes et Adam ne put s’empêcher de les regarder à son tour. Puis elle sortit de sa transe, prit une profonde inspiration et le fixa à nouveau droit dans les yeux.

- Kara, je me suis toujours demandée… Ce soir-là, vous vouliez m’embrasser, non ? Je l’ai pas rêvé ?

Il n’avait pas à demander de quel soir elle parlait, lui aussi n’avait que ça à l’esprit. Cette pièce, cette proximité, cette tension… Et même si la question l’avait surpris, il n’avait aucune raison de lui mentir.

- Non, vous ne l’avez pas rêvé…

Il eut l’impression de voir Morgane relâcher un petit soupir de soulagement.

- Et pourquoi vous l’avez pas fait ?

C’était une question qu’il s’était posé mille fois depuis, entre ça et se demander comment il avait fait pour résister, et, à chaque fois, une seule réponse lui venait, qui paraissait bien ridicule maintenant.

- J’étais en couple.

- Mais là, vous n’êtes plus en couple, nota-t-elle.

- Non…

Morgane le regardait avec une intensité qui manquait de le faire chavirer chaque fois qu’elle battait des paupières. Il se sentait si près et si prêt à l’embrasser, mais c’est elle qui avait lancé ce petit jeu auquel il se ravissait de jouer avec elle. C’était comme s’ils marchaient sur un fil, pris dans un jeu d’équilibristes où n’importe quel faux pas serait un délice pour tous les deux. Soudain pourtant, l’expression de sa partenaire changea.

- Mais je suis pas une fille qui trie mes sous-vêtements par couleur, c’est ça ?

- Pardon ?

Il ne comprenait rien. Morgane avait voûté ses épaules et la flamme qui brillait dans son regard avait laissé place à la déception.

- C’est ce que votre frère disait, tout à l’heure. Que vous rêviez d’une femme qui trierait ses sous-vêtements par couleurs.

Adam était abasourdi par ce qu’il entendait.

- Sofiane est toujours du genre à exagérer, tenta-t-il de la rassurer.

- Peut-être mais j’ai bien compris le fond du message. Moi je trie pas mes sous-vêtements par couleurs… Je suis plutôt du genre à les laisser traîner partout dans la chambre donc j’ai aucune chance.

- Morgane, ça n’a aucune importance et vous savez pourquoi ? Parce que je l’avais trouvé, cette nana qui trie ses sous-vêtements par couleurs, littéralement même, et pourtant tout le temps que j’étais avec elle, j’en ai aimé une autre et j’ai même fini par la tromper avec elle.

- Wow, elle devait être spéciale pour vous faire faire des trucs comme ça, s’exclama Morgane, entre admiration et déception.

Adam n’en revenait pas qu’elle ne comprenne pas. Elle, qui était habituellement si sûre d’elle, baissait la tête et se mordait la lèvre comme pour ne pas pleurer. Le doute qui l’avait effleuré, plus tôt, dans la voiture, lui revint. Et s’il s’était trompé à son sujet sur toute la ligne ? Une chose était sûre, il détestait voir cette tristesse dans son regard et plus encore s’il en était la raison.

Soudain il entendit la voix de son père et celle de Sofiane. Elle en pince pour toi alors ne la laisse pas filer veux-tu. Maintenant la balle est dans ton camp, fais pas tout foirer cette fois.

- Elle est très spéciale en effet. Et pas trop du genre à trier ses sous-vêtements par couleur… mais plutôt « du genre à les laisser traîner partout dans la chambre » d’après ce qu’elle m’a dit.

Morgane releva les yeux vers lui, surprise et pleine d’espoir. Elle était si belle. Il y avait, dans ses yeux, quelque chose qui lui rappelait ce qu’il y avait vu, sur le port de Calais, juste après lui avoir dit qu’il y avait « plein de gens » qui pourraient l’aimer. Il avait été lâche, ce jour-là, de ne pas lui avouer qu’il en faisait partie. Elle était sa partenaire, la mère de son fils, l’amour de sa vie et il le savait maintenant. Il était temps qu’elle le sache, elle aussi. Il s’approcha, se pencha vers elle, lui laissant tout le temps dont elle aurait eu besoin pour lui dire de s’arrêter et déposa tendrement ses lèvres sur les siennes. Après plusieurs secondes, Morgane s’éloigna un petit peu pour le regarder avec un sourire.

- Et ça, est-ce que je viens de le rêver ? demanda-t-elle, taquine.

- Non, vous ne l’avez pas rêvé…

- Mmh…, fit-elle semblant de réfléchir en posant ses mains contre ses pectoraux. Peut-être que le mieux, c’est quand même de vérifier non ?

Dès qu’elle le vit rire de sa proposition, Morgane attrapa le col de sa chemise et l’attira à elle. Leurs lèvres se rencontrèrent à nouveau dans un baiser qui s’embrasa tel un fétu de paille. Leurs bouches se cherchaient, béantes et affamées. Leurs langues tournoyaient ensemble comme si elles voulaient s’étreindre, jalouses de ce que leurs mains accomplissaient. Car elles en faisaient des choses. De son col, les mains de Morgane étaient remontées le long de ses joues et s’étaient maintenant ancrées jusqu’à l’arrière de sa nuque, comme pour le tenir toujours plus près. Quant à Adam, ses doigts avaient d’abord timidement explorés les flancs de Morgane. Puis au fur et à mesure qu’il l’entendait ronronner sous ses caresses, il avait posé plus franchement ses mains sur son corps et les baladait à des endroits de moins en moins recommandables…

Bientôt, il lui saisit les fesses et la souleva pour la poser à côté de l’évier mais de surprise, Morgane essaya de se rattraper à quelque chose, enfonçant dans son oreille, la brosse à dents qu’elle avait toujours à la main. Adam glapit de douleur et la reposa au sol. Tous les deux surpris par cet arrêt soudain, ils ne bougèrent plus, récupérant bruyamment leurs souffles l’un contre l’autre. Soudain, Adam se souvint de la situation et se dit que ce n’était pas plus mal qu’ils aient été arrêtés.

- Peut-être qu’on devrait se brosser les dents.

- Vous êtes sérieux ? Vous me parlez d’hygiène bucco-dentaire maintenant ?

- Morgane, il est tard, vous rentrez à peine de l’hôpital, vous devez être exténuée.

Elle laissa échapper un rire jaune

- C’est bon, j’ai compris, répondit-elle en le repoussant.

Morgane se retourna et se campa face à l’évier, les yeux fixés vers le robinet alors qu’elle préparait sa brosse à dents. Qu’avait-il dit de mal ? Ils voulaient simplement qu’ils en finissent avec la salle de bain pour aller dans la… Adam jura dans sa tête. Non, il ne l’avait pas dit à voix haute.

- En revanche Morgane, je suis désolé mais avec vos enfants dans la chambre de mon frère et dans le canapé, il ne reste plus la place qu’avec moi.

Morgane releva immédiatement les yeux pour vérifier dans le miroir s’il en était vraiment désolé ou s’il se moquait encore d’elle. Quand elle vit son sourire en coin, l’expression de son visage changea. Qu’il avait été bête. Il aurait dû être plus clair depuis le début.

- Mince, vous voulez dire que je vais être obligée de coucher avec vous.

- De vous couchez avec moi, la corrigea-t-il. Pour le reste, je ne suis pas un homme facile.

Sans même se retourner, Morgane attrapa la brosse d’Adam dans son gobelet et la lui tendit. Cette fois-ci, elle avait compris son message. Plus vite ils auraient fini ici, plus vite ils iraient dans la chambre. Certes, ils savaient tous les deux que, si proche d’un accouchement, il était hors de question d’avoir des relations sexuelles, mais ils se délectaient tant de ce petit jeu intime de séduction, que ni l’un, ni l’autre n’en avait que faire.

- C’est ce qu’on verra, lui répondit-elle avec un air de défi.

Ils commencèrent alors tous les deux à se brosser les dents, Morgane lançant son chronomètre. Adam se trouvait si loin de Morgane qu’il se rapprocha et passa un bras autour d’elle, venant poser sa main à plat sur ce ventre qui, jusqu’à quelques jours, abritait leur fils. Morgane vint poser son avant-bras opposé contre le sien et s’appuya un peu plus contre lui en fermant les yeux. Adam en fut ravi car les larmes lui montaient. Elle ne les verrait pas tout de suite. C’était si simple de se laisser aller au contact de Morgane, si naturel que toutes les années et tous les moments où il ne l’avait pas fait lui rejaillirent au visage. Ce fut bien la première fois où, les trois minutes sonnées, il n’eut aucune envie d’arrêter son brossage.

Il le fallut pourtant et, une fois dûment rincés, Adam les conduisit jusqu’à la chambre. Dès que Morgane vit que Léo était là, elle se précipita vers lui. Adam sourit de la voir faire et en profita pour sortir deux pyjamas. Il prit l’un des deux et un change, puis voulut ressortir mais deux mains lui agrippèrent les hanches.

- Hep, hep, hep, vous faites quoi là ?

- Je vais prendre une douche Morgane. J’ai traîné à la DIPJ et à l’hôpital toute la journée, supplément graillon de crêpes. Je n’irai pas me coucher sans me laver. Et vous passez après, je vous ai tout sorti sur le lit et la serviette sera à côté de la douche.

Alors qu’il s’attendait à ce qu’elle proteste, elle saisit simplement son menton du bout des doigts pour l’amener à elle et l’embrasser. C’était un baiser tout ce qu’il y avait de plus doux et naturel, pourtant Adam crut qu’il ne pourrait jamais le quitter. Finalement, c’est Morgane qui le repoussa, l’enjoignant à filer sous la douche comme si c’était son idée au départ. L’eau chaude, le savon et des vêtements propres lui firent bien plus de bien qu’il n’aurait pu l’imaginer même si, tout du long, il n’avait eu qu’une seule hâte, sortir et retrouver Morgane. L’idée de la retrouver en étant propre, lui donnait un élan et une confiance nouvelle.

Quand il entra à nouveau dans la chambre, Morgane regardait Léo dormir. Leur fils ne faisait pas un bruit, Morgane non plus, puis elle leva les yeux vers lui et, malgré la faible luminosité, il s’y noya complètement. Incapable de faire un geste, c’est elle qui dut venir jusqu’à lui pour le réanimer en posant des lèvres sur les siennes.

- Je me suis transformée en Gorgone pendant la douche ou quoi ? se moqua-t-elle.

Elle avait donc très bien vu qu’un seul regard d’elle pouvait le figer sur place mais l’idée semblait lui plaire. Adam lui sourit, béat, admirant les traits de son visage soulignés par la nuit. Que pouvait-il faire d’autre ? Finalement peut-être un peu gênée d’être le point de chute d’une telle attention, Morgane pouffa et se retourna pour prendre le pyjama qu’il avait sorti à son égard, le même que lorsqu’il l’avait ramenée, ivre, chez lui.

- Et bien dis donc Kara, vous êtes devenu complètement gaga. Il vous en fallait peu.

- Je l’ai toujours été, c’est juste que vous ne le voyiez pas, lui répondit-il alors qu’elle passait à côté de lui.

Naturellement leurs doigts s’entremêlèrent, juste un instant, juste le temps de quelques pas puis Morgane fila. Il l’entendit tout de même rire comme une petite fille, touchée par sa réponse. Puis ce fut son tour de regarder Léo dormir alors qu’elle se lavait, mais visiblement Morgane mettait beaucoup plus de temps que lui alors Adam finit par aller se coucher. Il s’endormait presque quand Morgane se glissa à ses côtés. Sa peau était toute chaude et sentait son gel douche. Il s’approcha pour humer cette odeur qu’il connaissait si bien, mélangée à celle de Morgane en soupirant de contentement. Cette dernière déposa un baiser sur ses lèvres avant de se retourner pour se lover tout contre lui. Adam put alors la serrer dans ses bras, leurs peaux simplement séparées par les fins tissus de leurs pyjamas.

- Dis-moi que ce n'est pas un rêve, murmura-t-elle, presque pour elle-même.

Adam la serra plus fort.

- Si c’en est un, je te promets qu’on va rêver tous les jours pour le restant de nos vies.

Et ce soir-là, pour la première fois, mais certainement pas la dernière, ils s’endormirent dans les bras l’un de l’autre. 

Notes:

"Les yeux de l’un et de l’autre s’ouvrirent, ils connurent qu’ils étaient nus" - Genèse 3:7