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L'Escapade de Noël

Summary:

Après une semaine chargée, Thomas Lawrence souhaite se changer les idées en se promenant dans les rues illuminées de Rome.

Il découvre bien vite qu'il n'est pas le seul à avoir eu cette idée.

Notes:

Disclaimer : Conclave ne m'appartient pas.

Ecrit pour Anders / Satanders dans le cadre de l'échange de Noël 2025 d'après son thème "baiser sous le gui".

J'ai fait quelques recherches concernant Noël tel que célébré en Angleterre, au Mexique et à Kaboul, mais n'hésitez pas à me dire si j'ai fait quelques erreurs. Même l'ami Google n'est pas infaillible. J'ai aussi fait quelques recherches sur les festivités de Noël au Vatican, ce qui a peut-être amené à une conversation plutôt drôle ^^

Collègue : Ooh, tu vas visiter le Vatican à Noël ?
Moi, faisant des recherches pour ma fic Lawrenitez : Euuh... c'est pour ma culture générale.

Sur ce, bonne lecture !

(See the end of the work for more notes.)

Chapter Text

L’installation du sapin sur la place Saint-Pierre marqua le début des festivités de Noël au Vatican, et aussi l’une des périodes les plus chargées de l’année pour le Saint-Siège.

 

Tout le mois de décembre, chacun au Vatican s’attelait à la mise en place de messes animées, de rencontres diplomatiques, ou encore d’événements de charité, si bien que Thomas Lawrence n’avait eu que très peu de temps pour lui et qu’il ne vit pas passer le temps jusqu’au 24 décembre, date à laquelle le Pape Innocent XIV allait célébrer sa toute première messe de Noël.

 

Thomas avait convenu avec Aldo de le retrouver à la fin de la messe à la basilique Saint-Pierre, où ils rejoindraient l’appartement de l’un ou de l’autre pour prendre un verre et s’échanger leurs cadeaux de Noël.

 

Chaque année, Aldo et Thomas observaient leur propre tradition de Noël où ils s’offraient un cadeau sérieux et un cadeau amusant, le genre que l’on achetait pour taquiner l’autre. Cette année, Thomas avait déniché pour son ami un magnifique foulard de soie, ainsi que la pochette DVD d’un film intitulé Le Diable s’habille en Prada qu’il avait choisi parce que l’un des acteurs portait une ressemblance troublante avec son ami. Il lui tardait déjà de voir sa réaction.

 

Thomas reposa ses lunettes sur son bureau. Il venait tout juste de finir sa relecture de son homélie pour la messe qu’il devait donner le lendemain de Noël. Il frotta ses yeux fatigués, puis il laissa distraitement traîner son regard vers sa fenêtre. De là où il se trouvait, il avait une belle vue sur la place Saint-Pierre où prônait, en son centre, un immense sapin de Noël.

 

Thomas l’observa, prenant le temps de contempler ses décorations et ses illuminations.

 

L’arbre de Noël du Vatican n’était encore qu’une tradition récente, instaurée sous le pontificat de Jean-Paul II. Chaque année, un arbre était offert par un pays d’Europe à la cité du Vatican pour les célébrations de Noël où il était ensuite installé jusqu’à la fin des festivités de Noël. Après cette période, on utilisait le bois du sapin pour fabriquer des jouets pour les enfants dans le besoin, lui donnant ainsi une seconde vie.

 

L’arbre de cette année était un bel épicea de 25 mètres de haut, venant des Alpes italiennes. Il était décoré avec des fleurs blanches d’edelweiss, mais aussi des décorations fabriquées par les enfants provenant d’orphelinats catholiques partout dans le monde mais aussi des enfants de la ville de Veracruz, où avait vécu Vincent, ainsi que des enfants du Congo et de Kaboul où il avait officié. Vincent en avait eu les larmes aux yeux quand il avait découvert le sapin et ses décorations personnelles.

 

Leur nouveau Pape avait suivi avec beaucoup d’intérêt le début des célébrations de Noël au Vatican, ce qui était compréhensible. Il s’agissait de son premier Noël en tant que Pape et en Italie. Thomas supposait que ces célébrations avaient dû être bien différentes au Mexique, au Congo ou encore à Kaboul. Il n’avait pas eu l’occasion de lui poser la question. À vrai dire, il n’avait pas vraiment eu l’occasion de beaucoup voir Vincent ces derniers temps, en dehors du cadre professionnel. Noël était une période chargée pour eux tous, surtout pour le Pape.

 

Bien qu’il la cachait, Thomas pouvait malgré tout deviner une appréhension bien compréhensible chez Vincent. Il n’était Pape que depuis moins de deux mois, et il s’habituait encore doucement à l’univers de la Curie et ses devoirs de Pape. Il s’était accroché, depuis le début, à Thomas, recherchant sans cesse ses conseils ou sa compagnie. Loin de s’en formaliser, Thomas avait tâché de l’aider et de le guider avec patience et bienveillance.

 

Il eut un sourire à ces pensées. Il y a encore moins de deux mois, il envisageait de démissionner et de partir de Rome pour un monastère reculé où il aurait fini ses jours. À présent, il ne pouvait pas s'imaginer éloigné de Vincent dont il était venu à apprécier un peu plus chaque jour la sagesse, les conseils mais aussi la compagnie qui lui était devenue très chère et précieuse.

 

Pourtant, une part de lui se disait qu’il aurait dû présenter tout de même sa démission dès lorsqu’il s’était aperçu que ses sentiments pour Vincent étaient devenus bien moins fraternels, dépassant le cadre professionnel et le stade de l’amitié. Il ne savait pas tout à fait quand cela avait commencé, mais il se rappelait d’une journée, il n’y a pas si longtemps, où il avait contemplé Vincent, agenouillé en train de nourrir ses chères tortues, et avoir été frappé par la réalisation qu’il l’aimait, purement et simplement. Cela s’était fait de façon si naturelle, d’aimer Vincent, qu’il ne s’était pas interrogé tout de suite sur la nature de ses sentiments avant qu’il ne soit trop tard.

 

Il savait qu’il aurait dû démissionner, se morfondre dans la culpabilité, mais il n’avait pu s’y résoudre. Une part de lui, plus égoïste, voulait rester à tout prix avec Vincent. Vincent, qui l’avait aidé à retrouver sa foi, Vincent qui l’avait aidé dans ses prières, Vincent et ses cheveux noirs, ses yeux marrons, son sourire, la douceur de ses mains…

 

Il secoua la tête, chassant toute pensée de son esprit. Quelle heure était-il ? Il jeta un œil sur sa montre. Il lui restait encore quelques heures avant le début de la messe de Noël à la basilique Saint-Pierre, et il avait fini son travail. Il caressa l’idée d’aller se promener dans les rues de Rome. Depuis le début des célébrations, il n’avait pas encore pris le temps de se poser pour aller se promener et profiter pleinement de l’ambiance de Noël dans la capitale, avec ses décorations et ses illuminations. Il se dit que c’était le moment ou jamais d’en profiter. Après des heures passées dans son bureau, il ressentait plus que jamais l’envie de prendre l’air et de se dégourdir les jambes.

 

Après avoir mis de l’ordre dans ses affaires, il s’apprêta et se couvrit pour mieux affronter le froid hivernal.

 

L’air extérieur était froid mais sec, et Thomas prit une grande inspiration avant de resserrer l’écharpe autour de son cou. S’il attrapait un rhume après tout ça, Ray serait bien capable de le rouspéter.

 

Il avança dans les rues de Rome, marchant à son rythme pour mieux profiter de la vue qui s’offrait à lui. Avec ses nombreuses illuminations et décorations, Rome offrait un véritable spectacle de lumière et de couleurs, mais aussi de parfums alléchants. Avec son marché de Noël, il pouvait sentir les effluves sucrés des pains d’épice, de gaufres ou de chocolat chaud.

 

Il sourit, tout cela le ramenait à des souvenirs de jeunesse, quand lui et sa famille visitaient des marchés de Noël dans leur ville, en Angleterre, l’odeur sucrée des confiseries, ses parents dégustant du vin chaud, lui contemplant la crèche de Noël, la main de sa petite sœur fermement dans la sienne tandis qu’elle s’extasiait devant chaque chalet. Ces souvenirs lui apportaient du baume au cœur.

 

Il poursuivit son chemin, sans autre but précis que de profiter de l’ambiance et des décorations alentours. Malgré lui, il ne pouvait pas s’empêcher de penser à Vincent. Où était-il, à l’heure actuelle ? Relisait-il son homélie pour la messe de Noël, ou bataillait-il avec ses assistants qui voulaient à tout prix qu’il porte des attributs vestimentaires trop ornés pour lui ? Se promenait-il dans les jardins du Vatican, à rendre visite à ses chères tortues, même si celles-ci étaient en hibernation ?

 

Il se dit, en voyant des guirlandes illuminées accrochées en hauteur, qu’il aurait aimé voir ce magnifique spectacle de couleurs. Il sentait encore le doux parfum sucré de confiseries de Noël et songea à en ramener à Vincent, pour lui faire profiter un peu des douceurs de Noël. Il savait que c’était l’un des plus grands regrets de Vincent, de ne pas pouvoir participer pleinement aux festivités de Noël, du moins pas sans être accompagné par ses gardes du corps.

 

Il voyait également cet homme en sweat, penché sur une personne sans-abri, en train de lui donner un peu d’argent et un café encore fumant, et remarqua sa ressemblance avec Vincent. Il avait la même taille, la peau mate et le même amour pour les converses.

 

Thomas fouilla dans ses poches, à la recherche d’un peu de monnaie, et s’avança, dans l’intention de donner aussi à ce pauvre homme.

 

En s’approchant d’eux, il remarqua plus de détails sur leur bon samaritain. Malgré la capuche qui recouvrait sa tête, il aperçut des mèches noires et des prunelles brunes. Il avait la même façon de sourire. Seigneur, il était vraiment désespéré. Voilà qu’il voyait le Pape partout !

 

Tiens, comme c’était étrange, il avait aussi la même cicatrice sur la main droite.

 

— Votre Sainte… Vincent ?

 

À moins qu’il se trouvât vraiment en présence du Pape.

 

Vincent avait l’air aussi surpris de voir Thomas que Thomas de le voir. Il s’était redressé brusquement, observant son cardinal avec des yeux ronds.

 

— Thomas ! s’écria-t-il. Qu’est-ce que tu fais ici ?

 

— Ce que je fais ici ? répéta Thomas, incrédule. Qu’est-ce que vous faites ici ?

 

À côté d’eux, le mendiant les observa avec un regard interrogatif.

 

— Comment vous avez appelé Marco ? Votre Sainteté ?

 

Thomas secoua la tête. La dernière chose qu’il souhaitait était d’éveiller les soupçons de cet homme et se faire remarquer de la foule non loin d’eux.

 

— Non… j’ai dû me tromper, mentit Thomas. Marco, est-ce que je peux vous parler en privé ?

 

Le mendiant plissa des yeux alors qu’il examinait Vincent. Thomas pria le Seigneur, la Vierge Marie, les anges et tous les Saints pour que Vincent ne soit pas reconnu.

 

— C’est vrai que vous ressemblez au Pape, lâcha-t-il enfin.

 

Vincent laissa échapper un rire nerveux.

 

— Oui, on me le dit souvent ! Je dois partir avec mon ami, à présent. N’oubliez pas mon conseil, lui rappela-t-il. Joyeux Noël à vous !

 

— Joyeux Noël Marco, et merci encore !

 

Sans plus attendre, Thomas empoigna Vincent par le bras et l’emmena dans un coin déserté de la foule, où il était sûr qu’ils ne seraient pas dérangés.

 

— Quel conseil lui avez-vous donné ?

 

— Je lui ai donné l’adresse d’un centre qui recueille les personnes sans abri. Il devrait y trouver un repas chaud et un lit.

 

— Je vois… C’est vraiment honorable à vous Vincent, mais… vous avez vraiment été inconscient ! Vous promener seul, dans les rues de Rome ! Et si on vous avait reconnu ?

 

— Personne ne m’a remarqué jusqu’à présent ! se défendit Vincent. Je suis habillé en civil, j’ai cette capuche pour me dissimuler et une écharpe pour me recouvrir le visage ! Du moins, j’avais une écharpe, je l’ai donné à Francesco, l’homme de tout à l’heure.

 

Thomas soupira, à la fois exaspéré et attendri. Sans réfléchir, il dénoua son écharpe de son cou et la remit à Vincent, qui la refusa.

 

— Non… Tu vas attraper froid, Thomas.

 

— Il est hors de question de risquer votre santé ! protesta Thomas.

 

— Je ne souhaite pas risquer la tienne non plus !

 

— Je ne suis pas Pape, ma santé est inconséquente.

 

— Elle ne l’est certainement pas ! protesta Vincent. Thomas, tu es trop dur avec toi-même !

 

Thomas ne répondit pas, mais força son écharpe dans les mains de Vincent. Celui-ci le sonda puis, voyant que Thomas n’allait pas céder, il laissa échapper un soupir de résignation et accepta l’écharpe qu’il noua autour de son cou.

 

Thomas se détendit alors quelque peu, rassuré de voir Vincent mieux couvert avec l’écharpe qui dissimulait en partie le bas de son visage.

 

— Si je peux me permettre, que faites-vous ici, dans les rues de Rome, non accompagné ?

 

Vincent croisa son regard, pas le moins du monde coupable.

 

— Je voulais juste décompresser un peu, prendre un peu l’air, avant la messe de Noël, voilà tout.

 

Thomas secoua la tête, sidéré devant tant d’inconscience. Sa Sainteté n’avait donc aucune considération pour sa propre sécurité ?

 

— C’est compréhensible mais, Vincent, tout ceci est terriblement inconscient de votre part ! Vous ne pouvez pas juste faire le mur et quitter le Vatican !

 

Son prédécesseur l’avait déjà fait plusieurs fois, au début de sa papauté, quand il était encore en forme. Cela n’avait jamais manqué de donner à Aldo et aux gardes suisses des crises de panique. Thomas ne tenait pas à revivre ça.

 

— Dois-je comprendre que le Vatican est ma prison dorée et que je ne dois pas en sortir ?

 

Cela n’avait pas l’air d’un reproche, mais Vincent affichait une mine boudeuse que Thomas trouva adorable bien malgré lui. Il se radoucit.

 

— Non… bien-sûr que non ! se hâta-t-il de dire. Mais, Vincent, vous ne pouvez pas recommencer… Vous promener seul, sans protection… Il aurait pu vous arriver n’importe quoi ! N’importe qui aurait pu vous reconnaître ! Pensez à votre sécurité !

 

— Je sais, et je suis désolé de t’avoir inquiété, Thomas. Je voulais juste profiter, rien qu’une fois, de l’ambiance de Noël à Rome, loin du protocole du Vatican. Une pensée bien égoïste, j’en conviens.

 

Thomas secoua la tête. Il ne pouvait pas reprocher à Vincent ce désir de vouloir profiter d’un seul moment de normalité, loin du Vatican et de son rôle de Pape, et de goûter à cette vie normale et ordinaire qu’il avait du abandonner en acceptant la Papauté. Il savait combien cela coûtait à Vincent d’avoir abandonné cette vie, cette simplicité, son anonymat, ses paroissiens à Kaboul. Comment pouvait-il lui en vouloir d’avoir voulu se divertir et de profiter de Noël simplement en tant que Vincent ? À vrai dire, il aurait probablement fait pareil à sa place.

 

— Non… pas égoïste du tout. C’est… humain.

 

— Tu vas me raccompagner jusqu’au Vatican, j’imagine.

 

Thomas l’observa longuement tandis qu’un flot de pensées naviguait dans son esprit. Il réfléchit, pesa le pour et le contre. Il passa en revue les (nombreux) risques, mais des images lui revinrent en mémoire. Le sourire éblouissant et enfantin de Vincent lorsqu’on lui avait présenté le sapin de Noël du Vatican, l’éclat de joie dans ses yeux alors qu’il avait décidé d’aider les Sœurs à décorer la résidence Sainte Marthe, où il avait décidé de loger, son petit sourire et l’expression rêveuse dans ses yeux quand ses cardinaux avaient partagé leurs souvenirs de Noël lors d’un repas.

 

Il adressa une rapide et silencieuse prière à Dieu, avant de prendre sa décision.

 

Fais-le pour Vincent, Thomas, fais-le pour Vincent… se dit-il.

 

— Eh bien, j’imagine que… nous pourrions peut-être nous accorder encore un peu de temps, avant de rentrer au Vatican, lâcha enfin Thomas.

 

C’était risqué, terriblement risqué, mais lorsqu’il vit le sourire surpris et ravi de Vincent, Thomas savait que cela valait la peine.

 

Il lâcha un hoquet de surprise lorsque les bras de Vincent l’entourèrent dans une étreinte soudaine mais chaleureuse.

 

— Merci, merci infiniment mon ami !!

 

Il se détacha de lui et Thomas pria pour que Vincent ne remarque pas le rouge qui devait très certainement orner ses joues.

 

— Que suggères-tu que nous fassions ?

 

Thomas réfléchit un instant, sondant les différentes possibilités qui se présentaient à eux. Le marché de Noël serait risqué mais… si Vincent se couvrait suffisamment le visage, et il y avait assez de monde pour qu’on ne fasse pas attention à eux.

 

— Nous pourrions nous promener dans les rues pour mieux profiter des décorations, suggéra Thomas. Ensuite, nous pourrions nous arrêter à un chalet au marché de Noël pour prendre une boisson chaude ou une pâtisserie.

 

— Tout ceci me convient, sourit Vincent. Je te suis, Thomas, tu seras mon guide !

 

Ils passèrent ainsi leur temps dans les rues de Rome. Pour la période de Noël, la ville éternelle avait subi une métamorphose festive, l’architecture antique ou baroque de la capitale revêtant ses plus belles décorations et illuminations. Un véritable carnaval de couleurs et de musique se présentait à eux. Il y avait des artistes de rue dans chaque quartier, des musiciens jouant des airs festifs ou encore des artistes proposant des tours de magie. Chaque rue était illuminée par la douce lueur des lumières de Noël, un arc en ciel de rouge, de vert ou de doré. Même les monuments de la ville, tels que le Colisée ou le Panthéon prenaient une aura magique, baignés de lumière, et dans chaque quartier se trouvaient une crèche de Noël ainsi qu’un immense sapin illuminé, et Vincent avait voulu en voir le plus possible.

 

Ils s’étaient arrêtés de longues minutes devant la fontaine de Trevi face au spectacle d’eau et de lumière qu’elle leur offrait, avec le jeu de lumière sur l’eau qui cascadait et les sculptures baroques environnantes. Thomas avait contemplé ce spectacle avec un petit sourire, mais son contentement n’était rien à côté de celui de Vincent. Thomas connaissait déjà Rome, pour avoir commencé à y vivre il y a plusieurs années, mais pour Vincent c’était une toute nouvelle expérience.

 

Il observait les illuminations et les décorations avec un regard ébloui. Une joie pure et enfantine se traduisait sur son sourire et l’expression de son visage. Il semblait ne plus savoir où se donner de la tête, et Thomas avait bien souvent dû le tirer doucement vers lui quand Vincent était trop distrait pour s’apercevoir où il allait.

 

Oui, se dit Thomas en voyant le sourire sur les lèvres de Vincent. Cela valait vraiment la peine.

 

La suite de leur promenade les mena également à « Il mercanito delle Befena », le marché de Noël de Rome, sur la place Navone. Il s’y trouvait suffisamment de monde pour qu’on ne fasse pas attention à eux, ce dont Thomas remercia le ciel.

 

Ils passèrent devant de nombreux stands tenus par des artisans, mais aussi les manèges et la patinoire, sans oublier les chalets qui dégageaient d’alléchantes et appétissantes odeurs de chocolat chaud, de gaufres, beignets frits ou de bonhommes en pain d’épice. Vincent avait ri en voyant des bonhommes en pain d’épice qui représentaient sa personne et avait insisté auprès de Thomas pour qu’il en achète.

 

Vincent mordit en premier dans sa pâtisserie et Thomas essaya de ne pas se laisser trop distraire par la petite miette qui se trouvait sur le coin de sa bouche.

 

Il mordit dans la pâtisserie à son tour, le goût des épices tourbillonnant dans sa bouche.

 

— Alors ? s’enquit Vincent, les yeux rieurs. Est-ce que je suis délicieux ?

 

Thomas faillit recracher son morceau, face à ce double sens accidentel.

 

— Vincent ! protesta Thomas. Vous ne pouvez pas dire des choses pareilles !

 

— Oh Thomas, je ne faisais que plaisanter, rit Vincent.

 

Il surprit ensuite complètement Thomas en se rapprochant de lui et en posant sa main sur son épaule. Thomas sentit toute pensée rationnelle s’évaporer de son esprit à ce contact soudain mais bienvenue.

 

— Merci de m’avoir permis ceci, Thomas. Cela m’avait manqué, de me promener juste en étant Vincent.

 

— Tout le plaisir est pour moi, Vincent. Vous méritez aussi de pouvoir profiter de Noël.

 

Ils continuèrent leur route dans les allées du marché de Noël.

 

— C’est mon premier Noël en Italie, avoua Vincent. C’est un peu différent de ce à quoi je m’attendais. Ce n’est pas tout à fait la même chose au Mexique ou encore à Kaboul.

 

— À quoi ressemblait vos Noëls au Mexique ? demanda Thomas.

 

— Au Mexique, on avait l’habitude d’observer la tradition de la Posada Navideña. Pendant neuf nuits, ma famille et moi sortions dans les rues pour voir les processions animées de musique, de repas, de danses et de chants de Noël. À la fin de chaque posada, il y avait toujours une pinata en forme d’étoile pour rappeler l’étoile de Bethléem, et on nous bandait les yeux et on essayait de la frapper jusqu’à ce qu’elle éclate pour libérer des bonbons. J’y participais avec mes sœurs et les enfants du voisinage.

 

Thomas sourit, visualisant Vincent Benitez quand il était enfant. Il l’imaginait déjà avec une chevelure noire abondante, et un regard facétieux, en train de s’amuser avec ses sœurs, dans les rues de Veracruz.

 

— Quoi d’autre ? demanda-t-il, curieux d’en apprendre plus sur son ami.

 

— Lors de la dernière soirée des Posadas, il y avait la Nochebuena, reprit Vincent. C’était le 24 décembre et nous assistions tous à la messe de minuit avant de nous retrouver pour partager un repas traditionnel de Noël. Le repas était si copieux qu’on réchauffait les restes pour le 25 décembre.

 

— Qui apporte les cadeaux ? Le Père Noël ?

 

— Le Père Noël est devenu une figure populaire au Mexique depuis quelques décennies, répondit Vincent, mais la tradition veut que ce soit l’enfant Jésus qui apporte les cadeaux. Oh bien-sûr, mes sœurs et moi avions compris, dès nos 8 ans, que c’était l’œuvre de nos parents. Nous avions une petite maison, cela devenait plus difficile chaque année de dissimuler les cadeaux.

 

Thomas lâcha un sourire. Lui aussi avait fini par découvrir assez vite la vérité sur le Père Noël, mais il avait continué à y croire pour permettre à sa petite sœur de rêver encore avec ces croyances enfantines et, chaque année, ils déposaient près de la cheminée un verre de lait frais et des cookies pour le Père Noël… qui finissaient toujours par être mangé, tôt le matin, par leur père.

 

— En Italie, raconta Thomas, le Père Noël non plus n’a pas toujours été celui qui offrait des présents aux enfants. Il y avait une sorcière avant lui.

 

— Une sorcière à Noël ? demanda Vincent, les yeux ronds.

 

— On l’appelle la Befana. On raconte qu’elle était partie à la recherche de l’enfant Jésus dans la nuit du 5 au 6 janvier, sur son balai. C’est en volant de maison en maison qu’elle laissait aux enfants sage un présent. C’est une vieille croyance chrétienne qui est encore restée dans la mémoire collective, malgré la popularité du Père Noël.

 

— C’est une charmante croyance, assez inhabituelle mais charmante.

 

Thomas sourit et acquiesça. Ils avaient à présent quitté le marché pour rejoindre les rues illuminées du centre-ville, Vincent avait entouré son bras avec le sien tandis qu’ils marchaient côte à côte. Quand cela s’était-il produit ? Attentif aux confidences de Vincent, il n’avait rien remarqué.

 

— Et à Kaboul ? demanda-t-il avec un ton très doux.

 

Il ne pouvait que deviner à quel point la vie à Kaboul, surtout pour les minorités chrétiennes, était difficile, mais il savait qu’avoir quitté sa paroisse et ses fidèles était l’un des plus grands regrets de Vincent. Il n’avait pas regretté son choix d’accepter la papauté, mais Thomas savait combien il en coûtait à Vincent d’avoir laissé sa paroisse et ses fidèles à Kaboul, le sacrifice qu’il avait fait en endossant le rôle de Pape.

 

Si la question troublait Vincent, il n’en laissa rien paraître. Il semblait contempler la question.

 

— Noël n’est pas vraiment célébré à Kaboul, répondit-il enfin. Le pays est majoritairement musulman, et Noël n’est pas officiellement reconnu. Seule une petite communauté le fête, mais nous n’avions pas les mêmes traditions qu’en Europe ou au Mexique. Nous n’étions qu’une petite communauté de fidèles et nous célébrions Noël tout en discrétion. C’était l’occasion de se retrouver pour prier, chanter et partager un moment convivial autour d’un repas traditionnel.

 

— Je suis sûr que c’était émouvant, répondit Thomas.

 

— J’ai chéri ces moments, dit Vincent, entouré de mes paroissiens, à partager ce moment d’amour et de paix.

 

Ils marchèrent un moment en silence, Thomas repassant en mémoire les confidences de Vincent. Il songea à la vie qu’il avait dû mener à Kaboul, dans cette région du monde si tourmentée, ces moments de paix et de fraternité qu’il avait réussi à créer avec ses paroissiens, malgré la guerre qui rageait, ce petit bonheur qu’ils avaient pu former. Il y avait tant de questions qu’il voulait poser à Vincent, tant de choses qu’il souhaitait apprendre de lui, il…

 

— Et en Angleterre, comment se passent les festivités de Noël ? demanda soudainement Vincent.

 

Thomas cligna des yeux, ne s’étant pas attendu à ce que Vincent lui retourne la question. Il se frotta l’arrière du crâne.

 

— Elles ne sont pas bien différentes de celles en Italie, je le crains. Je ne voudrais pas vous ennuyer avec ces histoires si ordinaires.

 

— Cela ne m’ennuie pas du tout ! protesta Vincent. Je voudrais beaucoup connaître les Noëls du jeune Thomas Lawrence.

 

Thomas lâcha un sourire, puis céda. Il avait rapidement découvert qu’il n’y avait que peu de choses qu’il pouvait refuser à Vincent.

 

— Noël en Angleterre n’est pas bien différent du reste de l’Europe, mais nous avons nos traditions, comme les crackers de Noël qu’on tire sur chaque extrémité et qui dévoile souvent un chapeau festif, une blague ou un petit cadeau. Je ne peux pas non plus oublier le traditionnel pudding de Noël qui est très consistant et qui se prépare des mois à l’avance. Nos repas de Noël étaient toujours un peu plus consistants puisque mon père s’attelait à préparer un vrai repas traditionnel britannique mais ma nonna venait toujours avec des tupperwares remplis de plats italiens !

 

— J’ignorais que vous aviez des racines italiennes, répondit Vincent.

 

— Du côté maternel, précisa Thomas. Ma mère est partie faire ses études en Angleterre, où elle a rencontré mon père. Cet héritage m’a beaucoup aidé. Quand je suis arrivé au Vatican, je parlais déjà italien.

 

— Quoi d’autre ? demanda Vincent, ses yeux étincelant de curiosité.

 

— Il n’y a pas grand-chose à dire. Ah si ! Le lendemain de Noël, c’était le Boxing Day. La tradition veut qu’on fasse preuve de charité en distribuant des cadeaux aux plus démunis, mais c’est à présent devenu une fête commerciale où de nombreuses personnes se ruent dans les magasins pour profiter des soldes, dit-il avec une certaine amertume dans la voix. Malgré tout, je voulais quand même participer à cette tradition telle qu’elle l’a été dans le passé… J’avais tellement insisté auprès de mes parents pour qu’on fasse la charité, et on allait apporter un peu de notre repas de Noël aux sans-abris.

 

Vincent l’observa avec un regard très tendre et un sourire affectueux.

 

— Tu as bon cœur Thomas. C’est ce qui m’a toujours attiré chez toi…

 

Thomas se figea. Il y avait quelque chose dans sa voix, dans son regard… Il sentit que la conversation était en train de prendre une autre tournure, une qu’il n’avait pas envisagée. Il lui sembla que l’atmosphère changeait autour d’eux.

 

Ils s’étaient arrêtés dans une rue déserte, sous un arc de fortune décoratif. Il n’y avait rien autour d’eux que le silence et la quiétude de la nuit.

 

Il eut soudain l’air nerveux et se retint de se gratter l’arrière du crâne. Il devait dire quelque chose, au moins pour briser le silence mais les mots lui échappaient.

 

Il se révéla qu’il n’en avait pas besoin. Vincent avait levé la tête et ses yeux s’étaient écarquillés de surprise, un petit sourire sur les lèvres.

 

— Thomas, regarde !

 

Thomas suivit son regard. Au-dessus de leur tête, il y avait une branche de gui suspendue sous l’arc au-dessous duquel ils se trouvaient. Thomas sentit comme un courant électrique le traverser. Interdit, il observa Vincent, les yeux ronds.

 

Celui-ci l’observait avec une parfaite quiétude. Il semblait parfaitement calme et maître de lui-même, à l’inverse de Thomas qui se sentait terriblement nerveux et dont le cœur battait frénétiquement dans sa poitrine.

 

Peut-être avait-il conscience de ses tourments intérieurs, car Vincent lui offrit un petit sourire rassurant. Son regard était sérieux, calme.

 

— Tu peux partir, si tu le souhaites, chuchota-t-il. Nous continuerons notre chemin et nous ferons comme si rien ne s’était passé.

 

Ces paroles éveillèrent quelque chose en lui, et le ramenèrent quelques semaines plus tôt, au tout début de la papauté de Vincent, lorsque Thomas l’avait rejoint, après sa présentation en tant que Pape Innocent XIV au monde entier, et que Vincent lui avait exprimé son souhait de voir Thomas rester auprès de lui.

 

Vous pouvez partir, si vous le souhaitez. Si vous sentez que c’est réellement le choix de votre cœur. Sachez toutefois que vous aurez toujours une place ici. Vos conseils et votre compagnie me seraient très précieuses.’

 

Au fond de lui, Thomas savait ce qu’il devait répondre. C’était la même réponse qu’il avait donnée à Vincent, des semaines plus tôt.

 

— Je ne veux pas partir, Vincent, dit-il, la voix tremblant presque d’émoi.

 

Le sourire de Vincent était étincelant de bonheur.

 

— Alors, reste, répondit-il.

 

Thomas sourit. C’était, là aussi, les mêmes mots que Vincent avait employé quelques semaines plus tôt.

 

Il le vit se rapprocher de lui, collant son corps contre le sien. Il pencha son visage sur lui, et Thomas vit avec plus de détails l’éclat de son regard ou encore la petite ride d’expression sur son visage. Il sentit son souffle chaud contre ses lèvres froides.

 

— Puis-je ? lui demanda-t-il tout contre ses lèvres.

 

Cette sensation coupa court à toute pensée rationnelle. Il ne put aligner que quelques mots.

 

— Tout ce que vous voulez, Vincent.

 

Vincent combla la distance entre eux, et posa délicatement ses lèvres sur les siennes. C’était doux, timide, maladroit, et pourtant grisant. Il ressentit une vague de chaleur se propager dans son corps, comme s’il entrait dans un bain chaud et réconfortant, et Thomas comprenait à présent mieux quand les romans parlaient de papillons dans le ventre. C’était une sensation étrange, nouvelle, et pourtant agréable. Les paupières refermées, Thomas pressa ses lèvres contre celles de Vincent, prolongeant le baiser. Comment cela pouvait-il être un péché ? Thomas n’avait pas l’impression de fauter.

 

Non… Cela ne pouvait pas être un péché. Ce n’était pas mal. C’était de l’amour.

 

Ils s’arrêtèrent, frémissants de ce premier baiser. Vincent avait les yeux à demi-clos, la bouche légèrement entrouverte. Il semblait être dans un état de transe. Ils se regardèrent en silence. Quelque chose de puissant envahissait Thomas. C’était comme une rencontre longtemps attendue, leurs deux corps se rencontrant et s’épousant pour l’éternité. Il se sentait à sa juste place, aux côtés de Vincent.

 

Vincent cligna des yeux et l’observa. Thomas fut saisi par la tendresse si évidente dans son regard. Comment avait-il pu ne pas le remarquer jusqu’à présent ? Il n’avait été qu’un vieux fou aveugle…

 

Son compagnon lui offrit un sourire, puis il reposa sa tête contre son épaule, et Thomas sentit ses bras l’entourer dans une étreinte réconfortante.

 

— Thomas, murmura-t-il contre lui. Je suis tellement heureux.

 

Profondément ému, Thomas tenta de taire la voix au fond de lui qui lui disait qu’il ne méritait pas un tel contact ni l’amour de Vincent, et ses bras allèrent étreindre à son tour son compagnon. Dans la chaleur réconfortante de cette étreinte, l’hiver ne semblait pas les atteindre.

 

— Moi-aussi mon cher Vincent, moi-aussi…

 

Ils restèrent un moment ainsi, dans les bras de l’autre, échangeant occasionnellement des petits baisers, profitant de la présence de l’autre et de ce moment intime qu’ils partageaient.

 

Le lendemain, ils redeviendraient le Pape Innocent XIV et le Doyen Lawrence.

 

Mais, pour l’heure, la nuit appartenait à Vincent et à Thomas.