Chapter Text
Karadec observa les Alvaro se fixer un instant du regard, se jauger, mais il était clair que Serge n’égalerait jamais la détermination de sa fille. Elle était du genre à se battre, lui, à fuir, mais ici, il n’avait nul part où s’en aller. Il soupira.
- Le plan était parfait. On aurait dû rendre son argent au Belge moins d’une semaine après…
- Le Belge ? Non mais tu te fous de moi ? demanda Morgane, visiblement persuadée que son père inventait.
- Vous avez présenté Romain Destat au Belge ? le reprit Karadec.
- Vous le connaissez ?
Morgane paraissait surtout surprise mais Karadec l’avait fréquenté assez longtemps pour reconnaître le soupçon d’inquiétude dans sa voix. Ce n’était jamais bon quand un policier connaissait bien un surnom. Et pour cause, si le père de Morgane trempait avec des gars comme lui, ce qui était arrivé à Romain n’avait plus rien d’étonnant. Serge dut le comprendre vite aussi car il baissa immédiatement la tête.
- Oui. C’est un mafieux, l’un des plus influents des Hauts-de-France, pas le genre à qui on voudrait se frotter…
Karadec ne put que regarder alors que Morgane se mettait à papillonner des paupières comme pour remettre de l’ordre dans ses idées, puis elle leva lentement les yeux vers son père, encore sous le choc, et enfin tous ses traits se tordirent de douleur et de colère. Elle se leva si vite de sa chaise que cette dernière tomba au sol derrière elle.
- Alors c’est toi ! C’est à cause de toi que Romain est mort ! C’est toi qui l’a embarqué dans une de tes magouilles pourries ! C’est toi qui a tué Romain !
La voir crier et pleurer le touchait tant que Karadec avait l’impression d’avoir lui-même mal physiquement. Il ne voulait plus qu’elle souffre. Il aurait voulu l’emmener loin de tout ça mais c’est ici que Morgane pouvait clore cette histoire qui la rongeait depuis deux décennies.
- Tout se serait bien passé si ta mère ne nous avait pas balancé à ce flic ! se défendit Serge.
L’espace d’un instant, Karadec crut qu’elle allait s’évanouir. Heureusement pour eux, le barman, attentif à la conversation, s’était glissé derrière elle pour remettre sa chaise sur pied, si bien que Morgane put s’y effondrer en toute sécurité. Elle était blanche comme un linge, le regard perdu dans le vague.
- C’était lui, le flic ? demanda Karadec en montrant une photo du capitaine Devos.
- C’est un pote à vous en plus ?
Karadec ne répondit rien à son accusation stupide. De toute façon, ils avaient tout ce qu’ils voulaient. Enfin… Lui avait tout ce que l’enquête nécessitait. Pour Morgane en revanche… Toujours était-il qu’ils n’avaient pas besoin de rester une minute de plus alors Karadec fit le tour de la table et vint poser une main sur l’épaule d’Alvaro.
- Vous venez ? Morgane ?
Sûrement surprise qu’il l’appelle par son prénom, cette dernière leva la tête vers lui. Son regard était encore perdu dans le vague mais elle lui tendit tout de même le bras. Il le prit et l’aida à se lever. Serge essaya bien d’appeler sa fille mais elle ne réagissait tellement pas qu’on aurait pu croire qu’elle ne l’entendait même pas. Karadec, lui, se retourna, simplement pour essayer, en un regard, de lui faire comprendre que ce n’était pas la peine. Devant lui, Alvaro était déjà dehors. Il la suivit bien vite.
Il voudrait pouvoir dire quelque chose, pour l’apaiser mais que pourrait-il dire ? Après tout, c’est lui qui l’a embarquée là-dedans. Et en même temps, sans elle, il ne serait allé nul part. Sofiane, Céline, Gilles, ils sauraient tous quoi dire dans ce genre de situation. Lui-même, habituellement, n’était pas si mauvais pour rassurer les victimes mais pour elle, les mots lui échappaient complètement.
Alvaro s’était arrêtée devant la portière de la voiture sans l’ouvrir. Elle paraissait complètement déphasée. Il s’approcha, ne sachant pas vraiment s’il devait lui ouvrir la porte ou plutôt aller s’asseoir côté conducteur en lui laissant un peu d’espace. Mais Alvaro ne lui laissa pas le temps de se poser la question. Dès qu’il fut à sa portée, elle attrapa son bras et le tira subtilement vers elle. Karadec comprit tout de suite ce qu’elle voulait.
Peut-être qu’il ne devrait pas se laisser aller à de telles familiarités avec quelqu’un qu’il connaissait depuis moins de douze heures mais cette pensée ne lui traversa même pas l’esprit alors il accepta d’ouvrir ses bras pour l’accueillir. Alvaro s’y précipita, le serrant fort.
Il fut surpris par sa véhémence. De son énergie du désespoir, il ne dit rien. De son léger tremblement non plus d'ailleurs. Lui-même n'était pas dans la position la plus confortable. Il n'avait jamais été un grand fan de contact physique, pourtant, même s'il se tendit un instant ou deux, la gêne habituelle ne lui vint pas. Il voulait simplement soulager sa peine, lui mettre du baume au cœur même si ce n'était qu'un seau percé pour vider l'océan. L'insignifiance de son geste ne l'inquiétait absolument pas car tout valait mieux que l'inaction et le silence que lui avaient fait subir ses parents depuis des années.
Alors contre toute attente, Karadec passa lui aussi ses bras autour de Morgane et la serra contre lui. Dès qu'elle sentit la pression de son étreinte, elle se mit à pleurer. C'était discret. C'était étouffé. Mais c'était bien là. Karadec aurait voulu qu'elle arrête, qu'elle sèche ses larmes, mais si elle en avait besoin, elle pouvait bien pleurer contre lui tout son saoul aussi longtemps qu'elle le voulait.
Ils restèrent ainsi pendant un temps infini. Karadec ne se souvenait même plus de la dernière fois qu’il avait enlacé quelqu’un si longtemps, hormis sa mère. Il avait l’impression de tricher en se délectant autant de ce contact. Alvaro souffrait, et il souffrait pour elle, mais son corps lui se détendait comme jamais, comme si elle n’était pas une inconnue, comme si… Alvaro renifla.
- On y va ?
Une idée fugace le traversa, l’envie de lui dire non, de lui dire qu’ils pouvaient rester encore un peu mais Alvaro avait l’air tellement exténuée qu’il n’en eut pas le cœur. Il se contenta de hocher la tête et de lui ouvrir la portière, tout en gardant une main posée sur ses hanches. Jusqu’au dernier moment, elle garda un appui léger sur son avant-bras avant de le laisser fermer la porte une fois qu’elle fut assise.
Il jeta un dernier regard au Triporteur en s’imaginant retourner dans le bar pour dire à Serge Alvaro le fond de sa pensée mais finalement il n’en valait pas la peine. Si sa fille le souhaitait, il pourrait toujours trouver un prétexte quelconque pour lui faire visiter la DIPJ. Pour l’heure, il y avait plus important. Karadec s’assit derrière le volant et reprit la route. Si Alvaro remarqua qu’il n’avait pas mis son GPS, elle n’en dit rien. En fait, elle ne dit rien du tout, sur quoi que ce soit, de tout le trajet. Ils avaient beau n’avoir passé que quelques heures ensemble, le commandant savait déjà que c’était un comportement tout sauf normal pour elle. Mais que pouvait-il faire ? Il ne trouverait jamais les mots.
Alors à défaut de ça, il accepta son silence et la conduisit jusqu’à chez elle. Ce ne fut qu’au moment où il se gara devant sa maison qu’elle sembla se rendre compte de l’endroit où il l’avait emmenée.
- Qu’est-ce qu’on fait là ?
- Il faut rentrer pour vous reposer.
- Et l’enquête ?
- Je crois que vous en avez appris assez pour aujourd’hui. De mon côté, je vais avoir un sacré rapport à rédiger et j’imagine que la paperasse, c’est beaucoup moins votre truc, répondit-il avec un sourire.
- Mais Devos ? C’est lui qui a tué Romain. On ne peut pas le laisser s’en sortir comme ça !
- On n’a aucune preuve contre lui. Et, excusez-moi de vous le dire comme ça mais le témoignage de votre père ne vaudra pas grand-chose contre un capitaine de police.
- Donc en fait, comme c’est votre pote vous voulez rien faire c’est ça ? cracha-t-elle avec dédain.
- Qu’est-ce que vous racontez ? Le capitaine Devos n’est absolument pas « mon pote » comme vous dites et il faut un peu plus que le témoignage d’un criminel notoire pour emmener un officier de police devant le tribunal, c’est tout !
Après tout ce qu’il avait fait pour elle, Alvaro osait encore l’accuser du copinage le plus vil ?
- Les flics sont jamais jugés ! Ne me la faites pas ! Je sais comment ça marche.
- Alvaro, j’ai dit que j’allais faire mon rapport, pas que j’allais arrêter l’enquête.
- Mouais. Et pourquoi vous voulez pas que je vienne avec vous ?
- Je le reconnais, sur le terrain, vous avez un truc. Vous savez faire le tri dans les détails, vous voyez ce que je pourrais manquer. Mais le travail au commissariat, c’est autre chose. Et je ne suis pas sûr que vous soyez en état de rester assise derrière un bureau pendant des heures à remplir des formulaires et à faire des demandes en trois exemplaires à dix services différents. Aujourd’hui on a fait un bond de géant sur ce qui est arrivé à votre ex compagnon mais les enquêtes, ça prend du temps. Je vous tiendrai au courant de mes avancées.
- Mon cul, je les connais, les flics. En face, vous jouez les aimables et puis dès qu’on a le dos tourné, vous passez à autre chose. C’est quoi ? Je vais vous faire manquer l’heure de l’apéro ?
Qu’est-ce qu’elle était agaçante avec ses préjugés d’anti-flic ! Karadec avait envie de lui répondre, sèchement, puis de la laisser en plan devant chez elle, mais ce n’était pas correct. Cette femme venait d’apprendre, en quelques heures seulement que le père de sa fille, qu’elle cherchait depuis vingt ans, était mort et que ses deux parents étaient liés à ce qui s’était passé sans lui en avoir jamais parlé. Il prit une profonde inspiration et expira lentement.
- Madame Alvaro, je vous fais la promesse que je reviendrai vers vous dès que j'aurai du nouveau.
Elle le regarda droit dans les yeux et il sut, une seconde avant qu’elle ne la mette à exécution, qu’une idée lui était venue. Elle afficha ce sourire qu’il aurait d’ores et déjà pu reconnaître entre mille, cracha dans sa main, et la tendit. La proposition était tellement invraisemblable que, de prime abord, il ne comprit même pas ce qu’elle voulait.
- Allez-y, jurez.
Elle voulait lui faire faire ce vieux serment d’enfant, comme si cela seul pouvait lui assurer qu’il tiendrait parole. Décidément, elle était surprenante. Il était sans cesse revenu à se demander s’il passait la journée avec une femme brillante dans la quarantaine ou avec une gamine de douze ans qui aurait eu une poussée de croissance.
- C’est répugnant, Alvaro.
- Comment voulez-vous que je vous crois alors ?
- Je ne vais pas toucher votre bave simplement pour vous assurer que je vous appellerais.
- Je le savais ! Si vous n’êtes même pas capable de faire ça, c’est pas la peine…
Elle avait beau être d’un sens logique implacable durant leur enquête, Alvaro suivait aussi, comme les enfants, ses propres règles, aussi arbitraires qu’elles n’étaient implacables. Ça la rendait fascinante, énervante aussi, surtout parce qu’une partie de lui avait envie de lui donner tort, et que cela suffisait à lui faire faire des choses stupides.
Sans réfléchir davantage, Karadec cracha lui aussi dans sa paume, ce qu’il réussit étonnamment bien au vu de son manque d’expérience, et lui serra la main.
- Je le jure. Voilà, ça vous va ?
Si son interlocutrice fut surprise, elle n’en montra rien. Elle se contenta de sourire de toutes ses dents, fière de sa victoire. Dès qu’il récupéra sa main, Karadec sortit un mouchoir pour s’essuyer et un gel hydroalcoolique pour désinfecter ses mains.
- Roh ça va, j’ai pas la gale non plus.
- C’est sale. Et puis franchement, il y a quand même d’autres manières de mélanger des salives.
- Ah bon ?
Ce n’est qu’au ton de sa voix que Karadec se rendit compte de ce qu’il avait dit. Enfin surtout de comment ça pouvait être interprété. Et, évidemment, son interlocutrice s’était engouffrée dans la brèche.
- Alors… Ce n’est pas ce que je voulais dire…
- Mais vous l’avez dit quand même.
Karadec crut voir quelque chose dans ses yeux, comme une lueur de défi, comme quelque chose qui le tentait, qui lui posait une question, mais le commandant se ressaisit juste à temps, juste avant de vraiment se la poser.
- Rentrez vous reposer, je vous appellerai.
- Je n’en doute plus, répondit-elle, en affichant un sourire charmeur et en s’approchant sensiblement de lui.
Évidemment il voyait parfaitement ce qu’elle sous-entendait par là. Puis elle lui prit la main, en prenant soin de ne pas le toucher avec sa paume encore souillée et ouvrit la boite à gants pour y récupérer un stylo. Elle écrivit son numéro de téléphone à même sa peau, sans aucune gêne.
Pourtant, loin de râler, il la laissa faire. Ses mains étaient chaudes et douces. Son toucher délicat et la pointe du crayon lui faisaient comme une caresse. Il y avait quelque chose d’étrangement sensuel dans ce geste. Et quand elle eut fini, il resta marqué, non pas au fer rouge, mais à l’encre bleu, bien que ça lui fasse le même effet. Chacun de ses doigts avait laissé une empreinte persistante sur sa peau et la distance qu’elle mettait maintenant entre eux, créait comme un manque. C’était parfaitement absurde.
- Et bien, j’attends votre appel avec impatience alors, commandant, ajouta-t-elle avant de sortir de la voiture.
Elle avait l’air tellement charmeuse, tellement insouciante, que Karadec aurait presque pu oublier qu’elle rentrait dans ce petit jeu uniquement pour tromper son chagrin. Quelque chose lui disait qu’elle était très forte pour ça, détourner la tristesse avec une blague, survoler des épreuves qui en auraient mis d’autres à terre, rire avec le destin quand celui-ci se moquait si ouvertement de vous.
Karadec eut beau ne pas la quitter des yeux, jusqu’à ce qu’elle rentre chez elle, rien, dans sa position, ne trahissait ce qu’elle avait traversé aujourd’hui. Non seulement elle avait appris que le compagnon qu’elle cherchait depuis vingt ans, et dont elle était visiblement encore amoureuse, était mort, mais en plus que ses deux parents étaient liés à cette disparition et qu’ils ne lui avaient rien dit. On pouvait devenir fou pour moins que ça.
Il soupira avant de redémarrer la voiture. Sa journée à lui était encore loin d’être terminée. Il contacta Gilles et Daphné pour leur demander de se renseigner sur Devos en leur demandant subtilement d’aller aussi loin qu’ils le pouvaient puis il reprit la route.
Comme il l’avait espéré, la mère de Morgane fut beaucoup moins compliquée à trouver que son père. Il n’eut qu’à sonner une seule fois avant de l’entendre, de l’autre côté de la porte. Quand elle lui ouvrit, Karadec vit tout de suite les ressemblances, et pourtant…
- Madame Agnès Alvaro ?
- Oui. C’est pour quoi ?
- Commandant Adam Karadec, j’aimerai vous poser quelques questions sur une vieille affaire d’il y a vingt ans.
- Vingt ans ? M’enfin, vous croyez vraiment que je me souviens de ce que je faisais il y a vingt ans ?
- J’osais espérer que vous vous souviendriez du jour où vous avez dénoncé votre gendre à la police.
Tout de suite, son visage blanchit et ses joues tombèrent.
- Ah, ça…
- Oui, ça. Tout d’abord, niez-vous les faits ?
- Non. Ce Romain, c’était un voyou. Il allait attirer Morgane dans tout un tas d’ennuis et croyez-moi, elle n’avait pas besoin de ça.
- Pourquoi avoir attendu que votre fille soit sur le point d’accoucher pour le dénoncer ?
- C’était à cause de l’homme à trois doigts. Un grand costaud avec l’air méchant qui est venu me menacer jusqu’ici !
- Il vous a menacé physiquement ?
- Grand Dieu non ! Encore heureux !
- Est-ce qu’il a mentionné Romain Destat explicitement ou est-ce qu’il aurait pu vous parler de votre mari ?
- Non, pour une fois, Serge n’avait rien à voir là-dedans.
Karadec ne la contredit pas sur ce point. De toute façon, ce n’était pas à lui de partager ces informations. Morgane s’en chargerait sûrement très bien toute seule..
- Est-ce qu’il s’agissait de cet homme ? demanda-t-il en lui présentant une photo d’Arnaud Tenon.
- En plus jeune, mais oui c’était bien lui. Je me souviens de son regard. Les gens dangereux, ça se voit dans leurs yeux.
Si le Belge était bel et bien mêlé à cette affaire, ça expliquait clairement pourquoi on avait retrouvé Romain, le lendemain, sans vie, au fond d’un canal. Sur ce point, au moins, Serge Alvaro n’avait pas menti.
- Madame Alvaro, j’aurais juste une dernière question… Pourquoi vous n’avez rien dit à votre fille ?
- Pardon ?
- Que vous ayez prévenu la police, je le comprends et vous avez sûrement bien fait. Mais pourquoi ne jamais l’avoir dit à votre fille ?
- M’enfin ! Qu’est-ce que c’est que cette question ?
- Vous n’avez rien dit parce que vous croyiez protéger Morgane ou simplement parce que vous vouliez vous protéger vous ?
- Mais je ne vous permets pas. J’ai fait ce qu’il fallait faire, voilà. Ce n’est quand même pas de ma faute si Morgane est tombée enceinte d’un voyou qui voulait me l’enlever !
Karadec aurait encore voulu lui dire cent de ses vérités mais il reconnaissait trop bien ce discours. Il l’avait vu des dizaines de fois auparavant. Des parents, ou des proches, qui taisaient les secrets pour se protéger, quitte à détruire leur famille. Ils devaient attendre qu’il soit trop tard pour se rendre compte de leur erreur. Toujours trop tard. Il y avait pourtant d’autres moyens d’abîmer sa famille, pensa-t-il avec amertume.
Il n’avait plus rien à apprendre ici.
- Madame Alvaro, permettez-moi de vous dire une chose. Vous n’enlèverez plus jamais de la tête de votre fille que vous êtes en partie responsable de la mort du père de son enfant. Bonne journée.
Il se retourna et partit. De toute façon, elle ne pourrait que l’agacer plus encore. À vrai dire, quand elle essaya de le rappeler, tout en restant fermement ancrée devant sa maison, il fit parfaitement comme s’il ne l’entendait pas. Une fois la porte de sa voiture refermée derrière lui, il n’eut même plus besoin de faire semblant. La question se posait ensuite de savoir s’il allait s’installer à la DIPJ pour continuer son enquête ou s’il rentrait pour le faire depuis chez lui.
D’un côté, il n’avait aucune envie d’expliquer à ses lieutenants pourquoi il les faisait travailler sur une enquête vieille de vingt ans. De l’autre, il donnerait tout pour éviter son frère. Ce dernier était beaucoup trop curieux pour une histoire comme ça, elle était si improbable qu’il serait avide d’en connaître tous les détails.
Son téléphone décida pour lui au moment où il reçut un SMS de Sofiane lui disant qu’il ne serait pas à la maison ce soir. Parfait. Il se voyait déjà, confortablement assis dans son canapé, perçant les derniers mystères de cette enquête. Les choses paraissaient limpides maintenant. Romain avait emprunté une somme d’argent conséquente au Belge sur les conseils de Serge Alvaro. Le mafieux avait alors menacé Agnès pour s’assurer qu’on le paierait sans se douter que cette dernière prendrait peur et préviendrait la police. Quand il avait eu vent de ça, Tenon avait dû vouloir récupérer son argent, quelque chose avait mal tourné et il avait tué Romain.
Mais son instinct de flic continuait de le titiller. Il y avait des choses qui ne s’expliquaient pas dans cette version du scénario, des petits détails qui ne collaient pas. Maintenant qu’il s’était lancé dans cette enquête, il voulait la terminer, et la terminer bien. Pas question de laisser à Morgane la moindre zone d’ombre dans cette affaire. Elle n’en avait déjà que trop souffert.
