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Renouveau

Summary:

Prologue à la série "papa Luci", parce que je me suis rendue compte que j'avais oublié certaines choses.

Après l'extermination ratée et la reconstruction de l'hôtel, Pentious atterrit au paradis. Emily est hystérique, Sera catatonique, Charlie sur un petit nuage.
Maintenant qu'un pécheur a été pardonné, ce n'est plus qu'une question de temps pour que le paradis accepte le projet de Charlie.
N'est-ce pas ?

Notes:

Dooonc.
J'avais quasi fini le premier chapitre du tome sur Charlie quand je me suis rendue compte que j'avais zappé certaines choses, comme le fait que Charlie sache pour Pentious. Donc voilà, oubli réparé. Contente !

Work Text:

 

   En enfer, l'heure était à l'euphorie. L'extermination menée par Adam s'était soldée par un échec pour la première fois. Grâce aux drones de Voxtex, le bruit courait que la princesse Morningstar avait réussit à repousser les anges. En dépit du doute qui régnait parmi les Seigneurs, certains Pêcheurs commençaient à lever les yeux en direction de la colline où se tenait l'hôtel Hazbin avant l'extermination et où, à présent, on pouvait distinguer des murmures de chansons et des éclats de lumière.

 

 

   Charlie s'autorisa une pirouette quand elle finit de faire le tour de son nouvel hôtel. Les larmes aux yeux et le sourire si grand qu'elle pouvait sentir le vent chaud de l'enfer sur ses dents, elle rejoignit sa famille devant la grande statue de Razzle et admira le bâtiment. Plus grand, plus large et plus coloré que l'ancien, elle avait l'impression qu'il était aussi plus brillant, comme un phare dans les ténèbres rougeâtres de l'enfer. Un endroit digne d'accueillir le pire des pêcheurs et de le changer en le meilleur des anges.

 

-On était obligés de le faire si grand ? marmonna Husk, dont le rictus était moins prononcé.

 

-Pourquoi, t'es pas prêt à entrer ? répliqua Angel Dust avec un déhanché aguicheur.

 

À sa gauche, Charlie perçu un mouvement. Lucifer lui tendait la clé de l'hôtel.

 

-Tu es prête ?

 

De toutes ses forces, elle se retint de hurler sa joie comme une petite fille avec une nouvelle poupée. Les exterminations stoppées, sa petite amie à ses côtés, son père revenu dans sa vie, ses clients indemnes et le paradis en échec pour la première fois depuis bien avant sa naissance : il lui semblait que jamais elle ne ressentirait à nouveau un tel bonheur. Les seules ombres au tableau étaient la mort de Pentious et l'absence de sa mère, mais à cet instant, elle n'arrivait pas à s'en attrister. Elle avait déjà pleuré pour Pentious et savait qu'elle continuerait dans le futur, mais l'instant n'était pas aux larmes. Les mains tremblantes, elle attrapa la clé noire que lui tendait Lucifer et sentit qu'elle ronronnait sous ses doigts. Kéké devait être contente elle aussi.

 

Charlie s'approcha de la porte et lentement, profitant de chaque seconde, ouvrit la serrure. Kéké prit sa forme de chatte (plus grande, plus forte, avec des motifs rouges et dorés sur le pelage) et s'échappa de ses mains. Charlie observa l'intérieur de l'hôtel : la façon dont la lumière tombait des fenêtres, le grand escalier central qui se divisait en deux pour rejoindre les étages supérieurs ; les deux cadres à taille humaine qui marquaient cette division, l'un représentant les parents de Charlie avec leur fille assise entre eux, l'autre l'équipe de l'hôtel, ensanglantée mais souriante, juste après leur victoire sur les anges ; le bar d'Husk qui avait triplé de volume, la grande cuisine et l'infirmerie encore plus grande (inspirée de l'hôpital de Belphegor, sa tante), le salon où un billard et des fauteuils neufs attendaient. Elle regarda tout ça, puis se retourna vers sa famille et prononça, d'une voix qu'elle espérait convenir à la princesse de l'enfer :

 

-Bienvenue au nouvel Hazbin Hôtel !!

 

 

   Au paradis, au plus haut d'un bâtiment blanc et doré qui surplombait la rue principale de la ville, Sera vivait un cauchemar. Elle se trouvait assise dans le bureau qu'elle partageait de temps en temps avec Emily, derrière une table ronde, et regardait estomaquée le pêcheur présent devant elles. Il avait les couleurs du paradis, un halo au-dessus de son chapeau, mais les yeux bicolores des démons et la forme longue et sinueuse d'un serpent. De là où elle était, elle ne voyait pas d'ailes. Sera bloqua de toutes ses forces la prochaine pensée qui lui vint.

 

Lucifer

 

Elle se redressa pour interpeller ce démon quand un fatras de plumes lui boucha la vue : Emily avait bondit par dessus la table pour se ruer vers lui et ses ailes battaient frénétiquement l'air.

 

-HIIIIIIIIIIII !!! Bienvenue au paradis !! Comment tu t'appelles ? Comment tu es arrivé ici ? Normalement il faut passer par Saint-Pierre ! Oh, ça doit être un signe !! Je suis Emily !! Mais tu peux m’appeler Emy, ou Em, ou Emily, ou n'importe quoi ! On va être les meilleurs amis !! J'avais dit que c'était possible !! Tu vas pouvoir leur montrer au conseil, et après on construira un hôtel ici pour accueillir tous les Pardonnés, et je raconterai tout à Charlie et oh elle va être tellement contente !!

 

Sera sentait ses oreilles teinter et sa tête lui faire mal, comme chaque fois que sa sœur oubliait sa Foi d'empathe et grillait ses terminaisons nerveuses. Depuis le fiasco avec la princesse de l'enfer, Emily était devenue distante avec sa sœur et Sera ne savait plus quoi faire pour la dérider. À la voir tourner autour du pêcheur désarçonné en posant trop de questions pour qu'il puisse y répondre, à nouveau irradiant de joie, Sera avait presque envie de le remercier. Mais ça risquait de lui donner l'ascendant sur elle et elle ne pouvait pas prendre le risque. Elle se leva et appela Emily, qui l'ignora.

 

-Raconte-moi tout !! C'est comment l'enfer ? Tu habites chez Charlie ? Elle va bien ? C'est vrai qu'il y a du sang rouge partout ? Pourquoi tu n'en a pas sur toi ?

 

-Emily !

 

-Est-ce que tu veux changer de nom ? Les gagnants changent de nom en arrivant ici, mais peut-être pas toi ? Ooh et si on créait une nouvelle catégorie pour les Pardonnés ? Ou on peut laisser leur nom à ceux qui veulent !!

 

Le serpent devant elles semblait rapetisser, sa longue queue enroulée autour de lui. Il fixait Emily qui voletait à dix centimètres du sol. Son chapeau était tombé et il le serrait dans ses griffes. La bouche ouverte - Sera pouvait voir ses crocs, beaucoup trop grands et beaucoup trop proches d'Emily – il semblait vouloir répondre aux questions mais n'arrivait à prononcer que des borborygmes. Quand Emily laissa échapper un nouveau cri suraigu, elle décida que c'en était assez et fit appel à ses pouvoirs. Son Influence de cheffe du Conseil s'étendit dans le bureau et même les murs semblèrent s'incliner autour d'elle. Emily cligna des yeux et lui lança un regard noir, mais cessa de voleter dans tous les sens pour se poser entre elle et le serpent. A ce stade, il était prostré sur le sol, la queue si bien enroulée autour de lui que son visage en était presque invisible.

 

-Pêcheur, prononça Sera avec autorité, en priant les Principes divins pour que sa voix ne tremble pas.

 

Le serpent tressaillit et tourna son attention vers elle. Il savait ce qu'il était.

 

-Tu es ici au paradis, mais je doute que tu y aies ta place...

 

-Sera !

 

-Je t'ordonne de m'expliquer comment tu es arrivé ici.

 

Le pêcheur cligna des yeux, se déroula lentement et se mit à tortiller son chapeau entre ses griffes. Sera songea qu'ainsi, son halo était clairement visible, impossible à ne pas remarquer, comme s'il l'exhibait volontairement.

 

-Heu, je, je ssssais pas ? Je voulais jusssste ssssauver mes amis, j'ai vu une grande lumière et je ssssuis là...

 

Emily sauta de joie.

 

-Sera ! Il a vu la lumière ! C'est la preuve ! La Rédemption est possible ! Charlie...

 

-Emily, tais-toi.

 

Soudain, la voix d'Emily disparu alors qu'elle avait encore la bouche ouverte, coupée en pleine tirade. Elle écarquilla les yeux en sentant l'Influence de sa soeur sur elle, lui imposant sa volonté pour la première fois de sa vie. C'était un pouvoir que Sera s'était toujours refusé à utiliser, son privilège exclusif en tant que cheffe du paradis.

 

Emily eut l'impression qu'un coup de poing dans le ventre lui avait coupé le souffle. Elle sentit la peur de Sera envers le Pardonné et l'inquiétude de ce dernier. Alors qu'elle se sentait pétrifiée, Sera se leva et prononça :

 

-Pêcheur, suis-moi. Ne parle à personne, ne regarde personne. Je t'emmène dans une chambre ou tu vas rester jusqu'à nouvel ordre.

 

Le serpent se redressa, les yeux fixés au sol, remit son chapeau avec des gestes saccadés et suivit Sera ainsi. Elle le mena hors de la pièce et la porte se referma. Emily resta seule dans le bureau.

 

Quand elle sentit enfin l'Influence libérer sa volonté, elle s'effondra en pleurant.

 

 

   Sera n'était pas revenue la voir. Emily utilisa ce temps seule pour sécher ses larmes et réfléchir. Assise devant la table ronde, fixant la place vide de sa sœur, elle cherchait une solution. Elle était sûre que Sera refuserait de révéler l'événement aux Gagnants, mais elle ne ferait pas de mal au Pardonné.

 

Probablement.

 

Emily ignora l'inquiétude qu'elle ressentait pour le serpent, seul et perdu dans un monde inconnu après une mort sans doute violente, et décida d'appeler Charlie. Mais comment ? Elle n'avait pas son téléphone, elle ignorait même si la princesse en avait un.

 

Emily laissa son regard errer dans la pièce, cherchant une solution. Son seul accès à l'enfer, de près ou de loin, avait toujours été Sera. Charlie et son amie angélique avaient disparu trop tôt de la salle du jugement pour qu'elle lui demande son numéro. En revanche, Sera était en contact avec Lucifer.

 

Elle frissonna. L'idée même de parler au Diable l'effrayait. Sa sœur refuserait tout net de la laisser faire alors elle devrait le faire dans son dos, ce qui impliquait d'être seule avec lui, même séparée du danger par un téléphone. Elle avait beau relativiser les discours de Sera à la lumière des derniers événements, à l'idée de contacter le Croquemitaine du paradis, ses mains tremblaient.

 

 

-Allez, Sera, raconte-moi !

 

Dans la pièce qui leur servait de refuge commun, engloutie sous une montagne de coussins, Emily fixait sa sœur avec toute la persuasion dont une empathe pouvait faire preuve.

 

-Tu sais bien que parler est la meilleure des thérapies, et j'aime pas quand tu es toute triste.

 

Debout devant la fenêtre où les premières étoiles commençaient à s'allumer, Sera lui jeta un coup d’œil. Elle tenait son téléphone d'une main, la jupe de sa longue robe de l'autre. Emily savait qu'elle avait eu dans l'après-midi un long appel de Lucifer à propos de quelque chose dont elle refusait de parler. Pendant plusieurs heures, elle avait gardé la main sur son téléphone sans pour autant le regarder. Sa soeur avait sentit une tristesse plus vieille que le monde émaner d'elle et souhaitait pouvoir la dérider. Elle avait donc organisé une soirée rien que toutes les deux, dans leur petit cocon, pour l'inciter à libérer ce qu'elle avait sur le cœur.

 

-Tu sais bien que je ne peux pas, Em'.

 

-Pourquoi pas ? Personne ne te l'interdit. Tu ne risques rien, ici.

 

-Ce n'est pas une question de danger...

 

-Alors quoi ?

 

Sera ne répondit pas.

 

-Tu ne peux pas me cacher tes émotions, tu sais. Quelque part, tu me fais mal à me cacher la vérité.

 

Elle vit la paupière de sa sœur tressauter.

 

-Je sais que ce qu'il a fait est mal, mais si ça te tourmente encore aujourd'hui, tu ne crois pas qu'il serait temps de chercher de l'aide ?

 

-Je ne peux pas. Je suis la cheffe du paradis.

 

-Et moi je suis ta sœur.

 

Sera refusait toujours de la regarder.

 

-C'est pour ça qu'on est là ? Pour que tu me forces à raconter le pire jour de ma vie ?

 

-Non. On est là pour que tu te libères du pire jour de ta vie. Ca fait des milliers d'années, Sera.

 

Enfin, Sera tourna la tête. Emily accrocha son regard et se montra sous son meilleur jour d'empathe : une confidente assise dans une pièce que Sera associait à la sécurité, entourée de coussins qui formaient un nid et qui pouvaient être transformés en forteresse duveteuse, les ailes étendues et soigneusement entretenues.

 

Sera posa son téléphone sur le bord de la fenêtre et vint s'asseoir près de sa soeur. Elle s'enfonça dans les coussins avec un soupir de fin du monde.

 

-Il a détruit les fondations mêmes du Paradis, murmura-t-elle, si bas qu'Emily ne l'aurait pas entendue à un mètre de là. Il a... Il a créé l'enfer.

 

Emily cligna des yeux et la laissa continuer. Jusque là, elle en savait autant que le reste du paradis.

 

-Il... Il était tout le temps à jouer, à faire des farces à tout le monde. Irresponsable. Je l'ai trouvé une fois en train de gribouiller dans le livre d'Azrael. Il faisait exploser des feux d'artifice partout, même quand on lui disait de ne pas le faire. Il le faisait surtout la nuit, parce que ça dérangeait tout le monde et il voulait qu'on le remarque.

 

Elle inspira, puis continua sa tirade, les yeux perdus dans un temps révolu.

 

-Les plus jeunes l'adoraient, mais il les poussait à s'amuser plutôt que remplir leur devoir. Je croyais... Je croyais que son rôle à lui était de semer le chaos, que c'était un moyen étrange de justifier la paix du paradis. Mais il incitait les autres à le faire aussi. Il ne s'est jamais excusé. Et puis, il a... on a découvert qu'il avait créé tout un monde en secret. Sans le dire à personne.

 

Emily retint une grimace. Le Conseil avait créé le paradis et ça lui avait prit des années pour le rendre stable. Elle comprenait la frustration de voir un seul ange fabriquer aussi facilement ce que soi-même on avait mit tant de temps à faire.

 

-Quand j'ai su, j'ai voulu voir par moi-même, alors je suis descendue. Mais ce monde... l'enfer... il est... il est tout ce que le paradis n'est pas. Noir, plein de roches et de lave et d'acide, avec des fumées toxiques et des monstres partout !

 

Maintenant, Sera s'animait. Emily voyait des larmes au coin de ses yeux, elle sentait la douleur enfermée depuis des millénaires refaire surface au fil de l'histoire.

 

-Un monstre m'a attaquée dès que j'ai mis un pied là-dedans. C'était indescriptible. C'était même pas un animal, ça n'avait pas d'âme, c'était juste une... une chose... à moitié vivante, pleine de griffes et de dents. Le pire, c'est... c'est que...

 

Emily se rapprocha d'elle. Et réprima fermement le choc que lui causa la suite.

 

-Mes pouvoirs ne marchaient pas.

 

Maintenant, Sera pleurait réellement.

 

-Je sais pas pourquoi. J'ai échappé à la chose en volant mais elle a réussi à me toucher. Ca saignait doré. Je n'ai pas pu me soigner avant de revenir au paradis. Regarde !

 

Avec des gestes fébriles, elle enleva le haut de sa robe jusqu'aux épaules. Une longue cicatrice parcourait sa gorge, depuis le haut de son épaule droite jusqu'au milieu de son torse, d'un or pâli par le temps, encadrée par deux cicatrices plus petites et presque invisibles.

 

-J'ai tout fait pour les faire disparaitre ! Personne ne sait. Personne ne doit savoir. Cette chose a contré mes pouvoirs de gué rison ! Ce monde, il y avait l'énergie de... de Lucifer partout. Son Influence. Dans les rochers, dans l'air, la lave, les monstres. Em', j'en ai vus qui se mangeaient entre eux !

 

Emily se sentie nauséeuse, mais se concentra sur Sera. Elle irait vomir plus tard. Les trois cicatrices attiraient son regard. Sa soeur s'emballait à présent, racontant le passé en fixant un point dans le vide un peu au-dessus de la tringle du rideau, tremblante et les joues trempées.

 

-J'ai voulu retrouver Lucifer et il était dans le jardin d'Eden. Avec Lilith. Il donnait une pomme à Ève, et même de loin je sentais qu'il l'avait infusée de ses pouvoirs. Ça allait la tuer. Je savais que ça allait la tuer, j'avais participé à sa création ! Il allait la détruire de l'intérieur, alors j'ai alerté tout le monde pour l'arrêter. Le Conseil a décidé de le bannir, et... et il est tombé.

 

Sera vacilla sur son lit de coussins. Emily la prit dans ses bras.

 

-Ce jour-là, la lumière du paradis est devenue fragile, et... et... et c'est ma faute, mais je suis la cheffe, je dois rester forte. C'est comme ça.

 

Elle renifla et, avec des gestes maladroits, se dégagea des bras d'Emily. Elle se détourna, sécha ses joues d'un revers de main, puis se redressa.

 

-Je... je suis désolée. Je n'aurais pas dû me laisser aller comme ça.

 

-J'ai insisté, murmura Emily, la tête bourdonnante d'informations.

 

-Je... Je vais te laisser dormir. A demain, Emy.

 

 

   Emily cligna des yeux, désorientée. Ça faisait longtemps qu'elle n'avait pas pensé à ça, comme si son esprit refusait de le lui rappeler, de revoir les cicatrices anormales de sa sœur et de comprendre ce qu'elles impliquaient. C'était l'une des rares fois où Sera s'était laissée aller. Où elle s'était autorisée à être autre chose que le pilier du paradis.

 

L'autre étant le soir où elle avait autorisé les exterminations.

 

Emily s'efforça de revenir au problème présent. Elle devait trouver le moyen de contacter Charlie Morningstar sans l'accord de Sera. En fixant la porte, elle songea que le Pardonné lui-même pouvait l'aider. Il était même le mieux placé.

 

Sa décision prise, Emily se redressa et sorti du bureau. Le soleil venait de commencer sa course dans le ciel et achevait d'engloutir les étoiles dans sa lumière. Emily s'envola dès qu'elle fut sortie de la tour pour se diriger vers le bloc administratif de la ville, là où des Natifs matinaux sauraient lui dire par où Sera était passée. Ensuite, il lui suffirait de remonter la piste pour trouver le Pardonné et lui parler.

 

Focalisée sur son objectif, elle ne vit pas la première lumière du ciel, l'étoile du matin, apparaitre comme un fantôme avant d'être engloutie par le soleil.

 

 

   Les Natifs qu'Emily rencontra, malgré leur bonne volonté, ne lui furent d'aucune aide.

 

-J'ai bien senti quelque chose dans le coin, mais je n'ai rien vu, disait une Gagnante avec des antennes de papillon.

 

-J'étais en pleine conversation, désolé, s'excusait un autre.

 

-La Haute Seraphine ? Non, mais j'ai vu le soleil levant ! s'enthousiasmait un troisième.

 

Emily finit par se retirer dans une rue peu fréquentée, les ailes frémissantes de frustration. Aucun natif ou Gagnant n'avait vu passer Sera. A la réflexion, c'était logique : si elle voulait cacher le Pardonné, elle ne passerait pas par la rue principale où tout le monde pourrait le voir. Elle avait maintenu Emily assez longtemps sous son emprise pour qu'elle ne puisse pas la suivre, et cette pensée fit flamber une étincelle de colère chez elle. Machinalement, Emily étendit ses sens. Pour se calmer, rien de tel que toucher les émotions des Gagnants : les nouvelles âmes étaient angoissées par ce nouveau monde, les plus anciennes apaisées par la routine, et celles qui commençaient à s'habituer s'émerveillaient d'être au paradis. Emily pouvait rassurer les premières, profiter de l'apaisement communicatif des secondes et roucouler sous la joie des troisièmes. Elle sentait déjà ses nerfs se détendre quand ses sens élargis d'empathe se heurtèrent à quelque chose qu'elle avait prit pour acquis toutes ces années.

 

Un bouclier sensoriel, posé fermement par-dessus les émotions de son propriétaire.

 

Emily avait toujours admiré la capacité de Sera à maintenir une façade quand elle était responsable de milliers d'âmes. Aujourd'hui, ce bouclier lui permettait de savoir où était sa sœur au milieu des centaines d'émotions qu'elle sentait au quotidien. Dans sa vision interne, Sera ressemblait à un bloc de néant sensoriel. Emily s'envola immédiatement et fila droit vers Sera. Après quelques minutes de vol, elle arriva à l'extrémité du bloc administratif et aperçu sa sœur sortir d'une petite maison bariolée, en tout point semblable aux autres qui bordaient le quartier résidentiel. Sera parla aux deux gardes postés à l'entrée, puis s'envola et disparu. Emily leva les yeux : une seule fenêtre de la maison restait allumée, à l'étage, et une ombre noire y était immobile, comme si elle regardait l'extérieur.

 

Emily se concentra sur l'ombre et parvint à sentir la présence du Pardonné. Ses émotions tournaient autour de lui au lieu de proclamer sa présence à qui voulait les entendre comme les autres Gagnants. Il semblait méfiant, mais Emily sentait une effluve d'angoisse par-dessous. Elle devait lui parler.

 

Les deux gardes refusèrent tout net de la laisser passer.

 

-Désolé m'dame, j'veux dire, dame séraphine, dit l'un. La Haute Séraphine ne veut aucun visiteur ici.

 

-Il parle de la Séraphine du Conseil, précisa l'autre, bien inutilement. Donc heu, on peut pas vous laisser passer. Désolé.

 

Emily ne voulait pas forcer le passage, mais le Pardonné était si proche. Elle s'éloigna et se cacha derrière un coin de mur. Observant la maison, elle vit que la forme avait quitté la fenêtre. Ce n'était plus qu'un carré de lumière qui s'effaçait à mesure que le soleil commençait sa course dans le ciel. Elle fit discrètement le tour : il n'y avait aucune autre porte ni fenêtre. Comme partout au paradis, la maison était couverte de couleurs pastel et de formes géométriques, rehaussées de dorures. Rien ne la distinguait des autres, si ce n'était les deux gardes postés en-dessous d'une fenêtre solitaire.

 

Emily décida de tenter sa chance. Elle s'envola et fit le tour de la maison de manière à se trouver devant l'unique fenêtre, juste au-dessus des gardes, au niveau d'une dorure qui formait une vague tout autour des murs. Malheureusement, le bruissement de ses ailes les alertèrent. Elle dû s'éloigner jusqu'à disparaître au coin du premier pâté de maison. Les Gagnants qui commençaient à sortir la regardèrent ronchonner dans son coin avec étonnement. Cachée des deux gardes, Emily faisait les cent pas, cherchant une solution. Il était rare de voir l'incarnation de la joie si morose et plusieurs Gagnants vinrent lui demander si elle allait bien. Emily les renvoya avec humeur avant de réaliser que ce comportement ne lui ressemblait pas. Elle n'était pas censée être de mauvaise humeur. Elle était censée faire ce pourquoi elle avait été créée, répandre la joie au paradis et par conséquent, rester joyeuse elle-même.

 

Mais le fait était là : un pêcheur avait été pardonné, l'enfer s'était rebellé, et Emily était malheureuse.

 

Elle regarda à nouveau la maison. Il n'y avait vraiment aucun moyen de passer par la porte. Si seulement le Pardonné pouvait sortir de lui-même, il avait de quoi s'accrocher au mur grâce à la dorure en forme de vague. Il pourrait alors se laisser glisser jusqu'au sol et s'éloigner des gardes.

 

Emily tilta.

 

Elle fixa la dorure, assez large pour y marcher sur la pointe des pieds.

 

Elle prit son envol et se posa sur une plate-forme à proximité de la maison-prison, du côté opposé à la fenêtre. Elle pouvait voir l'aile grise d'un des gardes dépasser du mur. Elle prit soin de calculer son saut, prit son élan, sauta, et faillit perdre l'équilibre quand ses ailes voulurent se déployer d'elles-même. Elle atterrit sur la dorure, plaquée contre le mur comme un oiseau qui n'avait pas vu la vitre, la joue écrasée contre son bras, à écouter les gardes faire le tour de la maison, alertés par le bruissement de ses ailes qu'elle avait refermées juste à temps. S'ils levaient les yeux, ils la verraient.

 

Mais ils ne levèrent pas les yeux. Emily bénie le pacifisme généralisé du paradis qui empêchait l'idée même d'un délit d'atteindre les gardes. Petit pas par petit pas, elle suivit la dorure jusqu'à atteindre la fenêtre. Là, elle s'y hissa à la force des bras – ses ailes voulurent à nouveau se déployer et elle les en empêcha – et vit le Pardonné assis sur son lit, la queue enroulée autour de lui. Il sursauta en entendant la fenêtre s'ouvrir et vit l'archange se glisser dans sa prison.

 

Emily avait atteint son but. Elle se sentait fébrile, comme bourdonnante d'adrénaline. Charlie était proche.

 

 

   Charlie savait qu'en enfer, les jours se suivaient et ne se ressemblaient pas. Elle se sentait prête à tout depuis la réouverture de l'hôtel, envahie d'une énergie qui ne demandait qu'à être utilisée. Et en l'occurrence, elle avait devant elle son premier défi de la journée. Husk, prostré sur le bar, qui ressemblait beaucoup à un chat feulant pour protéger une niche qui faisait trois ou quatre fois la taille de l'ancienne, face à Lucifer décontenancé qui tenait dans sa magie une quantité impressionnante de bouteilles d'alcool de toutes les couleurs et de toutes les tailles. Angel Dust fixait la scène depuis sa position affalée sur le dos du canapé, son regard alternant entre les bouteilles rutilantes de Lucifer et celles de Husk, rangées sur leurs étagères. Il ne disait rien, la bouche ouverte, et un petit filet de bave lui sortait des lèvres comme un fil d'araignée. Cherri, qui était restée après la reconstruction mais refusait de parler de rédemption, jouait avec une bombe à la mèche éteinte d'un air ennuyé, affalée dans un fauteuil. Nifty fixait le vide en manipulant un couteau, son oeil unique grand ouvert. Vaggie faisait le pied de grue près de la porte, les bras croisés, profitant d'un peu d'air.

 

-Renvoyez tout ça, grondait Husk.

 

-Mais pourquoi ?

 

-J'en ai assez !

 

-C'est de la picole bon marché, répliqua Lucifer. Regarde, voilà un Château-Margaux de 1998...

 

Il commença à présenter ses bouteilles une par une, qui défilaient en flottant devant Husk comme un diaporama en plein air.

 

-J'en veux pas ! Vous connaissez rien à la picole !!

 

-Hein ? Mais quoi, comment ?

 

Angel Dust, pourtant le premier habituellement à défendre le bar, ne disait rien, presque catatonique sur le canapé. Charlie s'avança.

 

-Papa ? Je crois que Husk privilégie l'effet à la quantité.

 

-Quelle quantité ? C'est rien, ça !

 

Il claqua des doigts et une quinzaine de nouvelles bouteilles apparurent de nulle part. Le poil de Husk se hérissa. Angel Dust émit un son que Valentino n'aurait pas renié. Charlie fronça le nez pour lire les petites étiquettes : bière du Québec, baiju Moutai, bière Heineken, Château-Margaux, whisky Johnnie Walker, vin Changyu, absinthe romaine, gin Bombay Sapphire, et une flopée d'autres punchs et cocktails qu'elle ne connaissait pas.

 

Lucifer avait l'air très content de lui.

 

-La crème de la crème, chérie, approuvée par des centaines d’œnologues au fil des siècles !

 

-Heu, oui, mais, tenta Charlie en voyant du coin de l'oeil la queue de Husk battre l'air avec agacement. Je crois qu'en fait, Husk et Angel Dust ne boivent pas pour la qualité... C'est surtout une manière de se retrouver après une longue journée, autour d'une bouteille !

 

-Il semble que votre grand âge vous empêche de comprendre ce que ressentent le commun des mortels, pipa Alastor, debout à cinq bons mètres du bar.

 

-Comme si tu en savais plus que moi, petit groom.

 

-Ah, mais votre criante absence de sept ans a laissé le champ libre à bien des oenologues en herbe. Notre cher Husker ici présent peut en témoigner.

 

-C'est pour ça que tu lui fais stocker uniquement de la bibine ? Les caves de Belphegor sont mieux organisées que ça, et elle a toujours eu la flemme de les remplir.

 

-Qui suis-je pour lutter contre un Péché Capital ?

 

-Ne joues pas les modestes, Albator, ça ne va pas avec ton sourire.

 

-Il est certain que vous savez mieux que quiconque comment tenir votre langue.

 

-Dit celui qui refuse de s'approcher à moins de cinq mètres. Les vapeurs bon marché sont mauvaises pour les voix de crécelle ?

 

Charlie s'apprêtait à désamorcer la situation de son mieux quand une vibration dans sa poche la fit sursauter. Elle sortit son téléphone : sur l'écran, un numéro inconnu l'appelait.

 

-Allô ?

 

-Charlie ? Heu, je veux dire, Charlotte Morningstar ? Princesse de l'enfer ?

 

-Qui êtes vous ?

 

A ces mots, Vaggie tressaillit avant de bondir de son poste et Lucifer se tourna d'un coup vers sa fille, laissant Alastor en plan au milieu de leur dispute. Il s'approcha, la main serrée sur sa cane.

 

-Char-char, qui c'est ?

 

-Je dois parler à Charlotte Morningstar ! C'est urgent !

 

Charlie frissonna. La voix était jeune, féminine, et clairement inquiète. Elle s'empressa de préciser :

 

-Je suis Charlie Morningstar, qui êtes-vous ?

 

Elle entendit le souffle de son interlocutrice tressauter, comme si elle avait retenu sa respiration avant de l'appeler. Elle reprit, plus vite et à voix basse :

 

-Je m'appelle Emily, je suis une archange et la soeur de Sera, la cheffe du Conseil. On s'est rencontrées au Paradis !

 

-E... Emily ?

 

Elle se détourna pour se concentrer sur la conversation et manqua la grimace de Vaggie. Les oreilles d'Alastor s'étaient tournées vers elle alors que leur propriétaire faisait mine d'observer les bouteilles du bar. Dès qu'il avait entendu le mot "paradis", Lucifer s'était mit à lui faire de grands signes pour qu'elle raccroche. Charlie l'ignora, avec un pointe de culpabilité.

 

-Vous... Vous avez eu mon numéro comment ?

 

La réponse d'Emily lui fit l'effet d'un électrochoc.

 

-C'est Pentious ! Pentious me l'a donné ! Il est ici !!

 

 

   Pendant un moment, Charlie n'entendit qu'un grésillement dans ses oreilles.

 

-Pentious est au paradis ?

 

Elle ne sut qu'elle avait parlé à haute voix qu'en percevant le silence monumental qui s'était abattu sur les habitants de l'hôtel. L'instant d'après, Cherri avait bondit de son fauteuil en renversant le canapé et s'empara de son téléphone. Angel Dust atterrit sur la mâchoire et protesta dans l'indifférence la plus complète.

 

-HEY, PAPY !! hurla Cherri dans le combiné. T'ÉTAIS PAS FOUTU DE FAIRE DU TRAVAIL PROPRE ! TU FAIS QUOI LÀ-HAUT, BORDEL D'ENCULÉ ?!

 

Charlie se boucha les oreilles face à la litanie de jurons qui suivit. Cherri s'interrompit en constatant que personne ne lui répondait.

 

-Putain de... Il a raccroché le bâtard ! Hey princesse, rappelle-le, et grouille !

 

Elle lui lança le téléphone et Charlie le rattrapa de justesse. Consciente de tous les regards sur elle, elle ouvrit son journal d'appels, trouva le numéro inconnu et appuya sur "appeller" avant d'activer le haut-parleur. Il n'y eu qu'une seule sonnerie avant que son interlocutrice réponde.

 

-Heu... Princesse Charlie ?

 

-Oui !

 

-Ah, loués soient les Principes ! Je suis vraiment désolée, j'ai du raccrocher pour que les gardes n'entendent pas ! Mais oui, Pentious est là !

 

La tension ambiante s'écroula, comme coupée au couteau. Vaggie serrait sa lance dans ses mains, son regard oscillant entre le téléphone et sa petite amie. Cherri reprit sa litanie de jurons. Nifty cligna lentement de l’œil avec la régularité d'un métronome, fixant un coin où deux murs du salon se rejoignaient. Angel Dust murmurait "Il a réussi, ce con, il l'a fait, putain" en boucle. Husk avait disparu derrière le bar mais on pouvait l'entendre siphonner une bouteille. Alastor s'était éloigné, les oreilles tournées vers Charlie et les yeux fixés sur l'un des tableaux de l'escalier, personne ne savait lequel. Lucifer, ses bouteilles oubliées, fixait le téléphone dans les mains de sa fille sans bouger ni ciller, avec le regard de quelqu'un en train de réévaluer sa vie entière.

 

Et Charlie ?

 

Charlie ne voyait plus rien, n'entendait plus rien. Elle sentait juste le poids du téléphone dans sa main, celui de la révélation dans son esprit, et les larmes sur ses joues. Emily du l'appeler plusieurs fois, en chuchotant, pour qu'elle sorte de sa transe.

 

-Je le savais, murmura-t-elle.

 

Puis, plus fort :

 

-Je le savais, je le savais ! C'est possible ! La rédemption est possible ! C'est la preuve !!

 

Elle tourna sur ses talons, manqua perdre l'équilibre, et lança à Lucifer toujours bloqué :

 

-Tu as entendu papa ? Il est vivant ! Pentious est vivant !! Il est sauvé !!

 

Elle pleurait franchement à présent et ne voyait presque rien à travers ses larmes. Elle agrippa le téléphone plus fort et s'exclama :

 

-Emily ! Je peux lui parler ?! S'il te plaît !!

 

-Oui, bien sûr ! Essayez juste de parler bas, je ne suis pas censée être et il y a des gardes.

 

Il y eu un bruit de frottement de l'autre côté de la ligne et bientôt, une voix sifflante et familière s'éleva du téléphone :

 

-Missss Charlie ?

 

Charlie ignora le sanglot suspect de Cherri et s'accrocha à la voix comme à une bouée.

 

-Sir Pentious ? C'est merveilleux !! Comment tu vas ?

 

-Je vais bien, je sssssuppose, misssss Sera m'a enfermé ici et m'empêche de voir qui que ccccce sssssoit, mais misssss Emily m'a trouvé et...

 

Il y eu un grand bruit, comme une porte qui claque, puis des voix furieuses et masculines retentirent. La ligne se coupa.

 

-Pentious ? Pentious !!

 

Charlie rappela à nouveau le même numéro, mais arriva sur le répondeur. Plusieurs fois, elle réessaya, en vain. La conversation était finie. Déçue, elle prit soin d'enregistrer le numéro d'Emily - et d'en faire une copie nommée "Emily bis", on ne savait jamais – avant de sécher ses larmes d'un revers de main et de se tourner vers les habitants de l'hôtel. Pendant quelques minutes, personne ne parla. Tout le monde était trop occupé à encaisser la nouvelle et tout ce qu'elle impliquait. Puis, assis sur le dossier du canapé qu'il n'avait pas prit la peine de relever, Angel Dust résuma l'état d'esprit général.

 

-Putain de merde, murmura-t-il.

 

 

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