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Tout recommencer

Summary:

Morgane n'a jamais travaillé comme femme de ménage à la DIPJ. Elle n'a jamais renversé le dossier sur le coin du bureau. Elle n'a jamais interféré avec l'enquête Levasseur. Et donc elle n'a jamais rencontré ni l'équipe, ni Karadec. Et si, ce dernier, des années plus tard, faisait un rêve étrange qui la mettait quand même sur sa route ?

Notes:

Wow ça fait presque deux ans et demi que j'ai commencé à écrire cette fic. Il s'en est passé des choses depuis ! Mais elle est là, enfin et j'espère qu'elle vous plaira !

Merci encore et toujours à ma bêta lesbullesdegg. Si j'avais terminé cette histoire début 2024 comme prévu, tu ne l'aurais sûrement pas bêta. Un mal pour un bien en somme.

Chapter Text

Son réveil sonna. Karadec ouvrit les yeux. Depuis quand avait-il commencé à soupirer quand il se réveillait ? Et pas simplement soupirer mais expirer de toute son âme. Il exerçait pourtant le métier dont il avait rêvé depuis l'enfance. Il était commandant à la Police Judiciaire. Il mettait les criminels sous les verrous. Il rendait justice aux victimes. Chaque jour, il avait la conviction de rendre le monde meilleur. Il le faisait dans les règles, en ayant gagné, à force de dévouement et de rigueur, le respect de ses pairs. Il avait une confiance totale en ses deux lieutenants et continuait de travailler à merveille avec Céline, devenue commissaire depuis quelques années.

Ses crises de mélancolie matinales étaient d’autant plus inexplicables que tout se passait bien à la maison, avec Sofiane. Tout se passait très bien même. Son frère avait rencontré quelqu’un. Karadec l’aimait beaucoup mais quand ils étaient à la maison tous les deux, il savait qu’il n’était pas aussi heureux pour son cadet qu’il aurait dû. Peut-être que Sofiane le sentait et que c’était pour ça qu’il passait plus de temps à l’extérieur, laissant son aîné profiter de la maison pour lui tout seul.

Karadec se retourna dans son lit mais se ravisa bien vite. En hiver, la place vide à côté de lui était bien trop froide pour s’y aventurer dès le réveil. Il ne se souvenait même plus la dernière fois qu’une femme l’avait occupé, même brièvement. Il continuait pourtant ses rendez-vous galants chez Ranir, mais cela n’allait jamais plus loin. Et, comme il n’était pas du genre à ramener une femme chez lui le premier soir, cela faisait donc très longtemps. Certes, il avait bien dîné avec une ou deux un peu plus entreprenantes mais leur rentre-dedans l’avait mis plus mal à l’aise qu’autre chose. De toute façon, il ne cherchait pas une compagne pour la nuit. Mais bon, cela ne servait à rien de ruminer. Il repoussa la couverture et sortit du lit. Le froid qui le saisit atténua un peu ce sentiment étrange qui l’avait étreint.

Dans la salle de bain, Karadec évita soigneusement son propre regard. Plusieurs fois, il avait tenté, par réflexe, de sourire à son reflet. Le résultat avait été si faux et pitoyable qu’il aurait pu en rougir de honte rien qu’à s’en souvenir. Il se déshabilla rapidement et entra dans la douche, laissant l’eau chaude réchauffer sa tête puis ses épaules, descendant lentement jusqu’à ses pieds. Karadec aurait bien voulu attendre que la chaleur s’insinue plus profondément dans sa chair. Mais il savait d’expérience qu’elle n’atteindrait pas cet endroit, au fond de lui, qui battait pourtant si fort d’en avoir besoin.

Comme à chaque fois qu’il y pensait, Karadec avait l’impression que son cœur pulsait plus fort, plus douloureusement aussi, résonnant dans son âme comme un glas. La pièce lui parut soudain plus sombre et ses oreilles se mirent à siffler. Il sortit précipitamment de la douche et se frictionna le haut du corps avec sa serviette. Le plus simple, c’était de ne penser à rien mais c’était beaucoup plus facile à faire au travail.

Karadec s’habilla donc en vitesse, remplit sa gourde du thé qu’il se refusait à boire ici, seul, et coinça une tartine entre ses lèvres pour filer au plus vite. Une fois à la DIPJ, il put enfin souffler. Il s’installa à son bureau et se lança dans la rédaction d’un PV qu’il s’était laissé de côté la veille justement pour avoir quelque chose à faire en arrivant et ne pas avoir à subir les conversations du matin avec les collègues.

Si Gilles et Daphné avaient bien compris qu’il ne fallait pas aller au-delà d’un « Ça va ? » auquel il pouvait répondre sans répondre, d’autres étaient toujours plus insistants. Céline, quant à elle, le regardait comme pour lui dire quelque chose mais s’en abstenait et il lui en était fort gré. Juste au-dessus de lui quelqu’un se racla la gorge :

- Euh… Bonjour ?

- Bonjour… Vous cherchez quelque chose ? demanda Karadec se montrant poli malgré l’étrangeté de la situation.

- Je viens pour avouer un crime. C’est à vous qu’il faut que je m’adresse ?

- Bien sûr. Asseyez-vous.

Karadec se méfiait des soi-disant crimes d’un octogénaire. Avec un peu de chance, cette affaire l’occuperait un peu, tout en étant facilement réglée. Le commandant remarqua tout de même que, malgré son visage avenant, l’homme avait les traits tombants et les yeux rougis. Il s’assit, défroissa son pantalon et posa ses deux mains sur le bureau.

- J’ai tué ma femme.

S’il fut surpris par un tel aveu, Karadec n’en laissa rien paraître.

- Je vais avoir besoin de plus d’informations monsieur, lui répondit-il calmement, prenant tout de même soin de bipper Gilles pour attirer son attention.

- Je m’appelle Édouard Champion et j’ai tué ma femme, Maryse.

Karadec ouvrit son ordinateur pour prendre sa déposition.

- Où est-ce que c’est arrivé, monsieur Champion ?

- À la maison. Notre maison. Hier soir…

Sa lèvre inférieure se mit à trembler et il donna l’adresse en larmoyant. Dès que Gilles l’eut entendu, il prit sa veste et sortit. La première chose à faire, c’était de vérifier ses dires. Le vieillard pouvait être en plein délire. Ils échangèrent un regard, un hochement de tête et Karadec se re concentra sur leur coupable autoproclamé.

- Vous savez, j’ai rencontré Maryse le jour de mes 18 ans. On s’est tout de suite entendu. Je l’ai demandé en mariage deux ans plus tard. Ça me paraissait normal, naturel, de vouloir passer ma vie avec elle. Elle était comme moi, on se comprenait…

- Monsieur Champion, pourquoi avoir tué votre femme ?

- J’étais persuadé de l’aimer, vous comprenez ?

Karadec se réinstalla dans sa chaise étrangement mal à l’aise face au récit de l’histoire d’amour d’un homme marié depuis 50 ans. Car non, il ne comprenait pas.

- Quand j’ai rencontré Françoise, je n’ai pas compris tout de suite ce qui m’arrivait… Elle est entrée dans ma vie et c’était comme si je l’avais attendue depuis toujours. Je pensais à elle tout le temps. Les jours où je la voyais, tout allait bien, et ceux où je ne la croisais pas, tout était terne et morose. J’ai fini par me rendre compte que j’étais tombé amoureux… Pour la première fois de ma vie ! À 80 ans ! Maryse était ma confidente, ma meilleure amie… J’ai pensé… J’ai pensé qu’elle comprendrait… qu’elle accepterait… J’ai même voulu les faire se rencontrer hier soir mais Maryse a commencé à menacer Françoise… Elle avait un couteau… Je ne savais pas quoi faire…

- Vous l’avez poignardé ?

- C’était un accident ! Je n’ai jamais voulu ça… Mais, même après 50 ans ensemble, l’idée qu’elle puisse faire du mal à Françoise…

- Et c’était hier soir ? Pourquoi ne pas avoir prévenu la police tout de suite ?

- Je vais aller en prison pour ce que j’ai fait, monsieur le commandant, je voulais au moins passer une dernière soirée libre avec Françoise…

Au fil de son histoire, il s’était recroquevillé sur lui-même, pleurant à chaudes larmes. Karadec sentit son téléphone vibrer. Un SMS de Gilles.

« On a trouvé madame Champion… Une certaine Françoise nous attend sur place. » Alors c’était vrai. Cet homme avait tué la femme qui partageait sa vie depuis plus de 50 ans pour une autre et dans ses lamentations tout ce qu’il parvenait à dire c’était « Je l’aime tellement, vous comprenez ? »

- Monsieur Champion, vous êtes en état d’arrestation à compter d’aujourd’hui…

Bien sûr, il n’opposa aucune résistance. Karadec aurait dû immédiatement rédiger le PV. Gilles avait fait les premières constatations sur la scène de crime, et maintenant que la PTS était arrivée, il revenait à la DIPJ avec cette fameuse Françoise. Il aurait donc eu beaucoup de choses à préparer avant de l’interroger mais il restait dans son coin, à observer Édouard Champion, apathique et larmoyant, comme captivé par cet homme, sans savoir pourquoi. Il n’avait pas bougé de là, se morfondant visiblement. Karadec ne sut pas combien de temps il l’observa comme ça, quand soudain, il se leva et s’illumina. Le commandant fut presque émerveillé par un tel changement. Derrière lui, Karadec voyait s’avancer une personne qui aurait assez bien collé au prénom de Françoise. Il les regardait, complètement fasciné, alors que les deux amoureux pressaient leur main de chaque côté de la vitre comme si cette seule proximité leur était un réconfort. Leurs yeux, comme leur geste, débordaient d’amour. Pas étonnant qu’après 50 ans de mariage, Maryse ait vrillé en le voyant comme ça. Ils avaient quelque chose, tous les deux, qui faisait que le commandant n’arrivait pas à regarder ailleurs. Plus tard, quand il interrogea Françoise, elle raconta exactement la même chose que lui. Le meurtre bien sûr, mais surtout leur amour et leur coup de foudre immédiat. C’est Céline qui abrégea l’interrogatoire. Il ne s’était même pas rendu compte qu’il écoutait Françoise parler d’Édouard depuis une demi-heure.

- Qu’est-ce qui se passe, Adam ? Tu as l’air complètement à l’ouest.

- Désolé, je pensais à autre chose…

En vérité, il avait écouté chacune de ses paroles avec une attention parfaite et certaines phrases étaient déjà en train de s’incruster en lui. En rédigeant ses PV, il les entendait encore. « Tu vois, 80 ans… on a encore le temps. » Karadec sursauta en s’entendant penser cela si clairement. Il se figea, le cœur battant la chamade. Pendant une fraction de seconde, il l’avait espéré si fort que sa poitrine s’en était comprimée. Il soupira. De toute façon, ce genre de chose n’arrivait pas parce qu’on l’espérait, et surtout, n’arrivait qu’aux autres. Incapable de se concentrer à nouveau, il se leva et quitta la DIPJ.

Sur le chemin, il reçut un texto de Sofiane pour lui dire qu’il serait là ce soir et il en fut soulagé. Il pourrait penser à autre chose mais dès qu’il entra, son frère s’exclama :

- Qu’est-ce que c’est que cette tête ? Il s’est passé un truc aujourd’hui ?

Karadec se raidit un instant avant de reprendre ce qu’il faisait.

- Non, pas du tout.

- Donc tu t’es juste réveillé grave coincé ce matin, c’est ça ? lui demanda-t-il alors que son frère passait devant lui.

Karadec soupira. On ne le laisserait pas oublier quoi… Il fila pour se changer, espérant que son frère comprendrait le message et le laisserait tranquille. La douche fut brève, le changement de tenue encore plus. Mais, au lieu de redescendre, Karadec s’assit un moment au bord de son lit. S’il était trop rapide, Sofiane poserait des questions. Mais s’il restait seul trop longtemps, c’est lui-même qui se les posait, les questions.

Karadec se recula pour s’asseoir en tailleur. Une petite séance de méditation lui ferait le plus grand bien. Sauf qu’au moment de faire le vide dans sa tête, il voyait le visage d’Édouard qui s’illuminait quand Françoise rentrait dans la pièce, puis son propre regard qu’il esquivait dans la glace. Vaincu, il se releva précipitamment et rejoignit la cuisine.

- Ah c’est beaucoup mieux, s’exclama son frère quand il entra. Maintenant tu es ronchon et propre !

Karadec se voyait répondre mille et une choses mais se contenta de mâchonner un bout de phrase que même lui ne comprit pas et d’aider son frère à mettre la table.

- Ça sent la grosse ambiance ce soir encore…

Déterminé à ne rien dire qui pourrait le trahir, Karadec resta silencieux alors que son frère sortait du four un plat de lasagnes végétariennes. Il les reconnaissait. Sofiane avait été les chercher spécialement chez un traiteur qu’il adorait. L’odeur seule lui remit un peu de baume au cœur.

- Tu savais que Sarah aussi était fan de ton traiteur ? On y va souvent tous les deux.

Pourquoi grinçait-il des dents chaque fois que son frère mentionnait sa petite amie ? Il l’appréciait beaucoup pourtant, c’était une fille très sociable et aimable, mais quand Sofiane parlait de toutes ces choses qu’ils faisaient ensemble, c’était plus fort que lui.

- C’est vrai qu’il est bon, commenta-t-il quand il se rendit compte qu’il n’avait rien répondu.

- Et toi ?

- Quoi, moi ?

- Je sais pas. T’as des nouvelles ? Des restos que t’aurais testé ? Des films ? Des filles…

Sofiane avait subtilement baissé la voix au fur et à mesure de sa question mais Karadec n’était pas dupe.

- Non, rien.

- Qu’est-ce qui peut bien se passer dans ta vie de toute façon ? souffla Sofiane presque trop bas pour que son frère ne l’entende. 

Karadec posa aussitôt ses couverts et repoussa son assiette.

- Je n’ai plus faim.

Quand il se leva pour quitter la table, Sofiane essaya de le retenir.

- Non mais Adam ! C’est pas ce que je voulais dire !

- Ça n’a rien à voir. Je suis fatigué, c’est tout.

Son frère le regarda partir avec un air de chien battu, il ne le croyait pas. Ce qui n’était pas étonnant. Karadec peinait déjà à se croire lui-même. Depuis la première fois que leur coupable du jour l’avait regardé droit dans les yeux en lui disant « vous comprenez ? » et que Karadec avait dû admettre, en son for intérieur que non, un poids lui pesait sur la poitrine.

Dans la salle de bain, il n’alluma pas la lumière, refusant de croiser son reflet. Il s’allongea, lourd et gourd, ayant l’impression de s’écrouler sur son lit. Comme habituellement pourtant, il se recroquevilla sur le bord du matelas. Il s’était toujours couché ainsi. Déjà enfant, Sofiane se moquait, lui demandant s’il attendait quelqu’un, mais ça l’avait bien arrangé, les fois où ils avaient dû partager leur chambre. Il s’endormit de suite, ne supportant pas de garder les yeux ouverts plus longtemps. Cette journée n’avait que trop duré.

oOo


Karadec est à la DIPJ. Il ne sait pas comment il est arrivé là. Il est assis derrière son bureau mais il est aussi assis sur le rebord de la fenêtre. Pourtant il sait que ce n’est pas lui, pas tout à fait. Sur la fenêtre, il regarde dehors, une lettre posée sur les genoux. Lorsqu’il tourne à nouveau la tête vers l’open space, il voit qu’il est aussi assis contre son bureau, en costume avec un drôle de nœud papillon aux motifs léopard et un sourire aux lèvres.

- Bonjour, salue le nouvel arrivant.

- Pourquoi est-ce que tu es habillé comme ça ? demande-t-il.

- Pour mon rendez-vous avec Morgane, bien sûr !

Son vis-à-vis lui répond d’un air entendu comme si Karadec devait comprendre mais, bien évidemment, il ne comprend rien. Il ne s’est jamais autant mis sur son trente et un pour ses rendez-vous du mercredi.

- C’est ça que j’aurai dû faire. Qu’est-ce qui m’a pris de la demander en mariage directement ? En même temps, monsieur Alvaro, ça sonne bien...

Celui qui vient de parler se tient debout devant le tableau. Au début, Karadec pense qu’il s’agit enfin d’une autre personne mais, à bien y regarder, il lui ressemble lui aussi comme deux gouttes d’eau, simplement avec la barbe et les cheveux beaucoup plus longs. Il parle comme pour lui-même, ne se souciant pas des autres.

- Excusez-moi, mais il est où le parc de Yüna ?

Tous les trois se tournent vers l’entrée de l’open space, celui assis à la fenêtre ne fait même pas semblant d’entendre. Un nouveau Karadec vient de faire son apparition. Il s’avance jusqu’à eux, désignant l’espace à côté de leur bureau.

- Yüna ? s’interroge-t-il alors, complètement perdu.

- Attends ! Toi, c’est une fille ? les interrompit encore un nouvel alter ego qui était assis dans la chaise de Gilles. Moi j’ai un petit Malo.

- Morgane a accouché ? Le bébé va bien ? Il n’y a eu aucun effet secondaire de l’arsenic ?

Le nouveau venu est interrompu par tous les autres, immédiatement inquiets de cette histoire d’empoisonnement à l’arsenic. Karadec ne comprend plus rien. Ils sont tous si animés, si vivants… Soudain ses pensées sont interrompues par une main posée sur son épaule, Karadec se tourne pour voir que son alter ego de la fenêtre s’est rapproché de lui.

- Elle n’est plus là non plus, hein ? murmure-t-il comme s’il ne veut pas que les autres entendent.

- Pardon ?

- Je le vois dans tes yeux… Je… Je ne sais pas si pour toi elle a eu le temps mais si tu veux j’ai la lettre avec moi.

Et comme s’il lui tendait son bien le plus précieux, Karadec dépose la feuille devant lui. À peine, pose-t-il les yeux dessus qu’il est comme aspiré par le papier et se réveille en sursaut dans son lit, seul. 

Chapter Text

Pour la première fois depuis bien longtemps, Karadec se regarda avec attention dans le miroir de sa salle de bain. Le Karadec de la fenêtre avait raison. Ils avaient quelque chose de fondamentalement différent des autres. De terne, éteint. Karadec essaya de chasser ce rêve étrange de sa mémoire mais plus il voulait ne pas y penser, laisser le songe se dissiper aux lumières du jour naissant, plus les images de ce dernier s'immiscaient en lui.

Ce fut encore pire à la DIPJ, Karadec avait l’impression de les revoir partout, avec leurs grands sourires, leurs discussions de compagnes et d’enfants, l’étincelle qui brillait dans leurs yeux.

En fait, il pensait tellement à ça qu’il peinait à se concentrer sur son travail. Pourquoi avait-il rêvé de ça ? C’était absurde. Et puis soudain, il se souvint du nom qu’ils avaient tous à la bouche. Il ne connaissait aucune Morgane, ni de près ni de loin, alors pourquoi ce prénom lui était-il venu ? Et puis « Alvaro » ? C’était la première fois qu’il entendait un nom de famille pareil. D’où est-ce qu’il avait sorti ça ? Il l’avait sûrement entendu dans une conversation. Alors qu’il essayait de convaincre son esprit, ses doigts, eux, étaient déjà en train de taper ce nom dans la barre de recherche. Une fois face au fait accompli, Karadec pressa le bouton entrer. De toute façon, qu’est-ce qui pouvait bien sortir ?

À sa grande surprise, il obtint un résultat. Morgane Alvaro existait. Son cœur se mit à battre plus vite. Il ouvrit le dossier. Elle était connue de leurs services pour de petits méfaits : outrages à agent, insubordination et participations actives à des manifestations anti-police. Tous signalés dans Lille et ses environs. C’était de là qu’il avait dû entendre son nom. Mais pourquoi aurait-il imaginé un scénario pareil avec cette anti-flic trouble-fête ? Fronçant les sourcils, il s’apprêta à fermer le classeur quand il remarqua un dossier d’enquête qui était remonté avec ce nom. Cette Alvaro avait-elle déjà fait l’objet d’une enquête ? Karadec l’ouvrit et son trouble ne fit qu’augmenter. Elle était liée à une affaire de disparition. Un certain Romain Destat. Karadec parcourut le résumé du dossier en diagonale pour voir comment est-ce qu’elle était impliquée avant de se rendre compte que c’était elle qui l’avait signalé. Karadec aurait pu laisser tomber, ce n’était qu’un nom au hasard, comme ça aurait pu être n’importe lequel mais il voyait toujours le visage des autres. Elle n’est plus là non plus, hein ? Il nota la référence du dossier d’archives.

Il s’était d’abord dit qu’il attendrait la fin de la journée pour aller le chercher mais se ravisa bien vite, il valait mieux aller le chercher à midi, ce serait plus pratique. Finalement, dès la pause café, qu’il ne prenait jamais, il tendait son post-it avec la référence à Axel, leur archiviste.

- Alors, on se lance dans les cold case, commandant ? s’étonna-t-il en s’éloignant.

- C’est juste pour une vérification, se crut obligé de préciser Karadec.

- Et bien ça va être rapide, lui dit-il quand il revint, posant devant lui une pochette cartonnée.

Il l’ouvrit pour découvrir une pauvre feuille solitaire.

- C’est tout ?

- Je peux tout vous trouver, commandant, tant que c’est dans les archives. Pour cette référence, je n’ai pas plus. Vous vous rendez compte que chez moi, je perds constamment mes affaires alors qu’ici…

Mais déjà Karadec ne l’écoutait plus. Il avait signé le registre et s’éloignait avec son dossier à une feuille. De retour à son bureau, il ne put résister. C’était la déposition de madame Alvaro, visiblement rédigée à contrecœur aux vues de certains commentaires. Elle racontait que son compagnon, le fameux Romain Destat, avait disparu après avoir été arrêté par la police à la ZAD d’Amiens le 5 novembre 2005. Et puis plus rien. Le dossier était vide. Aucune vérification n’avait été faite. Le brigadier qui avait pris cette plainte était maintenant lieutenant. Karadec le connaissait, de vue au moins, il travaillait deux étages plus haut. Ça vaudrait toujours le coup d’essayer d’aller le voir. En attendant midi, Karadec chercha « Romain Destat » dans la base de données interne. Il trouva effectivement le PV de son arrestation. Il avait agressé des policiers. Quand on regardait le profil de sa compagne, cela semblait cohérent mais il trouva aussi son PV de sortie, le lendemain. Romain Destat avait donc disparu après son séjour chez eux. Karadec lança donc une demande pour savoir si ses téléphones et comptes bancaires avaient enregistré une quelconque activité depuis lors. Karadec n’était pas le genre à regarder sans cesse l’horloge, pourtant, ce jour-là, il eut l’impression de voir passer toutes les minutes qui le séparaient du repas. Dès que midi sonna, il quitta son bureau, emportant avec lui la déposition de madame Alvaro, personne n’en dirait rien. Le commandant était un habitué des dîners en tête à tête avec son travail. Il guetta avidement l’arrivée du lieutenant Morel et s’il se souvenait bien… Le voilà !

- Lieutenant Morel ! Bonjour, le héla-t-il.

Trop social pour refuser, Morel vint s’asseoir à sa table.

- Karadec ! Votre dossier n’est pas assez captivant ce midi pour que vous essayiez de parler avec des gens ? lui demanda-il en désignant la pochette.

- Si justement, c’est de ça que je voulais vous parler. Vous avez enregistré une déclaration de disparition en novembre 2005.

- Euh attendez, c’était il y a vingt ans et vous avez une idée du nombre de dépositions que j’ai dû prendre en novembre 2005 ?

- Je sais, je sais, mais si vous pouviez simplement jeter un œil…, lui demanda Karadec en glissant le dossier ouvert vers lui.

Morel commença à protester avant de jeter un œil à la déclaration.

- Alvaro ? C’est ça votre affaire ? Laissez tomber, c’est simple comme bonjour. Il s’est tiré son bonhomme.

- Vous vous souvenez ?

- 2 heures qu’elle est restée agrippée à mon bureau, cette folle ! Tout ça pour dire que son gars était parti. Y a aucun mystère là-dessous. Elle était chiante et enceinte jusqu’aux yeux, le gars s’est tiré pour sauver sa peau, c’est tout.

« Morgane a accouché. » Sa propre voix lui résonna si fort dans la tête qu’il dut faire un effort pour rester de marbre. Il prit son dossier et quitta la table, avec un peu de chance il y aurait de l’avancement. Il n’entendit même pas Morel qui l’appelait pour lui dire qu’il abandonnait son repas, sans y avoir touché. Arrivé à son bureau, il lança une recherche sur les corps non identifiés de la région pour cette fin d’année-là.

- Commandant, qu’est-ce que c’est que ça ?

Karadec sursauta et leva les yeux vers Céline avec l’impression d’avoir été pris en flagrant délit, pourtant elle ne regardait pas son écran d’ordinateur mais lui tendait une feuille qu’Adam reconnut tout de suite. Évidemment que ce genre de demande transitait par la commissaire, comment n’y avait-il pas pensé ?

- Ce sont les relevés bancaires et téléphoniques de Romain Destat, répondit-il, honteux.

- Et ça vient de quelle affaire en cours ?

Céline faisait à peine semblant de ne pas avoir déjà la réponse. Karadec se sentit rougir de honte.

- Aucune.

- Tu m’expliques ?

- Le dossier de disparition de Romain Destat est vide, Céline. Cette femme attend depuis vingt ans de savoir ce qui est arrivé au père de son enfant. Je sais bien que je suis censé finir ma paperasse mais…

- Vas-y.

- Pardon ?

- Vas-y. Enquête.

- Vraiment ?

- Y a rien dans ce dossier. Il paraît plus qu’évident que le lieutenant Morel avait raison et que Destat ait abandonné sa petite-amie enceinte. Ils étaient jeunes après tout. Pourtant ça fait super longtemps que je t’ai pas vu aussi motivé, alors fais-le. De toute façon, pour l’administratif, tu es toujours au moins deux fois plus rapide que les autres alors tu rattraperas à un autre moment.

Karadec n’en revenait pas. Il avait presque envie de prendre Céline dans ses bras pour la remercier.

- Adam, trouve-moi ce qui est arrivé à ce gars d’accord ?

Il acquiesça, bien décidé à élucider cette affaire quand soudain :

- Il est mort.

- Comment ça ? demanda Céline qui avait déjà commencé à s’éloigner.

Karadec ouvrit le premier dossier qui était sorti, datant du 7 novembre, soit le lendemain de la disparition de Destat.

- Un corps a été retrouvé dans le canal de Dunkerque. La vingtaine, brun, un mètre quatre-vingt, lut Céline par-dessus son épaule. Ça lui correspondrait ?

- Oui… Alors depuis tout ce temps, il est mort.

Karadec n’en revenait pas.

- Qu’est-ce qu’il a été faire là-bas, murmura-t-il en parcourant le dossier.

- Attends, regarde, ses affaires sont encore disponibles.

- Comment c’est possible ? C’était il y a presque vingt ans…

- Normalement pour un truc comme ça, c’est un ordre qui vient d’au-dessus. Je connais quelqu’un qui travaille à l’IGPN. Je l’appelle de suite.

- Merci Céline.

La commissaire ouvrit son téléphone sans vraiment aller bien loin. De toute façon, la plupart des policiers était encore en pause déjeuner. Peut-être que son contact aussi…

- Salut Roxane, c’est Céline Hazan. Non évidemment, tu me connais, en fait je t’appelais pour savoir si tu pouvais m’avoir un renseignement sur une vieille affaire. Oui. Bien sûr, je t’envoie le numéro du dossier de suite. Voilà…

Karadec la regardait avec espoir et Céline posa un instant son regard sur lui pour lui faire signe que les choses se présentaient plutôt bien. Soudain son attention fut de nouveau accaparée par l’appel qu’elle passait.

- Comment ça ? Facchin tu dis ? Et donc tu penses qu’on pourrait avoir accès aux affaires de notre gars ? Super. Merci Roxane, je te revaudrais ça.

À peine avait-elle raccroché que le commandant était debout.

- Alors ?

- Elle nous apportera les effets personnels de ton monsieur X dans l’après-midi.

- Dans l’après-midi ? Mais quand ça ? s’enquit-il.

- Adam, Romain Destat est porté disparu depuis vingt ans et, en une matinée, tu viens peut-être de le retrouver. Je pense que, niveau efficacité, on est pas mal. Ça te donnera le temps de faire un peu de paperasse sur des dossiers qui, eux, urgent un peu plus !

Bien qu’elle le taquinait, Karadec savait reconnaître un ordre quand il en recevait un, même dissimulé. Il se rassit donc à contrecœur et attendit avec impatience la venue de cette Roxane.

oOo

- Commandant Karadec ?

Ce dernier releva les yeux de son écran pour découvrir une grande femme brune qui se tenait à l’entrée de l’open space avec un carton. Il bondit de sa chaise.

- Commandant Ascher ? Bonjour ! Merci d’avoir fait aussi vite.

Il l’invita à poser son fardeau sur son bureau, il ne manqua pas qu’elle avait dû l’épousseter avant de l’emporter. Il lui en fut reconnaissant. La poussière, ce n’était vraiment pas son truc.

- Ça avait l’air très très urgent cette affaire, lui dit-elle alors sur un ton léger et ironique qu’il ne comprit pas bien.

Alors qu’elle lui avait apporté le motif de leur rencontre, le commandant Ascher restait là, comme si elle attendait quelque chose. Karadec lui n’en attendait qu’une seule, qu’elle le laisse et qu’il puisse enfin savoir si oui ou non ces affaires étaient celles de Romain Destat.

- Vous pouvez m’appeler Roxane, dit-elle alors, face à son silence.

- Adam, répondit-il simplement.

- Et vous connaissez Céline depuis longtemps ?

Pourquoi lui posait-elle toutes ces questions ?

- Ça commence à faire quelques années. Je suis arrivé dans son service, il y a presque dix ans maintenant.

- Ah oui ? Moi j’étais à l’école de Police avec elle.

Adam se contenta de hocher la tête, ne sachant pas très bien où tout cela menait. Il avait l’impression que le carton l’appelait et ses doigts le démangeaient de l’ouvrir.

- Et elle vous fait souvent ça ?

- Ça quoi ? demanda-il visiblement confus.

- Et bien… se débrouiller pour vous présenter des femmes …

Oh !

- Oh ! Non, pas du tout ! C’est… je… je crois qu’il y a un malentendu. Je cherche vraiment à élucider cette affaire… Ce serait long à expliquer mais elle n’a jamais essayé de… enfin…

Il se sentait rougir jusqu’aux oreilles que cette femme ait pu croire que Céline lui arrangeait des coups comme ça.

- Oh excusez-moi, je comprends très bien… Après si vous ne faites rien… Le restaurant au coin de la rue est très bien.

- Le restaurant… ? Vous… Vous savez quelque chose sur cette enquête ?

- Non, je voulais dire pour manger tous les deux, apprendre à se connaître un peu mieux. Ce soir ? Vingt heures ?

Ses mains se figèrent sur le carton. Est-ce qu’elle était vraiment en train de lui proposer un rencard ? Karadec resta complètement abasourdi mais le commandant Ascher ne s’attarda pas plus. Elle fit volte-face et partit. Dès qu’elle fut hors de sa vue, toute son attention retourna aux affaires qu’elle lui avait apportées.

Il ouvrit le carton avec des mains légèrement tremblantes puis étala les sachets qu’il contenait sur son bureau. Un trousseau de clés. Une paire de converse rouge usée. Un costume qui paraissait à peine avoir quitté le magasin. Pour un gars qui traînait dans les ZAD et qui était à peine sorti de garde à vue, cela ne semblait pas coller.

Karadec examina les clés, fit les poches du pantalon au cas où quelque chose avait été oublié puis sortit la chemise pour faire de même. Il était si concentré dans son examen que lorsque quelque chose claqua en tombant à terre, il sursauta. Se penchant à terre, il trouva un jeton. Un jeton de casino.

oOo


Karadec n’avait pas perdu une seconde et avait directement filé vers Dunkerque. Le casino d’où provenait ce jeton était tout proche du canal où l’on avait retrouvé le corps non identifié. C’était presque trop beau pour être vrai… enfin « beau »… il se comprenait.

Son cerveau bouillonnait de pistes et d’hypothèses. Il était exalté comme il ne l’avait pas été depuis très longtemps. L’idée qu’il puisse apporter des réponses à cette femme, même tragiques, le stimulait.

Quand il entra dans le casino, il savait qu’il n’y avait presque aucune chance que l’établissement ait gardé une trace du passage d’un jeune homme en costume vingt ans auparavant mais cette affaire l’avait tant surpris jusque-là qu'il ne perdait pas espoir.

- Bonsoir, commandant Karadec de la Police Judiciaire, je sais que ma demande va vous paraître saugrenue mais est-ce que vous vous souvenez de cet homme ? Il est venu ici il y a…

- Presque vingt ans ! Oui bien sûr que je me souviens ! Il a gagné 1 million en moins d’une heure. On n’avait jamais vu ça. On était persuadé qu’il trichait mais on n’a jamais pu le prouver… J’ai gardé toutes les vidéos de cette soirée, au cas où.

Karadec n’en croyait pas sa chance. Toute cette affaire n’avait aucun sens. C’était comme si elle avait attendu, bien sagement, qu’il n’arrive mais il n’allait pas s’en plaindre. Avec les vidéos, il pourrait confirmer une bonne fois pour toute qu’il s’agissait bien de Romain Destat qui, après avoir fait sauter la banque au casino, était mort d’une rupture d’anévrisme en sortant, peut-être à cause du choc émotionnel.

La vidéo était sans appel. Le commandant en demanda une copie, pensant que peut-être cela soulagerait madame Alvaro d’avoir une image des derniers instants de son compagnon puis remercia son hôtesse et rentra.

Sur le chemin du retour jusqu’à Lille, Karadec envisagea de s’arrêter directement chez les Alvaros. Il avait noté l’adresse mais se ravisa finalement. Céline avait raison. Morgane Alvaro avait attendu deux décennies, elle pouvait bien attendre une nuit de plus. Et puis peut-être qu’il valait mieux attendre le matin pour annoncer une telle nouvelle.

oOo

 

Lorsqu’il rentra chez lui, son frère était dans le canapé et le regarda par-dessus le dossier.

- Il s’est passé quelque chose au boulot ? lui demanda-t-il.

- Non pourquoi ?

- Parce que tu rentres à 21 heures et que t’as même pas pensé à prévenir…

- J’étais… pris par une enquête…

- Ça faisait sacrément longtemps que ça ne t’était pas arrivé quand même.

- Qu’est-ce que vous avez tous avec ça aujourd’hui ? s’indigna-t-il.

Il aurait voulu être plus virulent mais soudain quelque chose lui traversa l’esprit. Il était 21 heures… Il avait complètement manqué son rendez-vous avec la commandante Ascher. Mais, là où normalement, oublier un rendez-vous l’aurait profondément troublé et où il aurait préparé des excuses toute la soirée, cette fois-ci, il oublia bien vite cet acte manqué au profit de se demander comment il allait annoncer la mort de son compagnon à Morgane Alvaro.

Pensant à cela, il ne s’était même pas rendu compte qu’il avait quitté le salon en laissant son frère plus que dubitatif mais, étrangement souriant. Et, pour une fois, il ne se fit pas prier pour aller se coucher. Il ne l’admettrait jamais, mais son cœur battait un peu plus vite en imaginant que peut-être il allait encore rêver de ces autres Karadec. 

Chapter 3

Notes:

J'ai un peu oublié de poster ce matin, oups...

Chapter Text

Quand il se réveilla le lendemain, à l’aube, son cœur était lourd. Il était resté seul toute la nuit. Pourquoi se sentait-il abandonné alors que c’était simplement un rêve, certes très étrange puisqu’il l’avait mené jusqu’à l’affaire Destat, mais juste un rêve quand même ? L’affaire Destat… Le corps… Morgane Alvaro…

Dès qu’il pensa à la compagne de sa victime, Karadec bondit hors du lit. Comme la veille avec le carton des scellés, tout son corps semblait le pousser vers cette affaire, ce qui, aux vues des informations dont il disposait, n’était pas justifié. Son attente tenait en une chose si absurde qu’il refusait même de la reconnaître vraiment. Son rêve. Ce qu’il ne s’expliquait toujours pas, en revanche, c’est pourquoi son esprit avait ressorti cette information maintenant et surtout pourquoi avec un tel scénario ? S’il renonçait à sa fierté, il aurait pu admettre que c’était surtout ça qui l’avait motivé… Mais de là à se dire que son esprit lui-même avait créé une stratégie basée sur le manque affectif pour rendre justice… Karadec aurait ri, si dans les faits ça ne s’était pas révélé si efficace. Mais alors pourquoi penser à ça le rendait-il si triste ? Pourquoi les visions qu’il avait imaginées, animées et pétillantes, le torturaient-elles si elles étaient uniquement le fruit de son imagination ? Et en même temps, comment pouvait-il en être autrement ?

Repoussant ces pensées moroses, il s’accrocha à la seule chose qui faisait sens. Il avait trouvé ce qui était arrivé à Romain Destat et, ce matin, il allait en informer la compagne de ce dernier. Il s’habilla et entra dans son GPS l’adresse qu’il avait notée. Quand il arriva devant la maison, son cœur battait fort, ses mains étaient moites. Karadec sentait une sorte d’anticipation monter en lui qu’il ne parvenait absolument pas à contrôler. Il se racla la gorge et se surprit à essayer de remettre ses cheveux en place alors que ça faisait des années qu’il les avait si courts donc y passer une main ne changeait rien.

Il frappa à la porte. Pendant quelques instants, il entendit ses battements de cœur jusque dans son crâne. Finalement on lui ouvrit et Karadec dévisagea, interloqué, l’homme qui se tenait là. Ça pouvait être n’importe qui, un frère, un ami, un cousin, alors pourquoi était-il déçu ?

- Bonjour, commandant Karadec de la Police Judiciaire de Lille, je cherche une certaine Morgane Alvaro.

- Ah non mais pas encore ! On ne la connaît pas cette femme, laissez-nous tranquilles !

- Comment ça ?

- Elle a déménagé depuis des années votre Morgane Alvaro.

- Et vous savez où je peux la trouver ?

- Moi ? Non et je ne veux pas savoir où trouver cette folle mais je sais que le voisin la connaissait bien, peut-être qu’il sait lui.

- Ce voisin-là ? demanda Karadec en désignant une maison.

L’homme lui fit simplement un signe de tête avant de refermer la porte, visiblement soulagé qu’on le laisse tranquille avec cette affaire. Karadec s’en fut donc pour frapper à la porte du voisin qui à l’évidence « la connaissait bien ». Ce dernier ouvrit presque immédiatement.

- Bonjour, qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

- Bonjour, commandant Karadec de la Police Judiciaire de Lille, je cherche une certaine Morgane Alvaro. Sauriez-vous où je peux la trouver ?

- Morgane ? Si vous la cherchez ici, vous ne risquez pas de la trouver. Elle a déménagé.

- C’est ce que j’ai cru comprendre. On m’a dit que vous connaîtriez peut-être sa nouvelle adresse.

- Évidemment que je la connais. Elle loge chez moi !

Le cœur de Karadec fit un bond dans sa poitrine alors qu’il ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil derrière le retraité.

- Ah non, pas ici ! Ce serait compliqué avec les enfants mais chez ma mère, enfin anciennement chez ma mère, elle est décédée, la pauvre…

- Toutes mes condoléances, répondit Karadec par réflexe alors qu’il se moquait bien des histoires de parents décédés de cet homme.

- Oh, elle a eu une belle vie, 102 ans quand même ! Et puis comme je lui disais souvent…

- Excusez-moi monsieur…

- Appelez-moi Henry.

- Excusez-moi monsieur Henry mais Morgane Alvaro…

- Ah oui ! Morgane ! D’ailleurs vous ne m’avez pas dit ce que vous lui vouliez. Vous êtes de la police ?

- Je veux simplement lui parler.

- Vous savez Morgane a beau faire des bêtises, elle ne ferait pas de mal à une mouche.

- Monsieur Henry, pourriez-vous simplement m’indiquer l’adresse de madame Alvaro s’il-vous-plaît ?

- Non mais attendez, comment ça vous voulez juste lui parler ? Parce que si vous devez l’emmener elle va m’appeler pour garder les petits et aujourd’hui ça ne m’arrange pas trop…

- Monsieur Henry si vous ne me donnez pas maintenant son adresse, c’est vous que je vais emmener au poste.

 

oOo

 

Quand il se gara enfin devant la nouvelle adresse des Alvaro, Karadec avait réussi à se calmer et tout un tas de nouvelles questions parasites flottaient dans son esprit. Elles n’avaient absolument rien à voir avec l’enquête et pourtant, elles creusaient un sillon toujours plus important dans le cheminement de ses pensées. Henry avait mentionné plusieurs enfants, Morgane Alvaro en avait donc refait après la disparition de son compagnon mais avait-elle refait sa vie du même coup ? Peut-être que le changement de maison en était la preuve. Peut-être qu’elle ne voudrait pas de ses informations sur Romain Destat mais ce n’était pas à lui d’en décider, il avait fait son boulot de flic, maintenant, la suite logique c’était d’en informer la principale concernée.

Il frappa, s’attendant cette fois-ci à peu près à tout et il ne fut pas déçu. Encore une fois, c’est un homme qui lui ouvrit tenant une petite fille dans ses bras, suivit par un ado bougon.

- Bonjour. Excusez-moi, on allait partir. Qu’est-ce que vous voulez ?

- Commandant Karadec de la Police Judiciaire de Lille. Est-ce que Morgane Alvaro est ici ?

L’homme soupira et se retourna.

- Morgane ! Y a la police à la porte !

Karadec faillit en avaler sa salive de travers. Elle était là, ça y est. Il l’avait trouvée. Son cœur se mit à battre à tout rompre quand il entendit venir du fond de la maison un « Quoi encore ? » surpris, puis elle apparut. Karadec fut comme hypnotisé par sa chevelure rousse, par les couleurs criardes qu’elle portait. Il ne pouvait pas dire qu’il était fan, tout comme il ne pouvait pas nier l’effet que ça avait sur lui. Quand il croisa son regard bleu électrique, il en oublia presque ce pourquoi il était venu.

- Qu’est-ce que tu as fait encore ? s’exaspéra l’homme.

- Mais j’en sais rien, demande lui !

- Non ! Je veux pas savoir ! Je te ramènerais les enfants vendredi… Enfin si t’es pas en taule d’ici là, répliqua-t-il en jetant un regard au commandant.

- Je suis juste venu parler, se crut-il obligé de préciser.

- La police ? Parler avec Morgane ? pouffa-t-il. Bon allez, on y va.

L’homme les laissa et Karadec aurait pu se mettre une claque quand il pensa, immédiatement et avant tout, que cette histoire de garde d’enfants par semaine voulait dire qu’ils étaient séparés. Le commandant se rendit alors compte que Morgane le fixait, accoudée au chambranle de la porte, les bras croisés sur sa poitrine, depuis un moment et que lui, ne disait rien.

- Bon, qu’est-ce que vous voulez ?

- Juste parler.

- J’ai pas le temps, déclara-t-elle en fermant la porte.

- C’est à propos de Romain Destat !

Le battant s’ouvrit à nouveau, lentement et Karadec aurait pu croire avoir affaire à une autre personne tant son visage avait changé. Sa face était livide. Il pouvait y lire le choc, la tristesse, l’espoir. Il reconnaissait ce regard d’autres affaires qu’il avait eu, de personnes qui avaient perdu leurs conjoints. L’émotion était la même, vingt ans après. Son cœur se serra.

- Romain ?

- J’ai de nouveaux éléments concernant sa disparition.

Madame Alvaro le toisait, méfiante. Il sentait pourtant qu’elle mourrait d’envie de lui poser des questions. Il lui montra donc un dossier et se permit d’insister.

- Je peux entrer ?

Le commandant fut étonné avec quelle docilité, elle, l’anti-flic, s’écarta du passage pour le laisser pénétrer chez elle. Chaque centimètre carré de la maison semblait occupé. Les affaires des enfants se mélangeaient avec ses affaires à elle tout au long du chemin qui les mena à la cuisine. Elle ne l’invita pas à s’asseoir mais prit elle-même une chaise au coin de la table et attendit. Karadec prit donc place à côté d’elle et posa son dossier entre eux.

- Premièrement, je tenais à m’excuser pour mon collègue de l’époque, il aurait dû prendre votre déposition sans rechigner et vraiment traiter votre dossier ensuite parce que…

- Okay, okay, c’était un poulet de merde, vous êtes un Super Poulet. J’ai compris mais alors, vous avez trouvé Romain ?

Karadec se racla la gorge et ouvrit sa pochette.

- Alors Romain Destat a été arrêté le 5 novembre 2005 sur la ZAD d’Amiens pour agression sur un représentant des forces de l’ordre et…

- Quoi ? Mais quel mytho ! Romain leur avait rien fait du tout.

- Pas de jets de pierres alors ?

- Non pas de jets de pierres, s’offusqua-t-elle. C’était pas son genre, à lui…

Mais à elle si, comprit-il entre les lignes.

- Ce flic a déboulé en mode cowboy et a chopé Romain direct !

- Donc vous accusez le capitaine Devos d’avoir menti ?

- Grave ! Même plus, je vous dis que s’il est arrivé un truc à Romain, c’est sa faute !

- Non mais vous êtes gonflée quand même ! Accuser un policier ! De toute façon, ça ne peut pas être lui. Monsieur Destat a signé un PV de remise en liberté le lendemain même.

Il lui sortit le document pour appuyer ses dires et Morgane se jeta dessus comme une affamée. Ses doigts parcouraient la signature de son compagnon comme une caresse à travers les années. Elle était si différente qu’il avait l’impression de voir deux femmes distinctes. Sûr que tant qu’il parlerait de l’affaire, il aurait son attention, il continua.

- Le soir même, il s’est rendu au casino de Dunkerque où il a gagné 1 million d’euros en jouant au Black Jack.

Là encore, il lui fournit une capture d’écran des caméras de surveillance comme preuve et Alvaro s’y accrocha avec la même avidité qu’elle l’avait fait pour le PV. Karadec prit une grande inspiration, la partie compliquée arrivait maintenant.

- Le lendemain… Un corps a été retrouvé dans le canal. Il correspond à la description que vous aviez donné de Romain…

- Non.

- La mort est accidentelle.

- Non, ce n’est pas lui.

- Madame Alvaro… Reconnaissez-vous ceci ? lui demanda alors Karadec le plus doucement possible en posant le trousseau de clés sur la table.

Il n’eut même pas besoin d’attendre sa réponse pour savoir. La révérence avec laquelle elle prit l’objet, parla pour elle.

- Je comprends pas… Pourquoi est-ce que vous avez ça ?

- C’est ce qu’on a retrouvé sur la victime… J’ai le reste des affaires dans ma voiture. Toutes correspondent à la tenue que monsieur Destat porte sur les caméras du casino.

Et soudain quelque chose de très étrange se passa. Toutes les émotions qui habitaient son visage le quittèrent. Elle entrouvrit la bouche et leva un doigt comme si elle avait une idée.

- Vous avez dit que Romain avait gagné 1 million au Black Jack ?

- Oui…

- C’est impossible. Romain était nul avec les chiffres et avec les cartes n’en parlons même pas. Même la bataille corse c’était trop compliqué. Vous avez la vidéo de son passage ?

Perturbé par son changement de ton si brutal, Karadec eut besoin de quelques secondes pour répondre. Morgane Alvaro n’avait plus rien d’une veuve éplorée, elle paraissait lancée dans cette énigme comme si c’était un jeu. De toute façon, il avait justement demandé à récupérer la vidéo pour la lui montrer. Une émotion lui traversa le visage quand Romain arriva et s’assit à la table.

- On l’avait achetée ensemble cette chemise, il la mettait jamais.

Puis la partie commença et elle fut concentrée sur parfaitement autre chose. Karadec ne pouvait pas s’empêcher de la regarder, elle. Il avait bien sûr remarqué qu’elle était belle, très belle, et ça dès qu’elle était apparue à la porte. Mais de la voir si concentrée et imperturbable maintenant alors qu’il avait aperçu juste avant à quel point cette disparition lui pesait encore… C’était fascinant. Elle était fascinante.

- Là ! s’exclama-t-elle soudain. Il a un complice.

- Comment ça ?

Le commandant avait regardé la vidéo dix fois peut-être, les croupiers du casino au moins le double, ils n’avaient rien vu.

- J’le savais que Romain n’aurait jamais pu faire ça… Regardez !

Elle remonta la vidéo et la lui montra avec emphase comme s’il devait comprendre quelque chose. Il regarda l’extrait puis leva les yeux vers elle.

- Bah alors commandant ? Y a rien qui vous choque ?

Refusant d’admettre qu’elle avait vu quelque chose qu’il avait manqué, il fronça simplement les sourcils. Elle le remit une fois encore. Il sentait son regard insistant sur lui et se mit à rougir. Il avait l’impression de connaître ce passage par cœur. Qu’est-ce qu’il avait bien pu rater ?

- Toujours pas ? Allez je vous le remets une dernière fois avec un indice.

Est-ce que c’était un jeu pour elle ? Elle lança de nouveau la vidéo puis se leva pour passer derrière lui. Quand les spectateurs applaudirent, elle lui couvrit les oreilles. Un frisson lui courut le long de l’échine alors qu’il essayait de s’esquiver mais Alvaro le maintenait en place…

- Regardez ! le gronda-t-elle comme si elle sermonnait un enfant distrait.

Mais comment pouvait-il se concentrer avec ses mains sur ses tempes ? Pourquoi est-ce que la chaleur de ses paumes le troublait-elle autant ? Elle rembobina une dernière fois la vidéo et se pencha juste au-dessus de lui. Leurs visages se frôlèrent.

- Là ! Ils applaudissent et Romain ne sait plus quoi jouer. Il a un complice et ils ont un signal sonore ! Vous avez d’autres vidéos de ce soir-là ?

- Euh non, mais le casino…

- Okay, on y va ! lui dit-elle en lui tapant sur l’épaule.

- Attendez madame Alvaro, si je vous ai montré cette vidéo c’est parce que votre compagnon était dessus et que c’est le dernier enregistrement qu’on ait de lui en vie mais vous n’êtes pas flic en fait !

- Et le complice alors ? Je suis désolé mais je crois que sur ce coup-là vous allez avoir besoin de mon œil d’expert. Vous inquiétez pas, je serais invisible !

Karadec leva haut un sourcil. Morgane Alvaro était le genre de personne à attirer tous les regards sans rien faire quand elle entrait dans une pièce. En tout cas, c’est l’effet qu’elle lui faisait. Mais il avait le sentiment que, de toute façon, quoi qu’il fasse, elle allait venir avec lui et cette certitude le réchauffait quelque part dans la poitrine. Il soupira pour la forme.

- Très bien, madame Alvaro, mais vous vous taisez et vous me laissez parler.

Elle mima alors une fermeture éclair sur sa bouche et lui tendit la clé invisible. Karadec la regarda, désabusé, avant de sortir. Dès qu’il fut dos à elle, il ne put retenir un sourire. Comment pouvait-elle à la fois avoir compris pour le complice en quelques secondes et faire les mêmes blagues qu’un enfant de 5 ans ?

Chapter Text

Quand ils arrivèrent à Dunkerque, le commandant soupira de soulagement. Alvaro avait inspecté ce qu’il avait rangé dans l’espace entre les sièges aussitôt qu’elle était montée, essayant sûrement de déterminer à qui elle avait affaire. Il ne pouvait pas lui en vouloir. En revanche, quand elle commença à fouiller sa boîte à gants, il s’insurgea.

- Non mais Alvaro ! Ça va ? Allez-y, faites comme chez vous !

- Ah bah c’est gentil ça, j’avais peur que ça défrise un psychorigide comme vous.

Disant cela, elle avait sorti son agenda et le feuilletait. Karadec le lui arracha des mains.

- Non mais ça va pas, oui ? Si vous êtes là, c’est uniquement parce que vous êtes directement liée à cette affaire alors si j’étais vous, je ne ferais pas trop la maline… Et je ne suis pas psychorigide.

Du coin de l’œil, il la vit faire une moue dubitative.

- C’est qui Sofiane ? C’est votre mec ? demanda-t-elle soudain comme si elle n’avait rien entendu de ce qu’il avait dit.

- Mon frère. Mais ça ne vous concerne absolument pas.

Ce court trajet avec elle avait été assez long pour qu’il sache que si elle était silencieuse après ça, ce n’était pas parce qu’elle respectait enfin sa vie privée mais plutôt parce qu’elle préparait sa prochaine question.

- Et donc, c’est pour votre frère que vous rentrez tous les soirs à heures fixes ?

Karadec tourna la tête vers elle pour la dévisager avant de se souvenir qu’il ne pouvait pas faire ça et conduire en même temps. Sans réfléchir, il s’arrêta sur la prochaine place libre qu’il trouva.

- Qu’est-ce que vous faites ? s’étonna Alvaro.

Cette fois-ci, il se tourna entièrement vers elle.

- C’est quoi votre problème ? Vous m’expliquez ?

- Quoi ? Je me pose des questions c’est tout. Vous m’avez embarquée comme ça. Si ça se trouve, vous êtes un psychopathe. Je suis désolée mais un mec dont la seule sortie hebdomadaire est le mercredi, c’est chelou.

- Comment vous savez tout ça ?

Il était impossible qu’elle sache tout ça sur lui. Est-ce qu’elle l’avait espionné ? Mais pourquoi aurait-elle fait ça ? Et comment aurait-elle pu savoir qu’il viendrait ?

- Bah c’est dans votre agenda, répondit-elle comme une évidence.

Il lui avait laissé l’occasion de le feuilleter à peine quelques secondes. C’était impossible. Pourtant il devait comprendre, alors, entre ses dents serrées, il siffla.

- Développez.

Sans aucune gêne, elle récupéra alors son agenda et l’ouvrit pour lui montrer.

- Bah là, vous voyez, vous prenez jamais un rendez-vous après 18 heures et dès que vous notez quelque chose pour le soir, c’est avec ce Sofiane sauf… les mercredis ! Les mercredis, vous… allez en rencard. Chaque semaine avec une nouvelle meuf. Alors, tombeur ou looser, commandant ?

Elle avait complété ses observations en détaillant de nouvelles pages. Bluffé et un peu apeuré par ce qu’elle pourrait trouver d’autres dans son emploi du temps, il le lui reprit des mains.

- C’est quoi votre truc ?

- H. P. I. Haut Potentiel Intellectuel.

- Et vous pouvez dire quoi d’autres sur moi ?

Alvaro jeta un coup d’œil circulaire à l’habitacle alors qu’il était sûr qu’elle savait déjà ce qu’elle allait lui répondre. Cherchait-elle à paraître moins menaçante ?

- Célibataire. Sans enfants. Complètement hypocondriaque. Votre vie, c’est votre travail. Mis à part ça, et votre frère, vous avez rien d’autre. D’ailleurs, il a quoi votre frère pour que vous soyez tout le temps sur son dos comme ça ?

- Il a des problèmes, s’entendit-il répondre sans le vouloir. Et est-ce que je veux savoir comment est-ce que vous avez deviné tout ça ?

- Oh bah non, ça va être chiant de tout expliquer.

- Donc vous aussi, en fait, vous faites attention à tous les détails chez les gens, constata-t-il non sans une pointe absurde de fierté.

- Par contre je vous arrête tout de suite. Si vous voulez me dire que je suis à moitié flic, on va pas s’entendre.

Adam pouffa de l’expression réellement outrée qu’arborait Alvaro. Il profita de cette petite victoire de l’avoir vexée pour reprendre la route. Il ne leur en restait plus beaucoup jusqu’au casino de toute façon.

Elle demeura silencieuse et Karadec put enfin profiter de la tranquillité que lui offrait habituellement les trajets en voiture. Quand il se gara enfin sur le parking, Alvaro ouvrit la portière et se précipita à l’extérieur. Karadec savoura d’avoir remporté cette bataille au point de la faire fuir mais pourtant, il se dépêcha de la rejoindre dehors.

- Vous venez, lieutenant Alvaro ?

Elle lui jeta un regard mauvais mais, quand il lui répondit par un demi-sourire, elle leva les yeux au ciel et vint le rejoindre. Évidemment, la gérante de la salle de jeux le reconnut tout de suite, le commandant présenta Alvaro comme une consultante, ce qui n’était pas tout à fait un mensonge, même si leur partenariat n’avait rien d’officiel.

- Est-ce qu’il serait possible de voir les autres caméras du 6 novembre, s’il vous plaît ?

Elle les emmena au poste de contrôle et Karadec reconnut rapidement les vidéos qu’il avait déjà vues.

- Vous aviez remarqué qu’il avait un complice ? demanda Alvaro sur le ton de la conversation alors qu’elle passait d’une caméra à l’autre.

- Attendez comment est-ce que vous avez compris ça ?

Mais, comme elle l’avait déjà fait auparavant, elle était passée à autre chose avant même d’entendre la réponse.

- BIM ! Le voilà votre complice ! Le mec au bar, il tape sur le verre avec sa bague.

- Ah l’enfoiré ! s’exclama la gérante.

- Bon alors Alvaro, comment on le retrouve notre type maintenant ?

- Hey, je suis pas magicienne non plus… Attendez, vous pouvez remettre… Là, le moment où il se fait servir… Un Serpendipity.

- Un quoi ?

- Calva. Sucre. Jus de pommes. Champagne. Ça fait un Serpendipity. Ça veut dire « heureux hasard ». Je connais une seule personne qui boit ça et c’est un putain de compteur de cartes.

- Vraiment ? Comment est-ce que vous connaissez quelqu’un comme ça vous ?

Il ne manquerait plus qu’il soit surpris à faire équipe avec une tricheuse professionnelle. Soudain Alvaro eut l’air beaucoup moins sûre d’elle. Cela piqua sa curiosité. Il garda un regard insistant sur elle, jusqu’à ce qu’elle lâche :

- C’est mon père.



oOo



- Pourquoi est-ce qu’on s’arrête là ?

Ce fut la première chose qu’elle dit depuis qu’ils étaient sortis du casino.

- C’est la gendarmerie d’Amiens. C’est là que travaille le capitaine Devos, celui…

- … qui a arrêté Romain en 2005, finit-elle dans un souffle.

Il vit une étincelle nouvelle s’allumer dans ses yeux. Il eut soudainement envie à la fois de l’enfermer dans la voiture pour qu’elle ne fasse pas tout foirer et de se pencher vers elle pour l’embrasser, lui faire oublier, même pour un instant, cette enquête qui semblait la rendre si triste.

Karadec secoua la tête pour chasser cette pensée. Qu’est-ce qui lui prenait ?

- Je voudrais juste aller lui poser quelques questions. Vous êtes sûre que Romain n’avait pas provoqué les policiers qui l’ont arrêté ?

- Puisque je vous dis qu’il avait rien fait ! Ils ont débarqué et l’ont emmené dans leur voiture. Personne n’a compris pourquoi ! Mais attendez, vous allez vraiment aller l’interroger là ?

- Lui poser quelques questions, corrigea le commandant. Je ne veux négliger aucune piste.

Alvaro lui lança alors un regard qui le remua étrangement en dedans. Il s’esquiva en sortant de la voiture et quand il vit qu’elle ne le suivait pas immédiatement, il se pencha vers elle.

- Vous venez ?

Elle sembla sortir d’une transe avant d’ouvrir la portière de son côté aussi. C’était peut-être une erreur de l’inviter. Après tout, la première chose qu’elle avait faite, c'était d’accuser la police d’avoir assassiné son compagnon. Mais elle était très observatrice alors peut-être que son regard pourrait s’arrêter sur un détail qui lui aurait échappé. Il voulait aussi confronter l’histoire d’Alvaro. Elle disait que son petit-ami avait été arrêté sous un faux motif, que ce n’était pas un violent, mais depuis le début de la journée, ils avaient quand même fait quelques découvertes qui l’avaient surprise à propos de l’homme qu’elle disait connaître si bien. Même si, là encore, il savait qu’il jouait avec sa chance. Une garde à vue d’à peine vingt-quatre heures sans aucun accroc enregistré, datant d’il y a vingt ans, ce serait sûrement comme demander ce que le policier avait mangé ce jour-là. Et pourtant, il y avait quelque chose autour de cette affaire.

À l’accueil, il demanda à parler au capitaine Devos. Derrière lui, Alvaro était silencieuse. Étrange. Oui, il lui avait demandé de se taire et de le laisser parler mais, pour ce qu’il avait appris d’elle depuis ce matin, elle ne semblait pas du genre à aimer, ni à suivre, les règles. Alors qu’il prenait la direction qu’on lui avait indiquée, Karadec jeta un œil derrière lui, juste pour se rassurer. Alvaro avait simplement l’air concentrée.

- Capitaine Devos ? Bonjour, je suis le commandant Karadec et voici ma consultante.

Cette fois-ci, il sortit son excuse presque sans hésitation.

- Bienvenue. Asseyez-vous. Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

Karadec prit place mais Morgane resta obstinément debout, derrière lui, adossée au mur.

- Ça peut vous paraître étrange mais nous venons vous demander des informations sur une garde à vue que vous avez menée il y a vingt ans.

- Vingt ans ? Vous êtes un grand optimiste, commandant.

- Pas habituellement, répondit-il en prenant son téléphone pour sortir le PV d’arrestation et de sortie de Destat. ZAD d’Amiens, le 5 novembre 2005. Il s’appelait Romain Destat, 23 ans, brun.

- Ça me dit rien.

Morgane s’avança soudain et jeta son téléphone devant le capitaine.

- Là ! C’est lui, là ! Tu le reconnais toujours pas ?

Karadec posa discrètement une main sur sa cuisse.

- Morgane…

Cette dernière lui jeta un regard noir puis retourna à sa place, contre le mur.

- Excusez-là, c’est son premier jour.

Karadec voyait bien que Devos restait dubitatif mais, plus intéressant encore, il essayait de ne pas paraître méfiant. Entre ça et son mensonge quand il avait dit qu’il ne se souvenait pas, cet entretien devenait de plus en plus intéressant.

- Vous l’avez arrêté sous le motif qu’il vous jetait des pierres.

- Et bien si on a écrit ça, c’est que c’est ce qui c’était passé.

- Nous avons retrouvé des témoins qui affirment que Romain Destat était calme et pacifique quand vous l’avez arrêté.

- Attendez, vous ne m’avez pas dit pourquoi vous retourniez dans ce vieux dossier ?

- Romain Destat a été porté disparu le lendemain. Vous êtes sûrement une des dernières personnes à l’avoir vu.

- Et vous enquêtez que maintenant ?

- Une enquête de l’IGPN a amené du nouveau dans cette affaire alors on essaie d’éclaircir certaines choses.

- Pourquoi c’est pas l’IGPN qui se charge de ça alors ?

- Ils s’intéressent à une autre partie du dossier.

- Écoutez, votre gars on avait de bonnes raisons de l’arrêter, d’accord.

- De bonnes raisons, mon cul ! s’exclama Morgane.

Devos bondit de sa chaise avec un tel regard que s’ils n’avaient pas la preuve formelle que Romain Destat était ressorti de son entrevue ici, Karadec aurait commencé à questionner l’implication du flic dans sa disparition.

- Si vous êtes simplement venus pour m’insulter, je vais vous demander de partir. Maintenant.

- Ça prend pas avec nous ton petit jeu ! Tu te souviens plus mais dès qu’on dit « IGPN » la mémoire te revient. À d’autres ! Tu sais très bien ce qui lui est arrivé à Romain puisque c’est toi qui l’a buté !

Avant que Karadec n’ait pu réagir, le capitaine avait contourné son bureau pour venir face à Morgane. Il eut à peine le temps de se dire que la posture menaçante qu’il prenait ne risquait pas de bien finir que la situation dérapa.

- Répétez ça pour voir ?

- Je peux même ajouter la ponctuation si tu préfères ! s’exclama-t-elle en lui mettant un coup de genoux à l’entrejambe.

Devos se plia en deux avec un cri de douleur et Karadec grimaça. Il avait mal pour lui mais surtout, ce n’était pas comme ça qu’ils allaient obtenir des réponses. Il saisit le bras de Morgane et la contraint à le suivre hors de la pièce. Dès qu’ils furent sortis, il la repoussa contre le mur.

- Qu’est-ce qui va pas bien chez vous ? Vous savez les risques que je prends en vous emmenant avec moi ? Et vous, vous frappez un policier ? Non mais ça va pas ! Ça vous a peut-être échappé mais j’essaye de vous aider là. Vous êtes ingérable…

- Donc vous, vous arrivez de nul part pour m’annoncer la mort du père de ma fille et ensuite il faudrait que je vous suive partout, toute la journée, comme un bon petit chien, sans rien dire ? Non mais vous savez ce que ça fait de perdre quelqu’un que vous avez cherché pendant vingt ans ? Quelqu’un que vous aimiez encore ? Comment vous pourriez le savoir vous d’abord, hein ? Vous êtes célibataire depuis tellement longtemps ! Vous avez sûrement oublié ce que ça fait, d’être amoureux.

- Pardon… ?

- Suffit de vous regarder, bref. Donc quand vous aurez trouvé le seul homme qui pouvait vous aimez et avec qui tout était simple, et qu’il sera mort, on pourra parler de comment on est censé réagir ok ?

Sans lui laisser le temps de répondre, Morgane s’extirpa de l’endroit où il l’avait contrainte d’un coup d’épaule et s’en fut sans un regard en arrière. Karadec pensa à la rappeler mais les mots restèrent bloqués dans sa gorge alors que la dernière remarque d’Alvaro lui tournait dans la tête. Il aurait sûrement pu la suivre. Une partie de lui le voulait, plus que tout, mais Devos se rappela à lui par un nouveau grognement de douleur. Il avait un interrogatoire à terminer. Karadec secoua la tête et retourna dans le bureau. Le capitaine se tenait toujours l’entrejambe à deux mains.

- Vous l’avez dégotée où, votre consultante ? Elle est complètement folle !

- Elle est aussi très observatrice. Et elle n’avait pas tort de souligner que vous avez changé de version très rapidement.

Devos soupira profondément et s’assit sur le bureau derrière lui.

- Si j’ai fait ça, c’était pour protéger une source. Voilà, content ?

- Je le serais quand vous m’aurez raconté le reste de l’histoire.

- Qui vous a dit que je ne devais plus la protéger ?

- Après vingt ans ? Ça ressemble plus à une mauvaise excuse.

- Croyez ce que vous voulez. Moi, j’ai fait mon travail de flic. Et si je peux vous donnez un conseil ? Restez loin de cette affaire, surtout si vous tenez à votre bimbo. Ça n’amuse pas tout le monde les « petites vérifications » deux décennies plus tard.

Sous couvert de précaution, Karadec sentit très bien la menace. Le regard de Devos était un peu trop fixe, son expression légèrement figée. Oui, il croyait qu’un autre acteur de ce dossier était dangereux mais le commandant avait servi assez longtemps pour reconnaître un collègue clean, de quelqu’un qui passerait sûrement plusieurs coups de fil dès qu’il serait sorti de la pièce. Ainsi donc Devos aussi aurait préféré que cette affaire reste morte et enterrée. Il pensa soudain à Alvaro. Dans quoi est-ce que son compagnon s’était-il fait embarquer ?

- Je vous remercie pour votre temps, capitaine, répondit simplement Karadec avec un sourire de façade.

L’officier fit semblant de retourner à ses occupations alors que le commandant s’en allait. Il eut à peine fait quelques pas dans le couloir que Karadec l’entendit jeter quelque chose contre le mur avec un juron. Pour un ripoux, Devos devrait apprendre à gérer un peu mieux ses nerfs. Certes Karadec n’avait tiré que peu d’informations de cet entretien mais maintenant qu’il savait qu’il y avait effectivement une histoire à aller chercher, il était plus déterminé que jamais à découvrir ce qui était arrivé.

Chapter Text

Sa prochaine piste solide, c’était Serge Alvaro, dont il n’avait aucune idée où le trouver. Et comme sa fille avait dû rentrer chez elle en pestant contre la police, elle ne pourrait pas l’aider cette fois-ci. Karadec sortit donc son téléphone et chercha son nom sur le serveur. Avec de la chance, lui aussi avait une tendance légèrement… rebelle qui aurait poussé les collègues à enregistrer quelques informations sur lui. Sur ce coup, il ne fut pas déçu. La liste de ses infractions occupait tout son écran. Karadec la fit défiler. Tentatives d’escroquerie, abus de faiblesse, arnaque à l’assurance, vol d’identité, fraude immobilière… La liste semblait ne jamais s’arrêter. Et malgré tout ça, aucune adresse n’était mentionnée. Le père Alvaro avait l’air d’un tout autre genre que sa fille mais ça ne l’aiderait pas à le trouver pour autant.

- Bon alors, on la plie cette enquête ?

Karadec sursauta, étonné de trouver la-dite fille, juste à la sortie du commissariat, comme si elle l’avait attendu, en embuscade.

- Avec le coup que vous m’avez fait là-dedans, je croyais que vous seriez partie.

- Et que je vous laisse aller voir mon père sans moi ? Vous voulez rire ? Et puis de toute façon, vous sauriez pas où le trouver.

Touché. Elle l’impressionnait à tomber toujours juste. Vous êtes célibataire depuis si longtemps, vous avez sûrement oublié ce que ça fait, d’être amoureux. Elle savait mettre dans le mille pour le meilleur et pour le pire.

- Je suis flic, je pourrais toujours trouver où il habite, tenta-t-il, simplement pour ne pas s’avouer vaincu.

- Bonne chance avec ça !

Étrangement, son air de défi, faussement suffisant, ne l’agaçait pas du tout. Au contraire. Il lui donnait envie de rire et de la défier en retour.

- J’ai continué d’échanger avec le capitaine Devos après votre agression…

- Il l’avait bien mérité son coup de genou dans les burnes ! se défendit-elle immédiatement.

- Donc ça ne vous intéresse pas de savoir ce que j’ai appris ?

Alvaro roula des yeux puis mima la fermeture de sa bouche à clé, qu’elle lui confia. Elle aimait beaucoup ce mime pour quelqu’un qui ne savait pas garder sa langue dans sa poche. Karadec se prit au jeu et glissa la clé imaginaire dans la poche arrière de son pantalon alors qu’il répondait.

- Selon lui, il aurait arrêté Romain en se fiant aux informations que lui aurait données une source.

- Une source ? C’est qui cette source ?

- Je ne sais pas. Il n’a rien voulu me dire. Ni son identité, ni la nature des informations qu’elle lui avait transmises. Mais si Romain a été relâché moins de vingt-quatre heures plus tard, c’est qu’ils n’ont rien trouvé.

- Et comment on la retrouve, cette source ?

- Aucune idée. Techniquement, ça paraît impossible sans le concours du capitaine. Il y a une chance pour que, suite à notre entretien, il l’appelle mais on n’obtient pas les fadettes d’un policier comme ça.

- Attendez, vous voulez dire qu’on est dans une impasse ?

- Bah alors Alvaro ? Vous avez déjà oublié qu’on devait aller interroger votre père ? se moqua-t-il en s’éloignant vers sa voiture.

Elle lui adressa un regard étrange avant de sourire et de le suivre.

- Vous allez me laisser continuer l’enquête avec vous ?

- Bien sûr. Sans vous, il n’y aurait pas d’enquête.

- Et vous allez pas me reparler plus que ça, du coup que j’ai mis à votre collègue ?

- Parce que ça vous empêcherait de recommencer ? demanda-t-il, surpris.

- Non, mais…

Elle le dévisageait en se tenant de l’autre côté de sa voiture. Karadec se tourna vers elle, intrigué, et posa son coude sur le toit de son véhicule.

- Qu’est-ce qu’il y a ? J’ai quelque chose sur le visage ?

Alvaro pencha légèrement la tête sur le côté et fronça les sourcils.

- Je sais pas, vous avez l’air...

- Épargnez-moi vos remarques, la coupa Karadec dans un soupir. J’ai bien compris ce que vous pensiez de moi, vous savez.

Il n’avait pas vraiment envie qu’on lui rappelle encore le désert amoureux dans lequel il errait depuis des années. L’enquête d’aujourd’hui le divertissait et le stimulait, c’est tout ce qui comptait.

- Oui bah, vous aussi je sais bien ce que vous pensez de moi hein ! Non c’est juste que je vous imaginais moins… patient.

- Donc vous admettez que vous faites exprès pour tester ma patience ?

- Ah ça non ! C’est juste moi.

- Je ne sais pas si je dois être rassuré…

- De toute façon, je ne parlerais qu’en présence de mon avocat !

Karadec leva les yeux au ciel avant de s’asseoir dans la voiture. Effectivement, il n’était pas aussi patient habituellement mais il en avait rêvé si fort qu’il n’abandonnerait cette enquête pour rien au monde. Et puis, il devait bien admettre que travailler main dans la main avec une femme brillante, et séduisante, était très stimulant. Mis à part quelques partenariats inter-services, il travaillait avec les mêmes collègues depuis presque dix ans. Si longtemps qu’il avait presque oublié la sensation grisante d’avoir un nouveau partenaire avec qui le courant passait à merveille. De plus, il y avait quelque chose, chez elle, de différent, d’intriguant. Outre le fait que c’était une civile, profondément anti-flic et absolument pas formée, il y avait ce quelque chose dans sa manière de raisonner, de s’attarder sur le bon détail qui rappelait les meilleurs enquêteurs. Sans savoir ce qu’elle vaudrait vraiment sur le long terme, Alvaro posait les bonnes questions et c’était la base de tout.

« Long terme » ? Depuis quand pensait-il cela ? Il était venu la trouver ce matin simplement pour lui annoncer le décès de son compagnon et si cette annonce s’était transformée en collaboration, c’était uniquement pour mettre au clair les derniers éléments de ce dossier avant de repartir chacun à sa vie. Tout ceci était temporaire. Dans une semaine, ce serait loin derrière eux. Cela lui laissait comme un vide au creux de l’estomac. Après tout, Morgane était surprenante, drôle et déterminée…

Elle s’installa à peine dans la voiture que déjà, elle se saisit du téléphone que Karadec avait fixé à son support sur le tableau de bord.

- Hey, qu’est-ce que vous faites ?

- Bah ça se voit pas ? demanda-t-elle en retournant brièvement l’appareil vers lui pour que son visage le déverrouille.

Morgane Alvaro était surtout envahissante, têtue et indisciplinée. Il essaya de lui reprendre le téléphone des mains mais elle se mit immédiatement dos à lui. Après ce qu’elle avait compris de lui, en feuilletant une fois son agenda, il n’avait aucune envie de la laisser naviguer dans son téléphone. Cependant il n’en était pas au point d’accepter de se coucher sur elle pour le récupérer. Alors le commandant se contenta de tempêter.

- Alvaro, rendez-moi ce téléphone ! On ne vous a jamais appris la politesse ?

- Et vous, on ne vous a jamais appris à changer un fond d’écran ? Non mais sérieux ? Le paysage par défaut, vous avez pas mieux ?

- C’est une belle image, se défendit-il.

- Vous êtes d’un chiant !

- Merci…

- Je vous en prie, répondit-elle par automatisme sans s’arrêter de pianoter il-ne-savait-quoi sur son écran.

Soudain elle se retourna et fixa à nouveau le téléphone à son support puis s’installa plus confortablement dans le siège de sa voiture. Elle avait entré une adresse dans le GPS. Elle était vraiment sans gêne.

- Vous croyez que je fais taxi ?

- Vous vouliez savoir où trouver mon père ? Et ben voilà ! Vous croyez quand même pas que j’allais vous dire gauche/droite pendant une plombe ? J’suis pas votre copilote.

- Et vous avez quoi de mieux à faire ? Vous n’allez pas dormir quand même !

- Avec un flic dans la voiture ? Jamais de la vie ! Et puis calmez-vous, on se connaît que depuis ce matin. Non, on va papoter, hein.

Karadec se sentit un mélange très étrange entre blanchir et rougir sans savoir bien laquelle des deux sensations prenait le dessus sur l’autre. Il avait très envie de parler avec elle, d’apprendre à mieux la connaître, mais quelque chose dans leurs interactions précédentes lui laissait penser que c’était une activité qui pouvait vite se retourner contre lui.

- Bon, j’imagine que c’est pas votre fort puisque la personne avec laquelle vous échangez le plus c’est votre frère mais…

- Vous avez fouillé dans mon téléphone ?

- Non j’ai pas « fouillé » dans votre téléphone ! Il a envoyé un message juste quand je l’ai pris. Il s’inquiétait que vous ne lui répondiez plus. D’ailleurs, vous avez aussi deux appels manqués d’une certaine Céline ? C’est qui ça ? Bon, déjà, c’est pas votre meuf et visiblement c’est même pas votre crush alors… Une collègue ? Une voisine ?

- C’est ma supérieure hiérarchique. Et pour vous ce ne sera pas Céline mais commissaire Hazan.

- Et elle sait que vous enquêtez sur une vieille affaire en traînant une civile avec vous, la commissaire Hazan ?

- Oui, c’est même elle qui m’a encouragé à poursuivre cette affaire.

- Ah intéressant ! Donc elle aussi, elle sait que vous êtes complètement désespéré.

Et voilà. Encore une fois il avait sous-estimé la capacité de Morgane Alvaro à mettre son nez là où il aurait surtout pas voulu qu’elle le mette. Karadec prit une grande inspiration. Ce trajet allait être très long.

oOo

 

Le trajet s’était finalement étonnement bien passé. Même si Alvaro savait plonger dans les sujets les plus embarrassants plus vite que n’importe qui, elle savait en sortir à la même vitesse. Rapidement, elle avait commencé à parler de ses enfants et là, une flamme nouvelle s’était allumée dans ses yeux. Et puis, à mesure qu’ils s’approchaient de leur destination, elle avait commencé à montrer des signes de stress et d’appréhension. L’affaire la rattrapait.

Karadec aurait aimé pouvoir l’apaiser mais, si son père était vraiment lié à la disparition de Romain Destat, leur volonté de trouver des réponses pourrait surtout avoir l’effet inverse. Pourtant quelque chose lui disait que, malgré tout, Alvaro préférerait savoir ce qui était vraiment arrivé.

- Vous êtes sûre d’avoir indiqué la bonne adresse ? demanda-t-il alors qu’il arrêtait la voiture devant un bar.

- Ouais, si on veut le trouver, c’est là qu’il faut aller, répondit-elle en ne regardant plus que ce fameux « Triporteur ».

Elle montra l’exemple et sortit de la voiture. Le temps que Karadec fasse de même, Alvaro avait déjà traversé la route. Le commandant ne se pressa pas pour la rejoindre. Peut-être qu’il valait mieux qu’elle entre seule dans ce bar. Après tout, elle avait l’air déterminée.

Il attrapa la poignée de la porte juste avant qu’elle ne se referme. Alvaro était déjà assise à table avec un homme. Comme il était dos à lui, il ne voyait que ses cheveux grisonnants et sa veste en cuir. En tout cas, Alvaro le fixait d’un air sévère, pas vraiment celui d’une fille qui allait se laisser impressionner et attendrir de devoir interroger son paternel.

- Tiens Morgane ! Ça me fait plaisir de te voir. Qu’est-ce qui t’amène ?

- T’as fait quoi avec Romain ?

- Hein ? De quoi tu parles ?

- Y’a vingt ans !

- Roh je sais plus, c’était il y a tellement longtemps.

- Arrête de te foutre de moi ! Je sais que tu étais avec lui le jour de sa disparition. Je sais pour le casino.

- Écoute Morgane, ça fait vingt ans. Je vois vraiment pas comment je pourrais t’aid…

Serge Alvaro commençait à se lever mais c’est alors que Karadec s’approcha et le força à se rasseoir en lui posant une main sur l’épaule. Puis il s’assit à table à côté de lui.

- Moi je crois que vous savez exactement comment vous pouvez aider votre fille.

- Vous êtes qui, vous ?

- Un nouvel ami à moi. Je suis sûr que tu vas l’adorer, répondit Morgane sur un ton léger.

Karadec comprit très bien ce qu’elle attendait de lui et décida de jouer le jeu. Il écarta le pan de sa veste pour découvrir son arme. La réaction du père de Morgane fut assez pour lui indiquer qu’il ne trempait pas simplement dans des affaires d’escroquerie. Il était un habitué des menaces. Le barman les rejoint à ce moment-là et Karadec cacha son arme à nouveau.

- Qu’est-ce que je leur sers ?

- La même que d’habitude, répondit Serge comme s’il lui posait la question dix fois par jour, ce qui avait de grandes chances d’être vrai.

- Je prendrai bien une bière, renchérit l’autre Alvaro.

- Et vous ? lui demanda-t-il.

Il n’avait rien eu l’intention de boire mais, dans une situation comme celle-ci, le mieux c’était de suivre le mouvement.

- Je vais vous prendre un jus de pommes-eau gazeuse.

Le barman hocha la tête alors que Morgane lui jetait un regard étonné. Elle se ressaisit très rapidement.

- Alors Romain ? Qu’est-ce que t’as foutu bon sang !

- Déjà je tiens à préciser que c’était son idée. Non parce que c’est important. Romain, c’était pas-touche ! C’est lui qui est venu me chercher.

- Il est venu vous chercher pour quoi ? demanda Karadec.

- Il cherchait de l’argent alors je lui ai simplement… présenté une connaissance.

- Dans quoi est-ce que t’as attiré Romain ?

- Tut, tut, tut, l’interrompit Karadec en se tournant vers le barman, qui glissait une main précautionneuse sous son comptoir. Je suis de la police alors vos réflexes de cow-boys, vous les gardez pour vous.

Karadec n’avait aucune envie de savoir ce qui se cachait sous ce comptoir mais une chose était sûre, c’est que ce n’était pas un bouton pour appeler ses collègues. Pour prouver ses dires, Karadec sortit son badge et le posa, ouvert, au bout de la table. Le barman s’approcha avec son plateau, détailla le badge, fit un signe de tête à Serge puis les servit.

- Depuis quand tu traînes avec des poulets toi ? demanda-t-il à sa fille.

- Qu’est-ce que ça peut te faire ?

- Je croyais t’avoir mieux éduqué que ça.

- Et moi je croyais qu’on n’avait aucune idée de ce qui était arrivé à Romain après que ce flic l’ait embarqué.

- Morgane…

- Monsieur Alvaro, votre fille attend des réponses depuis vingt ans. Il serait peut-être temps de les lui donner. Si vous ne voulez pas lui répondre ici gentiment, on peut aussi vous embarquer et vous interroger au commissariat, sur Romain et sur toutes vos autres petites activités, mais ce sera moins gentiment.

Serge Alvaro était le genre de roublard avec qui la menace ne fonctionnait pas. Il devait mentir comme il respirait et ne cracherait le morceau que s’il en voyait l’intérêt. Ce n’était pas pour le forcer à avouer que Karadec lui mettait la pression mais pour montrer à Morgane qu’il faisait tout son possible pour obtenir des réponses. Et aussi parce que cet homme avait quelque chose qui prenait à rebrousse-poil tous ses sens de flic.

- Je n’aime pas le genre de ton nouveau petit-ami.

Karadec avala presque de travers en s’entendant appeler « petit-ami » mais avant qu’il ait pu nier, cette dernière avait répondu.

- Tant mieux, ça lui fait une qualité en plus.

- Il ne t’a pas mise enceinte au moins ?

De mieux en mieux !

- Ça te changerait quoi à toi ? Tu ne sais même pas que j’ai eu un troisième enfant.

- C’est lui le père ?

- Non, c’est Ludo.

- Félicitations ma chérie.

- Elle a cinq ans. Ça fait un peu tard pour les félicitations. Et puis ne crois pas que tu vas changer le sujet comme ça.

- On parle quand même de mes petits-enfants !

- Et on parlait de Romain !

Décidément, les Alvaro ne se faisaient aucun cadeau, se dit Karadec en sirotant sa boisson. 

Chapter Text

Karadec observa les Alvaro se fixer un instant du regard, se jauger, mais il était clair que Serge n’égalerait jamais la détermination de sa fille. Elle était du genre à se battre, lui, à fuir, mais ici, il n’avait nul part où s’en aller. Il soupira.

- Le plan était parfait. On aurait dû rendre son argent au Belge moins d’une semaine après…

- Le Belge ? Non mais tu te fous de moi ? demanda Morgane, visiblement persuadée que son père inventait.

- Vous avez présenté Romain Destat au Belge ? le reprit Karadec.

- Vous le connaissez ?

Morgane paraissait surtout surprise mais Karadec l’avait fréquenté assez longtemps pour reconnaître le soupçon d’inquiétude dans sa voix. Ce n’était jamais bon quand un policier connaissait bien un surnom. Et pour cause, si le père de Morgane trempait avec des gars comme lui, ce qui était arrivé à Romain n’avait plus rien d’étonnant. Serge dut le comprendre vite aussi car il baissa immédiatement la tête.

- Oui. C’est un mafieux, l’un des plus influents des Hauts-de-France, pas le genre à qui on voudrait se frotter…

Karadec ne put que regarder alors que Morgane se mettait à papillonner des paupières comme pour remettre de l’ordre dans ses idées, puis elle leva lentement les yeux vers son père, encore sous le choc, et enfin tous ses traits se tordirent de douleur et de colère. Elle se leva si vite de sa chaise que cette dernière tomba au sol derrière elle.

- Alors c’est toi ! C’est à cause de toi que Romain est mort ! C’est toi qui l’a embarqué dans une de tes magouilles pourries ! C’est toi qui a tué Romain !

La voir crier et pleurer le touchait tant que Karadec avait l’impression d’avoir lui-même mal physiquement. Il ne voulait plus qu’elle souffre. Il aurait voulu l’emmener loin de tout ça mais c’est ici que Morgane pouvait clore cette histoire qui la rongeait depuis deux décennies.

- Tout se serait bien passé si ta mère ne nous avait pas balancé à ce flic ! se défendit Serge.

L’espace d’un instant, Karadec crut qu’elle allait s’évanouir. Heureusement pour eux, le barman, attentif à la conversation, s’était glissé derrière elle pour remettre sa chaise sur pied, si bien que Morgane put s’y effondrer en toute sécurité. Elle était blanche comme un linge, le regard perdu dans le vague.

- C’était lui, le flic ? demanda Karadec en montrant une photo du capitaine Devos.

- C’est un pote à vous en plus ?

Karadec ne répondit rien à son accusation stupide. De toute façon, ils avaient tout ce qu’ils voulaient. Enfin… Lui avait tout ce que l’enquête nécessitait. Pour Morgane en revanche… Toujours était-il qu’ils n’avaient pas besoin de rester une minute de plus alors Karadec fit le tour de la table et vint poser une main sur l’épaule d’Alvaro.

- Vous venez ? Morgane ?

Sûrement surprise qu’il l’appelle par son prénom, cette dernière leva la tête vers lui. Son regard était encore perdu dans le vague mais elle lui tendit tout de même le bras. Il le prit et l’aida à se lever. Serge essaya bien d’appeler sa fille mais elle ne réagissait tellement pas qu’on aurait pu croire qu’elle ne l’entendait même pas. Karadec, lui, se retourna, simplement pour essayer, en un regard, de lui faire comprendre que ce n’était pas la peine. Devant lui, Alvaro était déjà dehors. Il la suivit bien vite.

Il voudrait pouvoir dire quelque chose, pour l’apaiser mais que pourrait-il dire ? Après tout, c’est lui qui l’a embarquée là-dedans. Et en même temps, sans elle, il ne serait allé nul part. Sofiane, Céline, Gilles, ils sauraient tous quoi dire dans ce genre de situation. Lui-même, habituellement, n’était pas si mauvais pour rassurer les victimes mais pour elle, les mots lui échappaient complètement.

Alvaro s’était arrêtée devant la portière de la voiture sans l’ouvrir. Elle paraissait complètement déphasée. Il s’approcha, ne sachant pas vraiment s’il devait lui ouvrir la porte ou plutôt aller s’asseoir côté conducteur en lui laissant un peu d’espace. Mais Alvaro ne lui laissa pas le temps de se poser la question. Dès qu’il fut à sa portée, elle attrapa son bras et le tira subtilement vers elle. Karadec comprit tout de suite ce qu’elle voulait.

Peut-être qu’il ne devrait pas se laisser aller à de telles familiarités avec quelqu’un qu’il connaissait depuis moins de douze heures mais cette pensée ne lui traversa même pas l’esprit alors il accepta d’ouvrir ses bras pour l’accueillir. Alvaro s’y précipita, le serrant fort.

Il fut surpris par sa véhémence. De son énergie du désespoir, il ne dit rien. De son léger tremblement non plus d'ailleurs. Lui-même n'était pas dans la position la plus confortable. Il n'avait jamais été un grand fan de contact physique, pourtant, même s'il se tendit un instant ou deux, la gêne habituelle ne lui vint pas. Il voulait simplement soulager sa peine, lui mettre du baume au cœur même si ce n'était qu'un seau percé pour vider l'océan. L'insignifiance de son geste ne l'inquiétait absolument pas car tout valait mieux que l'inaction et le silence que lui avaient fait subir ses parents depuis des années.

Alors contre toute attente, Karadec passa lui aussi ses bras autour de Morgane et la serra contre lui. Dès qu'elle sentit la pression de son étreinte, elle se mit à pleurer. C'était discret. C'était étouffé. Mais c'était bien là. Karadec aurait voulu qu'elle arrête, qu'elle sèche ses larmes, mais si elle en avait besoin, elle pouvait bien pleurer contre lui tout son saoul aussi longtemps qu'elle le voulait. 

Ils restèrent ainsi pendant un temps infini. Karadec ne se souvenait même plus de la dernière fois qu’il avait enlacé quelqu’un si longtemps, hormis sa mère. Il avait l’impression de tricher en se délectant autant de ce contact. Alvaro souffrait, et il souffrait pour elle, mais son corps lui se détendait comme jamais, comme si elle n’était pas une inconnue, comme si… Alvaro renifla.

- On y va ?

Une idée fugace le traversa, l’envie de lui dire non, de lui dire qu’ils pouvaient rester encore un peu mais Alvaro avait l’air tellement exténuée qu’il n’en eut pas le cœur. Il se contenta de hocher la tête et de lui ouvrir la portière, tout en gardant une main posée sur ses hanches. Jusqu’au dernier moment, elle garda un appui léger sur son avant-bras avant de le laisser fermer la porte une fois qu’elle fut assise.

Il jeta un dernier regard au Triporteur en s’imaginant retourner dans le bar pour dire à Serge Alvaro le fond de sa pensée mais finalement il n’en valait pas la peine. Si sa fille le souhaitait, il pourrait toujours trouver un prétexte quelconque pour lui faire visiter la DIPJ. Pour l’heure, il y avait plus important. Karadec s’assit derrière le volant et reprit la route. Si Alvaro remarqua qu’il n’avait pas mis son GPS, elle n’en dit rien. En fait, elle ne dit rien du tout, sur quoi que ce soit, de tout le trajet. Ils avaient beau n’avoir passé que quelques heures ensemble, le commandant savait déjà que c’était un comportement tout sauf normal pour elle. Mais que pouvait-il faire ? Il ne trouverait jamais les mots.

Alors à défaut de ça, il accepta son silence et la conduisit jusqu’à chez elle. Ce ne fut qu’au moment où il se gara devant sa maison qu’elle sembla se rendre compte de l’endroit où il l’avait emmenée.

- Qu’est-ce qu’on fait là ?

- Il faut rentrer pour vous reposer.

- Et l’enquête ?

- Je crois que vous en avez appris assez pour aujourd’hui. De mon côté, je vais avoir un sacré rapport à rédiger et j’imagine que la paperasse, c’est beaucoup moins votre truc, répondit-il avec un sourire.

- Mais Devos ? C’est lui qui a tué Romain. On ne peut pas le laisser s’en sortir comme ça !

- On n’a aucune preuve contre lui. Et, excusez-moi de vous le dire comme ça mais le témoignage de votre père ne vaudra pas grand-chose contre un capitaine de police.

- Donc en fait, comme c’est votre pote vous voulez rien faire c’est ça ? cracha-t-elle avec dédain.

- Qu’est-ce que vous racontez ? Le capitaine Devos n’est absolument pas « mon pote » comme vous dites et il faut un peu plus que le témoignage d’un criminel notoire pour emmener un officier de police devant le tribunal, c’est tout !

Après tout ce qu’il avait fait pour elle, Alvaro osait encore l’accuser du copinage le plus vil ?

- Les flics sont jamais jugés ! Ne me la faites pas ! Je sais comment ça marche.

- Alvaro, j’ai dit que j’allais faire mon rapport, pas que j’allais arrêter l’enquête.

- Mouais. Et pourquoi vous voulez pas que je vienne avec vous ?

- Je le reconnais, sur le terrain, vous avez un truc. Vous savez faire le tri dans les détails, vous voyez ce que je pourrais manquer. Mais le travail au commissariat, c’est autre chose. Et je ne suis pas sûr que vous soyez en état de rester assise derrière un bureau pendant des heures à remplir des formulaires et à faire des demandes en trois exemplaires à dix services différents. Aujourd’hui on a fait un bond de géant sur ce qui est arrivé à votre ex compagnon mais les enquêtes, ça prend du temps. Je vous tiendrai au courant de mes avancées.

- Mon cul, je les connais, les flics. En face, vous jouez les aimables et puis dès qu’on a le dos tourné, vous passez à autre chose. C’est quoi ? Je vais vous faire manquer l’heure de l’apéro ?

Qu’est-ce qu’elle était agaçante avec ses préjugés d’anti-flic ! Karadec avait envie de lui répondre, sèchement, puis de la laisser en plan devant chez elle, mais ce n’était pas correct. Cette femme venait d’apprendre, en quelques heures seulement que le père de sa fille, qu’elle cherchait depuis vingt ans, était mort et que ses deux parents étaient liés à ce qui s’était passé sans lui en avoir jamais parlé. Il prit une profonde inspiration et expira lentement.

- Madame Alvaro, je vous fais la promesse que je reviendrai vers vous dès que j'aurai du nouveau.

Elle le regarda droit dans les yeux et il sut, une seconde avant qu’elle ne la mette à exécution, qu’une idée lui était venue. Elle afficha ce sourire qu’il aurait d’ores et déjà pu reconnaître entre mille, cracha dans sa main, et la tendit. La proposition était tellement invraisemblable que, de prime abord, il ne comprit même pas ce qu’elle voulait.

- Allez-y, jurez.

Elle voulait lui faire faire ce vieux serment d’enfant, comme si cela seul pouvait lui assurer qu’il tiendrait parole. Décidément, elle était surprenante. Il était sans cesse revenu à se demander s’il passait la journée avec une femme brillante dans la quarantaine ou avec une gamine de douze ans qui aurait eu une poussée de croissance.

- C’est répugnant, Alvaro.

- Comment voulez-vous que je vous crois alors ?

- Je ne vais pas toucher votre bave simplement pour vous assurer que je vous appellerais.

- Je le savais ! Si vous n’êtes même pas capable de faire ça, c’est pas la peine…

Elle avait beau être d’un sens logique implacable durant leur enquête, Alvaro suivait aussi, comme les enfants, ses propres règles, aussi arbitraires qu’elles n’étaient implacables. Ça la rendait fascinante, énervante aussi, surtout parce qu’une partie de lui avait envie de lui donner tort, et que cela suffisait à lui faire faire des choses stupides.

Sans réfléchir davantage, Karadec cracha lui aussi dans sa paume, ce qu’il réussit étonnamment bien au vu de son manque d’expérience, et lui serra la main.

- Je le jure. Voilà, ça vous va ?

Si son interlocutrice fut surprise, elle n’en montra rien. Elle se contenta de sourire de toutes ses dents, fière de sa victoire. Dès qu’il récupéra sa main, Karadec sortit un mouchoir pour s’essuyer et un gel hydroalcoolique pour désinfecter ses mains.

- Roh ça va, j’ai pas la gale non plus.

- C’est sale. Et puis franchement, il y a quand même d’autres manières de mélanger des salives.

- Ah bon ?

Ce n’est qu’au ton de sa voix que Karadec se rendit compte de ce qu’il avait dit. Enfin surtout de comment ça pouvait être interprété. Et, évidemment, son interlocutrice s’était engouffrée dans la brèche.

- Alors… Ce n’est pas ce que je voulais dire…

- Mais vous l’avez dit quand même.

Karadec crut voir quelque chose dans ses yeux, comme une lueur de défi, comme quelque chose qui le tentait, qui lui posait une question, mais le commandant se ressaisit juste à temps, juste avant de vraiment se la poser.

- Rentrez vous reposer, je vous appellerai.

- Je n’en doute plus, répondit-elle, en affichant un sourire charmeur et en s’approchant sensiblement de lui.

Évidemment il voyait parfaitement ce qu’elle sous-entendait par là. Puis elle lui prit la main, en prenant soin de ne pas le toucher avec sa paume encore souillée et ouvrit la boite à gants pour y récupérer un stylo. Elle écrivit son numéro de téléphone à même sa peau, sans aucune gêne.

Pourtant, loin de râler, il la laissa faire. Ses mains étaient chaudes et douces. Son toucher délicat et la pointe du crayon lui faisaient comme une caresse. Il y avait quelque chose d’étrangement sensuel dans ce geste. Et quand elle eut fini, il resta marqué, non pas au fer rouge, mais à l’encre bleu, bien que ça lui fasse le même effet. Chacun de ses doigts avait laissé une empreinte persistante sur sa peau et la distance qu’elle mettait maintenant entre eux, créait comme un manque. C’était parfaitement absurde.

- Et bien, j’attends votre appel avec impatience alors, commandant, ajouta-t-elle avant de sortir de la voiture.

Elle avait l’air tellement charmeuse, tellement insouciante, que Karadec aurait presque pu oublier qu’elle rentrait dans ce petit jeu uniquement pour tromper son chagrin. Quelque chose lui disait qu’elle était très forte pour ça, détourner la tristesse avec une blague, survoler des épreuves qui en auraient mis d’autres à terre, rire avec le destin quand celui-ci se moquait si ouvertement de vous.

Karadec eut beau ne pas la quitter des yeux, jusqu’à ce qu’elle rentre chez elle, rien, dans sa position, ne trahissait ce qu’elle avait traversé aujourd’hui. Non seulement elle avait appris que le compagnon qu’elle cherchait depuis vingt ans, et dont elle était visiblement encore amoureuse, était mort, mais en plus que ses deux parents étaient liés à cette disparition et qu’ils ne lui avaient rien dit. On pouvait devenir fou pour moins que ça.

Il soupira avant de redémarrer la voiture. Sa journée à lui était encore loin d’être terminée. Il contacta Gilles et Daphné pour leur demander de se renseigner sur Devos en leur demandant subtilement d’aller aussi loin qu’ils le pouvaient puis il reprit la route.

Comme il l’avait espéré, la mère de Morgane fut beaucoup moins compliquée à trouver que son père. Il n’eut qu’à sonner une seule fois avant de l’entendre, de l’autre côté de la porte. Quand elle lui ouvrit, Karadec vit tout de suite les ressemblances, et pourtant…

- Madame Agnès Alvaro ?

- Oui. C’est pour quoi ?

- Commandant Adam Karadec, j’aimerai vous poser quelques questions sur une vieille affaire d’il y a vingt ans.

- Vingt ans ? M’enfin, vous croyez vraiment que je me souviens de ce que je faisais il y a vingt ans ?

- J’osais espérer que vous vous souviendriez du jour où vous avez dénoncé votre gendre à la police.

Tout de suite, son visage blanchit et ses joues tombèrent.

- Ah, ça…

- Oui, ça. Tout d’abord, niez-vous les faits ?

- Non. Ce Romain, c’était un voyou. Il allait attirer Morgane dans tout un tas d’ennuis et croyez-moi, elle n’avait pas besoin de ça.

- Pourquoi avoir attendu que votre fille soit sur le point d’accoucher pour le dénoncer ?

- C’était à cause de l’homme à trois doigts. Un grand costaud avec l’air méchant qui est venu me menacer jusqu’ici !

- Il vous a menacé physiquement ?

- Grand Dieu non ! Encore heureux !

- Est-ce qu’il a mentionné Romain Destat explicitement ou est-ce qu’il aurait pu vous parler de votre mari ?

- Non, pour une fois, Serge n’avait rien à voir là-dedans.

Karadec ne la contredit pas sur ce point. De toute façon, ce n’était pas à lui de partager ces informations. Morgane s’en chargerait sûrement très bien toute seule..

- Est-ce qu’il s’agissait de cet homme ? demanda-t-il en lui présentant une photo d’Arnaud Tenon.

- En plus jeune, mais oui c’était bien lui. Je me souviens de son regard. Les gens dangereux, ça se voit dans leurs yeux.

Si le Belge était bel et bien mêlé à cette affaire, ça expliquait clairement pourquoi on avait retrouvé Romain, le lendemain, sans vie, au fond d’un canal. Sur ce point, au moins, Serge Alvaro n’avait pas menti.

- Madame Alvaro, j’aurais juste une dernière question… Pourquoi vous n’avez rien dit à votre fille ?

- Pardon ?

- Que vous ayez prévenu la police, je le comprends et vous avez sûrement bien fait. Mais pourquoi ne jamais l’avoir dit à votre fille ?

- M’enfin ! Qu’est-ce que c’est que cette question ?

- Vous n’avez rien dit parce que vous croyiez protéger Morgane ou simplement parce que vous vouliez vous protéger vous ?

- Mais je ne vous permets pas. J’ai fait ce qu’il fallait faire, voilà. Ce n’est quand même pas de ma faute si Morgane est tombée enceinte d’un voyou qui voulait me l’enlever !

Karadec aurait encore voulu lui dire cent de ses vérités mais il reconnaissait trop bien ce discours. Il l’avait vu des dizaines de fois auparavant. Des parents, ou des proches, qui taisaient les secrets pour se protéger, quitte à détruire leur famille. Ils devaient attendre qu’il soit trop tard pour se rendre compte de leur erreur. Toujours trop tard. Il y avait pourtant d’autres moyens d’abîmer sa famille, pensa-t-il avec amertume.

Il n’avait plus rien à apprendre ici.

- Madame Alvaro, permettez-moi de vous dire une chose. Vous n’enlèverez plus jamais de la tête de votre fille que vous êtes en partie responsable de la mort du père de son enfant. Bonne journée.

Il se retourna et partit. De toute façon, elle ne pourrait que l’agacer plus encore. À vrai dire, quand elle essaya de le rappeler, tout en restant fermement ancrée devant sa maison, il fit parfaitement comme s’il ne l’entendait pas. Une fois la porte de sa voiture refermée derrière lui, il n’eut même plus besoin de faire semblant. La question se posait ensuite de savoir s’il allait s’installer à la DIPJ pour continuer son enquête ou s’il rentrait pour le faire depuis chez lui.

D’un côté, il n’avait aucune envie d’expliquer à ses lieutenants pourquoi il les faisait travailler sur une enquête vieille de vingt ans. De l’autre, il donnerait tout pour éviter son frère. Ce dernier était beaucoup trop curieux pour une histoire comme ça, elle était si improbable qu’il serait avide d’en connaître tous les détails.

Son téléphone décida pour lui au moment où il reçut un SMS de Sofiane lui disant qu’il ne serait pas à la maison ce soir. Parfait. Il se voyait déjà, confortablement assis dans son canapé, perçant les derniers mystères de cette enquête. Les choses paraissaient limpides maintenant. Romain avait emprunté une somme d’argent conséquente au Belge sur les conseils de Serge Alvaro. Le mafieux avait alors menacé Agnès pour s’assurer qu’on le paierait sans se douter que cette dernière prendrait peur et préviendrait la police. Quand il avait eu vent de ça, Tenon avait dû vouloir récupérer son argent, quelque chose avait mal tourné et il avait tué Romain.

Mais son instinct de flic continuait de le titiller. Il y avait des choses qui ne s’expliquaient pas dans cette version du scénario, des petits détails qui ne collaient pas. Maintenant qu’il s’était lancé dans cette enquête, il voulait la terminer, et la terminer bien. Pas question de laisser à Morgane la moindre zone d’ombre dans cette affaire. Elle n’en avait déjà que trop souffert.

Chapter Text

Dès qu’il arriva chez lui, il prit à peine le temps de se faire réchauffer un plat que déjà il épluchait l’article de presse qui faisait état du corps retrouvé dans le canal. La jeune femme qui l’avait trouvé n’était, à l’époque, qu’une étudiante aujourd’hui expatriée.

Il retourna ensuite dans les archives pour voir si Devos avait transféré le signalement de la mère de Morgane au grand banditisme, quand il avait identifié le belge. Un mafieux de cette envergure, c’était beaucoup trop pour un brigadier. Rien ne remonta de ce côté-là. Devos avait pourtant cru le témoignage puisqu’il avait arrêté Romain Destat. Karadec était persuadé que c’était un détail important. De toute façon, le capitaine lui avait paru louche, depuis le début. 

Quand arriva la fin de la journée, Gilles et Daphné lui envoyèrent leur rapport sur ce qu’ils avaient trouvé. Très bien, il partirait de là.
Vie professionnelle. Promotion. Vie personnelle. Comptes. Il irait même chercher ses fadettes s’il le fallait. Il allait savoir ce que Devos avait fait en 2005, mieux que ce dont il pouvait se souvenir lui-même.

oOo

 

Karadec entendit un bruit proche. Il redressa la tête et ouvrit les yeux en prenant une grande respiration. Il s’était endormi. Il ne se souvenait même pas de quand, ni de comment. Par miracle, son ordinateur était toujours sur ses genoux. Il se dépêcha de le poser, en lieu sûr, sur la table basse.

Il étira ensuite ses membres un par un. Il n’avait vraiment plus l’âge de dormir assis dans le canapé. Son cou lui faisait un mal de chien et il sut que son dos le lui ferait payer au moins jusqu’au soir. Mais le plus important, c’était le bruit qui l’avait réveillé. Dans quelques instants, son frère rentrerait dans la pièce et il n’aurait absolument aucun moyen de lui faire croire qu’il s’était levé tôt pour travailler ici.

- Dis donc, elle a l’air vraiment prenante cette enquête, dit-il simplement en lui tendant une tasse de café fumant.

Karadec s’attendait à mille remarques et presque autant de questions mais son frère se contenta de le scruter brièvement avec un sourire puis repartit. C’était presque pire. Il détestait ne pas savoir ce qui trottait dans la tête de Sofiane, surtout quand ce dernier affichait l’expression maligne de celui qui sait lire entre les lignes. Mais de quelles lignes s’agissait-il ? Karadec n’avait rien dit, son frère ne pouvait rien avoir deviné, et même s’il avait appelé Céline, sa cheffe n’en savait pas beaucoup plus que lui. Pourtant il était absolument impensable qu’il le rattrape pour lui poser la question alors il se contenta d’un remerciement pour le café.

Il n’avait aucune idée de l’heure à laquelle il s’était endormi mais une chose était sûre, c’était tard. Très tard. Le café serait salvateur. Il n’en but pourtant pas plus d’une gorgée avant d’être de nouveau happé par ses recherches de la veille. Son cerveau vaseux peinait à se souvenir de la réflexion sur laquelle il s’était arrêté.

Sur son écran s’affichait une carte avec une adresse, une adresse en Angleterre. Celle d’un compte bancaire qui percevait de l’argent du capitaine Devos depuis la disparition de Romain. Cela semblait assez étrange pour vouloir y aller faire un tour. Il chercha dans son téléphone le contact qu’il avait créé hier et qui portait son nom. Morgane Alvaro. Son pouce survola quelques instants les lettres de ce prénom avant de s’intéresser au bouton d’appel.

Après tout, il lui avait bien dit qu’il appellerait dès qu’il aurait du nouveau. Il savait où elle habitait, Karadec pouvait tout aussi bien passer la chercher directement. Il n’irait pas sans elle de toute façon. Et puis un petit saut à l’étranger, ça pourrait lui changer les idées, en plus de clore définitivement cette affaire.

Karadec se prépara donc et dès que l’horloge afficha une heure décente, il prit sa voiture et conduisit jusqu’à l’adresse qu’il connaissait déjà par cœur. Quand il tourna dans la rue, son pouls s’accéléra. Il aurait dû se trouver ridicule. Il ne la connaissait que depuis vingt-quatre heures mais déjà il avait les mains moites à l’idée de la retrouver.

Ça y est, il était pris d’un doute. Ne ferait-il pas mieux de l’appeler avant de débarquer, comme ça, chez elle ? La veille, elle n’avait pas eu l’air de s’en formaliser mais aujourd’hui ce serait différent. L’envie de la surprendre encore, dans son quotidien, même simplement pour quelques instants, fit finalement pencher la balance.

Il se regarda dans le rétroviseur, resserra sa cravate et vérifia qu’il n’avait rien entre les dents avant de sortir de la voiture. Il traversa la rue au pas de course craignant qu’Alvaro ne le voit par la fenêtre puis, avant de toquer, il passa une main nerveuse dans ses cheveux et sa barbe. Et, dès que la porte commença à s’ouvrir, il se redressa.

- Bonjour Alvaro, je voulais…

- Alvaro ? Carrément ? Vous devez pas serrer beaucoup, vous.

Karadec dévisagea la jeune femme qui venait de l’accueillir. Elle devait avoir une vingtaine d’années, blonde aux yeux bleus, l’air désabusé.

- Vous n’êtes pas…

- Ma mère ? Non. Moi c’est Théa. Et vous ? Vous êtes qui ?

Bien sûr, c’était sa fille. Elle le dévisageait de bas en haut, prête à jauger ses moindres réponses.

- Commandant Adam Karadec de la DIPJ de Lille. J’enquête avec votre mère.

- Vous enquêtez avec ma mère ?

- C’est un partenariat très nouveau.

- Et c’est vous qui l’avez mis dans cet état ?

Le cœur de Karadec manqua un battement. Il lui était arrivé quelque chose ?

- Elle a passé toute la nuit à pleurer.

Il baissa les yeux, incapable de soutenir son regard. Il savait bien qu’il n’aurait pas dû se sentir coupable, après tout il n’avait rien à voir avec la mort de Romain Destat, pourtant, s’il n’avait pas été là, Morgane n’en aurait rien su. Théa émit un son de désapprobation.

- Mouais, je le savais. Qu’est-ce que vous lui voulez encore ? Vous croyez pas que vous avez fait assez de mal comme ça ?

- Est-ce que je peux au moins la voir ?

- Non désolée. De toute façon, elle ne descendra pas. La prochaine fois, essayez d’appeler avant de débarquer comme ça.

- Merci du conseil.

Karadec aurait voulu forcer le passage, allez la voir quand même mais la fermeté avec laquelle Théa tenait l’entrée lui fit comprendre qu’elle ne le laisserait pas faire. Il tourna les talons en saluant l’aînée Alvaro. Malgré son inquiétude pour Morgane, Karadec ne put s’empêcher de sourire du caractère de la jeune femme. Mais il fut vite rattrapé par l’image de Morgane en larmes.

Dès qu’il fut assis dans la voiture, il composa son numéro sans réfléchir. Le bip sonna une fois puis deux. Elle n’était peut-être pas à côté de son téléphone. Il sonna une troisième fois. Peut-être qu’elle ne l’avait carrément pas avec elle, ou pire, qu’elle ne voulait pas lui répondre. Après tout son numéro n’était pas enregistré. Son cœur s’accéléra de nouveau en pensant qu’il pourrait n’obtenir aucune réponse.

- Allô ?

Sa voix était faible et enrouée. Il faillit ne pas la reconnaître.

- Alvaro ? C’est moi. C’est le commandant Karadec.

N’importe quoi ! « C’est moi. » Pour qui se prenait-il ? Comme si Alvaro attendait son appel. Comme si elle avait passé la nuit à rêver de lui, comme lui d’elle. Mais non, elle, elle avait passé sa nuit à pleurer la disparition de son ancien compagnon, celui qu’elle aimait. Pourtant il l’entendit immédiatement s’activer au bout du fil. Il perçut un froissement de tissu puis un mouchage, un raclage de gorge et, quand elle lui répondit à nouveau, il eut l’impression de retrouver la Morgane d’hier.

- Hey Kara ! Alors je vous manquais déjà ?

Oui mais il ne serait jamais assez fou pour l’avouer et puis une partie de son cerveau restait bloqué sur le surnom qu’elle venait de lui trouver, de manière si naturelle. « Kara » Personne ne l’avait jamais appelé Kara, ou même ne lui avait vraiment trouvé de surnom. Adam, c’était déjà bien assez court.

- J’avais promis de vous appeler non ?

- Et vous êtes vraiment venu pour l’enquête ou… ?

Pensait-elle qu’il aurait osé venir simplement pour la voir ? Ce n’était pas l’envie qui lui aurait manqué mais l’assurance et le courage. Et surtout, dans ce cas, il aurait sûrement pensé mille fois à ce qu’il lui dirait avant de s’y rendre justement pour ne pas se retrouver dans cette situation, à rougir comme un idiot, alors qu’il venait juste pour l’enquête. Heureusement qu’elle ne pouvait pas le voir.

- Ah ouais, je vous ai carrément fait buguer. Je déconnais Karadec. J’avais bien compris que débarquer à l’improviste juste pour proposer une date à une quasi-inconnue, c’était pas trop votre genre. Enfin après si ça avait été le cas…

- J’ai une nouvelle piste ! s’empressa-t-il de la couper, de peur de ne plus oser dire un mot de plus si elle continuait. Enfin ce n’est pas grand-chose pour l’instant mais je pense que ça vaudrait quand même la peine d’aller vérifier.

- Et vous voudriez que je vienne avec vous, c’est ça ?

- Oui. Enfin si ça vous tente… Si vous avez envie… Si vous avez un passeport aussi.

- Un passeport ? Elle est où votre piste ? En Espagne ?

- En Angleterre.

Pendant quelques secondes, Karadec n’entendit plus rien à l’autre bout du fil. Se pourrait-il qu’il ait réussi à laisser Morgane Alvaro sans voix ?

- On peut partir quand ?

Elle avait une drôle d’intonation dans la voix, comme si elle faisait attention à ne pas parler trop fort. Elle n’était pas en train de se cacher de sa fille quand même ?

- Si ça se trouve c’est un cul-de-sac, ne vous faites pas trop d’illusions, crut-il bon de lui rappeler.

- Quand ? le pressa-t-elle à nouveau.

Karadec regarda sa montre en pinçant les lèvres. Théa lui avait pourtant assuré que sa mère ne sortirait pas aujourd’hui, peut-être qu’elle avait raison, que Morgane avait besoin de temps. Pourtant déjà, l’adrénaline de la veille se répandait à nouveau dans ses veines.

- Je suis devant chez vous. Si on part maintenant, on devrait pouvoir prendre le prochain ferry.

- Vous êtes où ? demanda-t-elle alors qu’il percevait ses pas précipités à travers le combiné.

Karadec leva les yeux vers la façade au moment même où Alvaro tirait le rideau. Même de loin, à travers la fenêtre, il pouvait voir ses cheveux en pétard et son maquillage qui avait coulé sur ses joues, pourtant elle lui adressa un signe de la main avec un sourire rayonnant. Peut-être trop même. Il la salua aussi.

- J’arrive, dit-elle avant de raccrocher.

Et elle disparut tout aussi vite derrière le rideau. Seul à nouveau, Karadec entra l’adresse dans son GPS pour être prêt à partir dès qu’elle arriverait puis il vérifia encore une fois son allure dans le rétroviseur. Il se serait bien demandé d’où lui venait cette obsession soudaine pour son apparence mais il ne le savait que trop bien. Il avait l’impression que son attente était infinie. Non pas que Morgane mette beaucoup de temps à se préparer mais chaque seconde s’étirait dans l’habitacle. Son esprit changeait chaque instant de silence en dizaines de scénarios sur ce qu’elle allait dire en entrant, ce que lui allait lui répondre, sur ce dont ils allaient discuter pendant le trajet et comment se passerait leur journée.

Dès qu’elle ouvrit la porte, son regard fut de nouveau aimanté à elle. S’il n’avait pas eu cette discussion avec Théa et s’il ne l’avait pas aperçue à la fenêtre un peu plus tôt, Karadec aurait pu croire que rien n’avait changé depuis hier. Elle avait remis de l’ordre dans ses cheveux et s’était remaquillée. Elle avait, aujourd’hui encore, une tenue aussi improbable que colorée. Il allait finir avec des strass partout dans sa voiture, il en était sûr.

Alors qu’Alvaro traversait la route pour le rejoindre, Karadec vit derrière elle, sa fille, sur le perron, qui le fixait d’un air soupçonneux. En tout cas, il voyait bien qu’elle lui en voulait d’avoir poussé sa mère à sortir. Enfin il ne l’avait pas vraiment poussé, ils auraient pu décaler de quelques jours si elle avait préféré, ou il aurait même pu y aller seul. Le fait était que, dès qu’il lui avait tendu cette perche, Morgane s’était empressée de la saisir. De toute façon, les choses ne pourraient jamais être pires qu’hier. Un peu d’air marin lui ferait sûrement le plus grand bien. Karadec détourna donc les yeux pour ne plus voir l’air désapprobateur de l’aînée.

- Alors ? Vous avez un vrai truc ou c’était juste une excuse bidon pour me tirer des griffes de ma fille ?

- Vous avez un problème avec votre fille ?

- Nan pas du tout, c’est juste que parfois, elle se stresse pour rien. C’est à se demander qui est la mère dans cette maison !

Alvaro se mit à rire. Karadec aurait peut-être pu y croire s’il n’avait pas des décennies d’expérience en interrogatoires. Mais après tout, ce n’était pas à lui de la pousser à se confier si elle n’en avait pas envie.

- J’ai une vraie piste. Le capitaine Devos effectue tous les ans un virement sur un compte en Angleterre.

- Je croyais que vous aviez pas le droit d’aller fouiller comme ça dans les comptes d’un autre flic ?

Karadec n’avait pas pensé qu’elle s’attarderait sur ce détail. Il se racla la gorge.

- Je connaissais quelqu’un qui me devait une faveur.

- Moi qui pensait que vous étiez le genre de flic qui ne sortait jamais de la procédure…

- Excusez-moi mais vous êtes intéressée par ce que j’ai trouvé ou ce n’est pas assez dans les règles pour vous ? se moqua-t-il, pourtant presque vexé.

- Je pensais pourtant que vous aviez compris à qui vous aviez à faire ! Et pardon de vous casser votre délire mais je vois pas en quoi un virement c’est chelou.

- Ce qui est « chelou », Alvaro, c’est que le compte a été créé sous un faux nom et que les paiements ont commencé en décembre 2005. Et l’Angleterre c’est justement l’endroit où travaillait l’étudiante qui a signalé le corps de votre compagnon dans le canal près du casino.

- Attendez… Hier, on en était plus ou moins arrivé à la conclusion que c’était le « Belge » qui avait tué Romain pour récupérer son argent. Et si cette nana a vu quelque chose, pourquoi est-ce que c’est Devos qui la paie ?

- C’est ce que je veux aller vérifier, répondit-il, assez fier de ne pas avoir eu à s’expliquer.

Morgane frappa frénétiquement dans ses mains alors qu’elle gigotait sur son siège.

- Oh purée, c’est excitant !

Karadec sourit et prit le chemin de Calais. Finalement, malgré ses préjugés, ce serait peut-être assez facile de travailler avec elle.

- Donc vous étiez vraiment pas venu pour me proposer un date ?

Il manqua de s’étouffer en avalant sa salive. Il retirait tout ce qu’il venait de penser. 

Chapter Text

Depuis que le bateau avait démarré, Alvaro était comme une enfant. Elle avait absolument tenu à ce qu’ils aillent sur le pont. Elle s’émerveillait de la houle qui les faisait marcher en zigzag et se moquait de lui qui s’assurait au moindre garde-fou. Il avait bien envie de se défendre en lui disant que c’était par mesures de sécurité et que c’est plutôt elle qui risquait de se faire mal en trébuchant. Mais quelque chose lui disait que, s’il faisait ça, il ne réussirait qu’à attirer plus de railleries encore.

Morgane riait avec les mouettes et faisait autant de référence à Titanic qu’au Grand Bleu, et au commandant Cousteau qu’à la Petite Sirène, si bien que Karadec ne vit pas passer le trajet. C’était fou avec quelle aisance le temps filait avec elle. Il en oublia presque pourquoi ils allaient là-bas. À peine eurent-ils débarqués qu’il se mit à pleuvoir des cordes.

- Ah la météo anglaise ! s’exclama Morgane alors que ses essuies-glaces se débattaient pour chasser toute cette eau de son pare-brise.

- Ce n’est qu’un peu de pluie, Alvaro. Vous m’aviez caché que vous étiez en sucre, se moqua-t-il.

- Évidemment, ça fait pas peur à un breton comme vous. Ça c’est sûr !

- Qu’est-ce qui vous dit que je suis breton ?

Du coin de l’œil, il la vit se tourner vers lui. Il n’avait pas besoin de voir son visage, tout dans sa posture criait les sourcils levés et le « sérieusement ? ».

- Bah votre nom déjà. Non mais « Karadec » ! Qui s’appelle comme ça à part les bretons ? Et puis vos CD ! Manau, Celtic Legends, Compil’ Breizh ? Sérieux ? On a fait plus compliqué comme enquête.

Elle avait sorti ses disques de la boîte à gants à mesure qu’elle les énumérait.

- Laissez donc ça tranquille.

- Ah bah non ! On a encore de la route à faire, alors on va bien se mettre un peu de musique. Ça vous donnera une excuse pour ne pas envoyer tout ça chez l’antiquaire dès qu’on reviendra à Lille. Quoique, vous avez été capable d’aller spécialement à la braderie pour les acheter !

- Parce que vous, vous n’y allez pas peut-être ?

- Ah si ! Si, si ! Mais entre trois enfants, des petits boulots et la maison qui prend l’eau dès qu’elle a l’occasion, je peux vous dire qu’il n’y a pas de petites économies !

Pour qu’elle dise ça, Karadec ne voulait même pas imaginer l’état de ses comptes en banque. Alors, pour faire comme s’il n’avait pas relevé sa remarque, il laissa couler. De toute façon, sur ce coup-là, c’était Alvaro qui ne savait pas dans quoi elle s’engageait. Il était prêt à parier son badge qu’elle ne tiendrait pas dix minutes de biniou. Bien sûr, il ne lui dirait pas, têtue comme elle avait l’air d’être, elle ferait sûrement n’importe quoi pour avoir raison.

- Karadec, c’est quoi ça ?

- C’est de la cornemuse, Alvaro.

- Non mais qui écoute ça ?

- Les bretons.

- Évidemment !

En disant ça, elle passait les morceaux un à un. Dans sa tête, Karadec célébrait sa victoire.

- Qu’est-ce qui vous fait sourire ?

- Rien.

Il n’allait pas commencer à lui dire qu’il se réjouissait des paris qu’il faisait avec lui-même. Mais, de ce fait, il sourit d’autant plus.

- Mon cul !

Il essaya bien de retrouver une expression plus neutre mais il la sentait qui le fixait depuis le siège passager.

- Vous savez… Vous êtes presque beau gosse quand vous souriez.

Karadec manqua de peu de faire une sortie de route et envoya toute l’eau de la flaque qui se trouvait là dans le fossé. Morgane pouffa.

- Ah ouais carrément ! Dis donc, ça fait sacrément longtemps qu’on vous a pas dragué, vous.

- Alvaro, c’est dangereux. Sous la pluie, il faut rester extrêmement vigilant. On aurait pu avoir un accident. Ça vous amuse, c’est ça ?

Il osait à peine la regarder. Est-ce qu’elle venait vraiment de lui dire qu’elle avait voulu le draguer ? Du coin des yeux, Alvaro s’était avachie contre la fenêtre. Elle avait l’air de bouder en regardant le paysage.

- Excusez-moi, finit-elle par lâcher, assez sincèrement il devrait dire. Mais comment j’étais censée savoir que juste vous dire que vous êtes pas mal ça vous ferait vriller ?

Et elle recommençait ! Karadec s’accrocha plus fort à son volant.

- Merci Alvaro. C’est juste que… vous m’avez surpris.

- Et puis faites pas genre, j’ai vu comment vous me matiez aussi !

- Mais… mais pas du tout !

Il se sentait pourtant déjà rougir jusqu’aux oreilles. Il ne pouvait pas avoir été si peu discret. Bien sûr, il rougissait parce que ce qu’elle disait était plus vrai qu’il n’aurait bien voulu l’admettre mais il avait surtout honte qu’elle l’ait démasqué si aisément. Ce n’était pas sa faute, il n’avait pas l’habitude de passer ses journées aux côtés d’une femme aussi magnifique que brillante et qu’il avait rencontré au hasard du rêve le plus étrange qu’il ait jamais fait.

- Pff bien sûr, répondit Alvaro avec ce petit soufflement de nez qui lui disait qu’elle n’en croyait pas un mot.

- Tenez Brighton ! On arrive !

Karadec s’accrocha au panneau qui portait le nom de la ville qu’ils cherchaient comme à une bouée de sauvetage. Se concentrer à nouveau sur l’enquête leur ferait le plus grand bien. Il entendit un petit commentaire du côté passager et, même sans tout entendre, il en saisit la teneur. Elle se moquait de sa diversion pathétique. Cela valait toujours mieux que de s’aventurer plus loin encore sur cette pente glissante.

Pourtant une partie de lui mourrait d’envie qu’ils s’y jettent à corps perdus tous les deux et c’était peut-être pour ça, plus que tout, que Karadec avait besoin qu’ils s’arrêtent.

- Arrêtez-vous !

- Quoi ?

- Là ! Arrêtez-vous ! Vite ! Vite !

Alvaro lui criait dessus si fort qu’il ne comprit rien à ce qui se passait, alors il fit ce qu’elle demandait. Il se fut à peine déporté sur le bas-côté que Morgane bondissait hors de sa voiture sans rien dire. Karadec s’arrêta complètement, coupa le moteur mais déjà Alvaro était loin. Elle courrait après un homme qui s’abritait sous un parapluie avec un enfant. Elle ne lui avait pas dit qu’elle avait des connaissances dans le coin.

- Romain ! Romain !

Karadec eut à peine le temps de réaliser le prénom qu’elle venait d’employer que l’homme se retourna, dévoilant un visage qui lui était maintenant familier tant il l’avait vu sur le dossier d’enquête de l’affaire Destat. Les quelques années en plus ne suffisaient pas à rendre l’ancien compagnon d’Alvaro méconnaissable.

Dès qu’il aperçut Morgane, il sembla se figer sur place. Le petit garçon qui marchait à ses côtés fit quelques pas de plus avant de se rendre compte qu’on ne le suivait plus.

- Dad ! What’s going on ?

Destat sembla détacher son regard d’Alvaro avec difficulté pour se tourner et s’accroupir vers l’enfant.

- Nothing, sweetheart. Can you please go to school on your own ? I’ll pick you up same time as usual.

Le petit s’approcha de son père et essaya de lui glisser discrètement.

- Are they gonna hurt you, daddy ?

- No Liam ! No. This woman is an… old friend of mine. It’s okay.

- Why is she crying ?

 Karadec rattrapa enfin Morgane. Le garçon avait raison, elle était en train de pleurer. Il s’approcha encore, pour la protéger de la pluie avec son propre parapluie et pour qu’elle puisse sentir sa présence, puis effleura sa main du bout des doigts, comme une question. Elle les saisit immédiatement. Sa main tremblait. Destat n’osait même pas vraiment vérifier les dires de son fils. Il insista simplement une fois de plus auprès de lui, réajusta la capuche de son ciré et ce dernier finit par s’éloigner.

Quand il se releva finalement, Karadec sentit un spasme parcourir Morgane, il décida donc de prendre les devants. Il serra brièvement sa main et s’interposa entre elle et son ancien compagnon.

- Romain Destat ?

Le regard de ce dernier glissa brièvement jusqu’à Morgane avant de revenir sur lui.

- Oui.

- Commandant Adam Karadec, police judiciaire de Lille. Je crois que vous nous devez quelques explications.

Destat regarda son fils rejoindre l’école, juste au bout de la rue puis, dès qu’il eut disparu entre les grilles, il se tourna à nouveau vers eux.

- Qu’est-ce que vous voulez savoir ?

- Fraude et obstruction à la justice, est-ce que ça vous parle ?

- Obstruction à la justice ?

- Oui, le jeune homme qu’on a retrouvé dans le canal, je suppose qu’il n’avait pas enfilé vos affaires de lui-même.

Destat ferma les yeux et baissa la tête dès qu’il comprit.

- C’était une idée de Serge. Il disait que le Belge ne chercherait pas un mort.

- Si vous aviez le million du casino pourquoi ne pas simplement l’avoir remboursé avec les intérêts ?

- On n’avait plus le million. Y’a ce flic qui m’est tombé dessus à la sortie du casino. Il m’a tabassé et il est parti avec tout le blé.

- Vous vous souvenez de son nom ?

- C’était y’a vingt ans…

Karadec chercha rapidement une photo de Devos sur son téléphone pour la lui montrer. Destat fit un pas vers lui en plissant les yeux pour vérifier. Karadec sut avant même qu’il ne le dise, qu’il l’avait reconnu.

- Oui, c’est lui. Sa tête, je l’oublierais jamais. J’ai cru qu’il allait me tuer. Sans Serge, je serais mort. Demandez-lui, j’avais le nez pété, plusieurs côtes fêlées.

- Et pourquoi tu m’as rien dit ? explosa enfin Morgane derrière lui. Hein ? T’as eu vingt ans ! Vingt ans bordel ! Pourquoi t’as jamais rien fait ?

Sa course sous la pluie l’avait laissé trempée. Elle dégoulinait.

- J’avais peur. On était paniqués avec ton père. Il me disait que le Belge allait te surveiller, qu’il fallait surtout pas que je te contacte… Je voulais tellement tout te dire, je te jure.

- Non. Non parce que si tu avais voulu, tu l’aurais fait. À un moment donné, tu l’aurais fait. Moi j’ai jamais arrêté de te chercher, mais il faut croire que j’ai été trop conne. Toi tu t’en foutais, tu étais déjà passé à autre chose…

Elle n’eut pas besoin de désigner l’école où était parti Liam pour qu’ils comprennent qu’elle parlait de son fils. On ne faisait pas d’enfants tout seul.

- Je pouvais pas rentrer en France, c’était trop risqué. Christine m’a beaucoup aidé et puis, je sais pas, avec elle, ça a toujours été simple quoi.

Karadec vit Morgane flancher à ces mots. Il se glissa de nouveau à ses côtés en jetant un regard noir à leur vis-à-vis.

- Je pense que vous en avez assez dit.

Il espérait que Romain entende, dans sa voix, tout ce qu’il taisait. Il passa un bras autour des épaules de Morgane et la sentit qui prenait immédiatement appui sur lui. Karadec n’aurait jamais dû l’emmener ici. Il aurait dû aller vérifier cette foutue piste lui-même. Et dire qu’il s’était persuadé que les choses ne pourraient pas être pires que la veille… Maintenant son devoir c’était de l’emmener le plus loin possible d’ici, le plus vite qu’il pouvait.

- Du simple ? C’est ça qu’il voulait dans sa vie ? marmonnait Morgane, la voix pleine de sanglots.

- Et Théa, elle va comment ?

Karadec aurait pu se retourner simplement pour lui écraser son poing sur le visage mais cette fois-ci Morgane fut plus rapide.

- Tu te souviens de son prénom ? T’es un mec en or en fait, hein. Elle va bien. Elle m’a toujours dit qu’on s’en sortait très bien toutes les deux et qu’elle avait pas besoin de père. Tu vois, manifestement elle avait raison.

Alors qu’elle faisait sa déclaration, Morgane lui avait saisi la main. Karadec sentait à quel point elle tremblait, à quel point son cœur battait vite et fort. Il voulait prendre sa défense mais elle s’en sortait très bien toute seule alors il se contenta de serrer sa main en retour, pour lui dire qu’il la soutenait, qu’il était avec elle.

Elle n’eut besoin d’aucun mot quand elle fit demi-tour d’un air déterminé. Ça y était. L’entrevue était terminée. Il était temps de rentrer et de renvoyer ce fantôme du passé là où était sa place. Morgane filait vers la voiture, fière et digne, ne lâchant pas sa main une seule seconde. Malgré ses grandes jambes, Karadec devait allonger l’allure pour ne pas avoir l’impression de se faire traîner. Une fois qu’il eut fermé la portière, ce fut comme si le monde extérieur n’existait plus pour elle. Karadec fixa encore quelques instants la figure lointaine de Romain Destat avant de rejoindre sa partenaire dans l’habitacle.

La route retour jusqu’au port fut parfaitement silencieuse, seulement rythmée par la pluie battante. Morgane semblait recroquevillée sur son siège. Karadec ne savait pas trop si elle pleurait ou pas. Il envisagea de mettre Devos, Serge et Destat en prison mais cela ne suffirait sûrement pas à apaiser son cœur. Pourtant, il aurait tout fait pour mettre la Terre entière derrière les barreaux si ça permettait à Morgane de retrouver le sourire.

Elle ne dit rien non plus lorsqu’ils passèrent la guérite du ferry, ni lorsqu’il se gara. Il crut même qu’elle allait rester dans la voiture pendant la traversée. Il se présenta alors à la portière côté passager.

- Morgane, l’appela-t-il doucement.

- Laissez-moi.

Sans rien ajouter, il attendit patiemment à la porte jusqu’à ce qu’elle lui jette un regard agacé, qu’elle soupire et qu’elle ne sorte. Bien sûr, elle ne l’attendit pas et fila jusqu’à l’ascenseur qui se referma avant qu’il n’ait eu le temps de la rejoindre. Ça n’avait que peu d’importance, elle était sortie. L’air marin lui ferait du bien. Et puis, elle avait une tenue bien trop flashy pour passer inaperçue au milieu des autres passagers. Les quelques escaliers qu’il se trouvait dans l’obligation d’emprunter lui ferait du bien à lui aussi. Son cœur était lourd et ses membres engourdis par la tension et le silence.

Sans surprise, il la retrouva accoudée au garde-fou sur le ponton. Elle avait le regard dans le vide et l’air triste. Le vent lui balayait les cheveux dans les yeux mais elle n’en avait que faire. Karadec s’installa à côté d’elle sans rien dire. Il savait qu’elle l’avait vu, du coin des yeux. Pendant quelques instants, elle agit comme si de rien n’était puis, elle soupira comme s’il l’avait soudainement dérangé, et partit. Par réflexe, Karadec lui attrapa le bras.

- Morgane, s’il vous plaît…

Il ne savait pas bien ce qu’il lui demandait, il savait encore moins ce qu’il lui proposait mais il ne pouvait pas la laisser seule. Elle ouvrit la bouche, comme pour parler puis se figea. Il avait l’impression de la voir considérer mille choses à lui dire, finalement elle n’en dit aucune et s’approcha tout près de lui, si près qu’il comprit tout de suite le message. Il prit Morgane dans ses bras sans aucune question.

Après quelques minutes, il sentit ses bras venir le serrer aussi. Avec les mouvements de la houle, de loin, on aurait pu croire qu’ils dansaient un slow. Il ne la connaissait que depuis deux jours et ça faisait déjà deux fois qu’ils s’enlaçaient. Pourtant, une fois encore, l’étreinte ne lui parut pas étrangère. Il voulait être là pour elle, qu’importe la façon. Et puis l’avoir dans ses bras c’était tellement… naturel.

Avec les autres, il s’était toujours demandé combien de temps ça allait durer et ce qu’on attendait de lui ensuite. Ici, seul comptait le présent. Tant que Morgane cacherait son visage dans le creux de son cou, tant qu’elle serrerait ses bras autour de lui, c’était qu’il se devait d’être là et de l’étreindre en retour. Il l’entendait pleurer, renifler, soupirer, marmonner parfois, à cela il ne répondait que par une caresse légère quand il sentait que le désespoir l’emportait.

Ils ne se séparèrent qu’après la deuxième annonce qui invitait les passagers à regagner leurs véhicules. Il se sentit si vide quand elle quitta ses bras ,mais déjà les autres passagers affluaient de partout pour se rendre dans les niveaux inférieurs. Morgane s’éloigna et il la suivit de près. Cette fois-ci, ils prirent l’ascenseur ensemble, restant parfaitement silencieux alors que la grand-mère qui était montée avec eux détaillait le reste de leur voyage à ses petits-enfants.

Le trajet jusqu’à Lille fut très calme aussi mais beaucoup moins tendu. Morgane mit un fond de radio et, ce ne fut qu’une fois garé devant chez elle, que Karadec se rendit compte qu’elle s’était endormie. Il posa délicatement une main sur son bras pour ne pas l’effrayer.

- Morgane ?

Cette dernière s’étira dans son sommeil avant de changer de position et d’ouvrir les yeux. Elle fronça les sourcils d’abord un peu perdue puis, quand elle croisa son regard, elle sourit. Ça y est, elle se souvenait d’où elle était. Mais le sourire quitta rapidement ses lèvres alors qu’elle se rendait compte qu’elle était de retour chez elle. Il vit tous les poids des révélations de la journée lui tomber sur les épaules. Elle se racla la gorge.

- Merci Karadec.

- C’est normal.

Juste avant de sortir, elle se retourna vers lui. Est-ce qu’il avait rêvé ou ses yeux étaient tombés, l’espace d’une seconde, sur ses lèvres ? Mais avant qu’il ne puisse vraiment répondre à la question, elle était déjà partie. 

Chapter 9

Notes:

(See the end of the chapter for notes.)

Chapter Text

Le retour à sa vie de flic fut bien plus compliqué qu’il ne l’aurait imaginé. Karadec avait pourtant reçu les félicitations de la commissaire pour la résolution de cette vieille disparition. Une enquête de l’IGPN avait été commanditée à l’encontre du capitaine Devos après les témoignages de Romain Destat et Serge Alvaro.

Pourtant il ressentait comme un grand vide à l’intérieur. En fait, et bien malgré lui, il se rendait de plus en plus compte que c’était la façon dont il se sentait tout le temps avant, et depuis quelques jours à peine, Morgane Alvaro avait réussi à insuffler quelque chose de nouveau dans sa vie qui lui manquait terriblement.

Son frère le harcelait de questions pour savoir ce qui s’était passé. Et si Gilles lui en voulait un peu de ne pas l’avoir tenu au courant de cette enquête, Daphné, elle, se demandait simplement s’il allait se faire une nouvelle habitude de déterrer toutes les disparitions classées sans suite des vingt dernières années. La seule personne à qui il avait presque tout raconté, c’était Céline. Il avait bien dû. Depuis qu’il l’avait laissée devant chez elle, il n’arrêtait pas de penser à Morgane Alvaro. Ça avait complètement viré à l’obsession.

Il mourrait d’envie de l’appeler, de lui écrire, simplement pour prendre de ses nouvelles mais il avait peur alors qu’elle le perce à jour. Qu’elle devine qu’il la voyait partout, à longueur de journée et que, le soir venu, elle lui apparaissait en rêve. Alors il attendait d’avoir du concret, pour avoir une excuse convenable.

- Adam, j’ai eu la réponse du divisionnaire. Il nous donne son accord de principe. Après, comme la situation sort un peu de l’ordinaire, il nous impose de commencer par une période d’essai de trois mois. Est-ce que tu as pu lui parler ?

- Non… J’attendais ton retour.

Céline avait toujours cette façon de le regarder quand ils parlaient de Morgane qui le mettait mal à l’aise, comme si elle avait compris quelque chose, comme si elle s’attendait à ce qu’il lui en dise plus.

- Appelle-la. Je suis sûre que ça te fera du bien en plus.

Il se sentit rougir alors que son amie lui adressait un sourire entendu. Une semaine, cela faisait presque une semaine qu’ils avaient retrouvé Romain Destat et depuis il ne s’était pas passé un seul jour sans que Karadec ne trouve une excuse bidon pour passer devant la maison de Morgane. Il ne s’arrêtait jamais bien sûr, mais scrutait les fenêtres au cas où il aurait pu l’apercevoir.

Ce soir, enfin, il allait entendre sa voix à nouveau. Il était hors de question qu’il l’appelle ici, au milieu de tous ses collègues qui pourraient l’épier. Non. Sofiane n’était pas là ce soir, il pourrait donc l’appeler tranquillement dès qu’il serait rentré. De toute façon, l’après-midi était déjà bien avancée, il n’aurait plus longtemps à attendre avant de pouvoir rentrer chez lui.

Ce fut exactement à partir de ce moment-là que le temps sembla ne plus vouloir s’écouler. Qu’importe le nombre de fois où Karadec regardait les aiguilles de l’horloge, ces dernières semblaient s’accrocher obstinément à la même place. Il aurait même parfois jurer les voir remonter ! Il s’occupait pourtant, rangeait un dossier, rédigeait un P.V. mais dès qu’il avait le malheur de lever les yeux vers n’importe quelle horloge, elle ne lui indiquait que cinq minutes de plus dans le meilleur des cas.

Karadec avait l’impression de passer plus de temps à scruter les aiguilles qu’à s’occuper pour qu’elles défilent plus vite. Il était incapable de regarder ailleurs. Et s’il ratait le coche ? Mais l’heure s’allongeait à l’infini. Jamais de sa vie, il n’avait eu l’impression que le temps était aussi long. Il dut même se pincer pour être sûr de ne pas être en train de rêver.

N’y tenant finalement plus, il s’éclipsa une demi-heure avant son horaire en prenant un air occupé et en marmonnant comme s’il venait de trouver une piste. Dès qu’il fut sortit de l’open space, il se précipita dehors, se faisant presque violence pour ne pas courir. Il entra dans sa voiture tout aussi rapidement, jetant presque ses affaires sur la banquette arrière. Il allait tourner la clé quand son téléphone se mit à sonner. Karadec hésita à le regarder. Et si c’était Céline qui l’avait vu filer en douce ?

Il sortit l’appareil et son cœur fit un bond dans sa poitrine. C’était Morgane qui l’appelait ! Ses mains se mirent à trembler si fort qu’il rata deux fois le bouton pour décrocher avant de finalement y parvenir.

- Allô ?

- Hey Karadec, c’est moi.

- Bonjour Morgane. Comment allez-vous ?

Sa voix était inégale, jonglant, sur un même mot, entre excessivement joviale et presque trop timide. Il se passa une main sur le visage. Il avait l’air ridicule. Même ado lorsqu’il parlait aux filles qui lui plaisaient, il se débrouillait mieux. Et en même temps depuis combien d’années n’avait-il pas rencontré une femme pour laquelle il avait eu un vrai coup de cœur ? Mais ce n’était sûrement pas le moment de penser à ça.

- Euh… bien. Je me demandais, est-ce que vous seriez libre pour passer à la maison ce soir ? Il faudrait que je vous parle de quelque chose.

Son cœur bondit dans sa poitrine mais ses mots, eux, restèrent coincés dans sa gorge. Morgane était en train de proposer qu’ils se voient, c’était encore mieux que de lui expliquer sa proposition par téléphone. Pourquoi alors était-il aussi nerveux à l’idée de répondre ?

- A… Après j’ai dit chez moi parce que c’était pratique, vous savez où c’est et tout, mais si vous voulez qu’on se voit ailleurs, à l’extérieur…

- Non ! Non, chez vous c’est parfait. Moi aussi j’aurai quelque chose à vous dire, en fait.

- Ah… Ok !

- Vous voulez que je vienne à quelle heure ?

- Comme vous voulez, je suis à la maison.

- Et moi je viens de finir ma journée.

Donc le temps de rentrer chez lui, de ranger ses affaires, de se doucher, de se changer…

- Tout de suite alors ? C’est parfait !

Morgane l’avait pris de court. Il ne s’était pas préparé à la revoir si rapidement. En fait, il ne savait même plus où donner de la tête. Est-ce qu’il avait une chemise propre dans son coffre ? Oui toujours, mais celle qu’il portait n’était même pas sale, alors pourquoi avait-il tant envie de se changer ? D’ailleurs c’était exactement la même chemise, mais Morgane n’en saurait rien.

- Ah… C’était pas ce que vous vouliez dire, c’est ça ? On peut se caler plus tard si vous préférez.

- Non, non ! Maintenant c’est parfait. Je pars du commissariat et j’arrive.

- À toute suite alors, répondit-elle.

Elle raccrocha et Karadec dut se mettre une claque pour se ramener à la réalité tant il avait cru entendre, dans la voix de Morgane, comme un air enjôleur. Il l’avait imaginé ce n’était pas possible autrement. Et même s’il ne l’avait pas imaginé, mieux valait ne pas y penser. Il voulait avant tout la voir pour lui faire sa proposition et, étant donné ses antécédents anti-flic, ce n’était pas gagné. C’était là-dessus qu’il devait se concentrer et non pas sur toutes ses montagnes russes qu’elle faisait subir à son cœur, ni sur son désir profond qu’elle accepte, non pas seulement pour faire d’elle sa coéquipière, mais surtout pour s’assurer qu’elle reste dans sa vie.

Karadec se concentra donc sur le trajet qui l’attendait. Une chose après l’autre. Devait-il s’étonner qu’il se souvienne exactement de la route à prendre pour aller d’ici jusqu’à chez Morgane alors qu’il ne l’avait fait qu’une seule fois ? Qu’importe raison pour laquelle toutes les informations la concernant semblaient s’ancrer immédiatement dans son esprit, au moins ça voulait dire qu’il n’avait pas à perdre du temps à mettre son GPS.

Aussitôt qu’il se fut attaché, il démarra. Il savait bien qu’il aurait dû passer son trajet à établir une stratégie pour convaincre Morgane de les rejoindre mais il restait bloqué sur le fait qu’il allait la revoir, enfin. En un battement de cil, il était devant chez elle et elle avait dû le guetter à la fenêtre car, il n’avait pas encore fini de descendre de la voiture que déjà la porte de la maison s’ouvrait.

Soudain elle était là, sur le perron et toute sa journée semblait plus lumineuse. Il avait l’impression de ne pas l’avoir vue pendant des mois pourtant elle était aussi belle que dans ses souvenirs. Elle lui sourit et, plus que tout, il sut qu’il avait besoin qu’elle accepte sa proposition, c’était une certitude absolue.

- Salut Kara.

- Bonjour Morgane.

Il ne savait pas bien comment il devait la saluer. Une poignée de main serait peut-être un peu trop formelle, mais la bise serait sûrement trop intime. Au lieu de ça il garda le regard fixé sur les marches qu’il grimpait et, une fois devant elle, ne sut même plus trop où regarder. Il entendit Morgane pouffer.

- Dis donc, vous avez fait vite, nota-t-elle en l’invitant à entrer. J’espère que vous êtes pas allé griller un feu rouge où je sais pas quoi. Enfin, vous vous en foutez des PV vous, vos collègues peuvent bien vous en faire sauter dix par jour. D’ailleurs est-ce qu’il n’y aurait pas moyen que je…

Alors qu’elle parlait, Morgane avait refermé la porte derrière eux.

- Vous m’avez fait venir ici pour vos problèmes d’infractions au code de la route ?

- P’t-être bien, lui répondit-elle avec un sourire moqueur. J’ai pas mille flics dans mon répertoire, non plus.

Ça lui faisait tellement de bien de la retrouver. Alors oui, la laisser commencer sur les policiers n’était peut-être pas une bonne idée compte tenu du sujet qu’il voulait aborder mais rentrer dans son jeu était bien trop tentant pour qu’il proteste.

- Vous devrez passer par quelqu’un d’autre Morgane. Je travaille à la judiciaire, pas à la circulation.

Elle passa devant lui et fila dans le couloir. Avait-elle fait exprès de le frôler de bien plus près que nécessaire ou bien est-ce qu’il divaguait encore ?

- Un poulet c’est un poulet, Karadec, lança-t-elle en disparaissant dans son salon. Vous voulez boire un truc ?

Se rendait-elle compte à quel point elle était insultante pour lui et pour toutes les personnes partageant sa profession ? Il lui était d’avis qu’elle le savait parfaitement mais qu’elle n’en avait simplement rien à faire.

- J’ai de la bière, brune ou blonde. Ah non je suis bête, vous êtes plutôt jus de pommes vous, non ?

- S’il vous plaît, oui, répondit-il.

Il ne l’avait pas encore rejoint, captivé qu’il était par l’intérieur. La première fois, il n’y avait pas prêté assez attention. Il y avait des objets absolument partout. De la décoration, des jouets, des photos, des livres, des vêtements, tout semblait se mélanger sans aucun ordre, sans aucune règle. Là, sur la table du salon, une chaussette à paillettes faisait office de marque-page. Il cogna le pied contre un train de chaussures, toutes disparates, qui semblait servir de moyens de transport à toutes sortes de figurines.

S’il devait laisser l’une de ses affaires ici, il ne la retrouverait jamais, ça c’était sûr. Mais enfin, à quoi pensait-il ? Pourquoi donc serait-il amené à laisser ici quelque chose qui lui appartenait ?

- Si vous voulez, je dois avoir une bouteille d’eau gazeuse quelque part, lui proposa Morgane depuis ce qu’il imaginait être la cuisine.

- N’ouvrez rien pour moi. Du jus de pommes simple, ça me va très bien.

Plus il avançait, et plus il découvrait l’étendue du capharnaüm de cette maison. Comment pouvaient-ils même envisager de retrouver quelque chose ici ? Étonnamment pourtant, ce n’était pas sale. Dans un désordre monstre, oui, mais toutes les étagères, même les plus hautes, étaient dépoussiérées.

- Mais dites-moi, commença Morgane en réapparaissant avec une bière dans une main et un verre de jus de pommes dans l’autre, c’est dans les prérogatives de la police judiciaire d’aller s’engueuler avec ma mère ou c’était une initiative personnelle ?

Elle posa son verre devant une chaise et s’assit sur celle d’à-côté. Karadec se sentit rougir jusqu’à la racine des cheveux.

- Elle vous en a parlé ?

- Disons qu’elle m’a dit qu’un policier très désagréable était venu lui parler de Romain donc je me suis dit qu’il y avait de bonne chance pour que ce soit vous.

- Je suis désolé Morgane, je ne voulais pas…

- Au contraire ! Se mettre ma mère à dos, ça vous fait gagner des points !

Gagner des points pour quoi exactement, se demanda-t-il brièvement avant de penser à autre chose. Soulagé par la tournure de la conversation, Karadec s’assit à la place qu’elle lui avait laissée.

- Donc j’imagine que votre relation avec votre mère n’est pas beaucoup mieux que celle avec votre père.

- Disons que le jour de la distribution des parents, je n’ai pas forcément tiré les numéros gagnants, admit-elle en buvant une gorgée de sa bière.

Karadec l’accompagna en sirotant un peu de jus de pommes. Est-ce qu’elle l’avait vraiment fait venir simplement pour parler de son entrevue avec sa mère ?

- Qu’est-ce que vous lui avez dit exactement ?

- Je l’ai interrogée sur le fait qu’elle ait dénoncé Romain aux autorités et les raisons pour lesquelles elle l’avait fait. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’elle vous a dit ?

- Elle m’a demandé si on couchait ensemble, lui dit Morgane d’un air faussement amusé. Enfin, elle l’a pas dit exactement comme ça mais c’était l’idée.

Karadec faillit s’étouffer dans son jus de pommes.

- Pardon ?

- « Voyons Morgane, un policier qui prend ta défense. Admet que ça n’aille pas de soit ! »

L’imitation qu’elle faisait de sa mère était assez fidèle. Karadec entendait encore ce ton condescendant que Morgane teintait d’un mépris, le même qu’elle devait ressentir quand sa mère lui parlait. Il se rappela immédiatement ce qu’il l’avait fait bouillir de rage quand il s’était retrouvé face à elle. Comment pouvait-on traiter son enfant ainsi ?

- Elle n’a aucune idée de ce qui va de soit pour vous ou non, contredit-il avec véhémence.

Morgane le dévisagea avec surprise puis sourit.

- Vous savez, pas besoin de vous mettre dans des états pareils. C’est juste ma mère, elle est comme ça, toujours le mot pour plaire.

- Non, Morgane ! s’insurgea-t-il en bondissant de sa chaise. Vous êtes une femme brillante, sensible, pleine d’instinct et votre mère devrait être fière de vous avoir comme fille plutôt que de vous dire des choses pareilles. Moi j’ai été fier de faire équipe avec vous sur cette enquête. Vous avez du talent. Vous êtes bonne.

Morgane leva un sourcil et sa bouche se fendit d’un sourire malicieux. C’est alors qu’il se rendit compte de ce qu’il venait de dire. Karadec se racla la gorge.

- Enfin ce que j’essaye de vous dire c’est que… j’aimerai beaucoup qu’on continue de travailler ensemble.

- Qu’on continue de travailler ensemble comment exactement ? demanda-t-elle en laissant glisser son pied pour venir lui caresser la cheville.

Karadec fit derechef un petit pas en arrière. Ce n’était pas le moment de se laisser distraire.

- Je voulais vous proposer de devenir ma partenaire, de venir nous aider, officiellement, sur les enquêtes.

À mesure que les secondes s’écoulèrent où il la regardait, tendu comme un arc, dans l’expectative de sa réponse, Morgane sembla réaliser ce qu’il lui disait. Elle se leva elle aussi.

- Attends, attends, c’est sérieux votre truc ?

- Très sérieux. J’ai vu avec la commissaire, la hiérarchie est d’accord pour ouvrir, à l’essai, un poste de consultante. Vous n’auriez pas à entrer dans la police mais vous pourriez…

Il ne finit pas sa phrase. Morgane s’était approchée et avait posé ses lèvres contre les siennes et, en une fraction de seconde, il avait tout oublié. Morgane l’avait embrassé et c’était bien la seule chose à laquelle il pouvait penser.

- Vous êtes sûre ?

Il avait tellement l’impression de rêver qu’il était obligé de poser la question. Morgane sourit.

- C’est toi le flic coinçoss qui est en train de recevoir les avances d’une mère de trois gosses, anti-flic et avec un sérieux problème avec l’autorité. C’est toi qui devrait avoir peur.

Alors c’était vrai ? Il venait de découvrir une nouvelle qualité à admirer chez cette femme. Qu’elle arrive à se lancer avec détermination et désinvolture, forçait le respect. Pourtant il y avait quelque chose, dans ce qu’elle avait dit, qui lui avait accroché l’oreille. Peut-être qu’il était temps, pour lui aussi, de lui montrer qu’elle était loin d’avoir tout vu de lui.

- Coinçoss ?

Il vit naître, au coin de ses lèvres, le rictus d’une femme sûre d’avoir touché un point sensible et il se fit un plaisir de le faire disparaître aussi vite. Il passa une main dans ses cheveux et l’attira pour l’embrasser à pleine bouche. Morgane ne se laissa pas perturber longtemps par la surprise car dès que sa langue vint titiller la sienne, elle lui répondit avec joie. Ses mains à elle vinrent s’agripper à son cou alors que la sienne enlaçait sa taille pour la garder toute proche.

Il rêvait de faire ça depuis la première seconde où il l’avait vue. Il y avait pensé quasi-constamment depuis et pourtant, ce baiser dépassait tout ce qu’il avait pu imaginer. Un premier baiser, c’était souvent comme une découverte, comme une ouverture sur un nouveau monde. Alors que là, entre les lèvres de Morgane, il avait l’impression de rentrer à la maison.

- Donc c’est ça que vous appelez « enquêter avec ma mère » ?

Théa se tenait à l’entrée de la pièce. Elle avait l’air prête à sortir mais tenait les bras fermement croisés devant elle. Karadec était rouge de honte alors que Morgane fermait les yeux en restant tournée vers lui comme si cela suffirait à ce que sa fille ne la voit pas. Il se racla la gorge.

- Bonjour Théa.

- Ouais, bonjour, ouais, répondit-elle encore plus suspicieuse que la dernière fois qu’ils s’étaient vus. M’man, tu m’avais pas dit que tu avais un invité ce soir.

Cette fois-ci, Morgane fut bien obligée de se tourner, elle aussi, vers sa fille, en en profitant au passage pour mettre un peu de distance entre eux. Elle gardait ses doigts devant sa bouche comme une enfant prise en faute.

- Alors effectivement, je ne te l’avais pas dit parce que ce n’était pas vraiment prévu. Ça s’est décidé un peu au dernier moment quoi. Enfin…

Théa les jaugea encore quelques instants, surtout lui qu’elle détaillait d’un regard noir.

- Finalement, je vais rester dormir chez Charline ce soir. J’ai pas vraiment envie de vous entendre « enquêter ».

- Ouais ouais, ok d’accord, on fait comme ça alors, répondit sa mère, plus qu’heureuse de voir sa fille partir.

Alors qu’elle allait ouvrir la porte, Théa se retourna une dernière fois.

- Et vous pensez à vous protéger, hein ? Non parce que j’ai donné niveau babysitting.

Elle claqua la porte derrière elle. Morgane souffla profondément. Leurs regards se croisèrent et ils se mirent à rire. Le malaise se dissipait aussi vite qu’il s’était installé. La seule chose que Karadec gardait à l’esprit, c’était qu’à aucun moment, Morgane n’avait nié le fait qu’ils aient une liaison.

- Alors… On en était où déjà ? demanda Morgane, faussement ingénue avant de capturer à nouveau ses lèvres.

 

oOo

Son réveil sonna, le lendemain matin, à la même heure que tous les jours. Mince, il avait oublié de l’éteindre. Comme à son habitude, Karadec était ramassé sur le côté du lit. Sauf que, cette fois-ci, les choses étaient bien différentes. Déjà il ne s’agissait pas de son lit mais de celui de Morgane Alvaro. Et ensuite, pour une fois, l’espace à côté de lui n’était pas désespérément vide et froid, bien au contraire. La propriétaire du-dit lit était en train de faire l’étoile de mer sur tout l’espace disponible. Karadec sourit et se réinstalla pour mieux la voir. À côté de lui, Morgane s’étira.

- Tu m’as laissé prendre toute la place ? T’es trop choupi !

Morgane avait les cheveux complètement ébouriffés et peinait à ouvrir les yeux mais son sourire était déjà grand. Qu’est-ce qu’elle était belle !

- Je veux pas te décevoir mais j’ai toujours dormi comme ça.

- Presque à tomber du lit ? se moqua-t-elle.

Si seulement elle savait.

- Oui, à croire que je t’attendais…

- Donc ça veut dire que si je veux venir te faire un câlin, il faut que je me mette là…, susurra-t-elle en venant se coller à lui.

- Morgane enfin, c’est ridicule, on va finir par tomber.

- C’est vrai, je ferai mieux de m’écarter, c’est plus sûr.

- T’as pas intérêt, lui dit-il en la serrant dans ses bras.

- On dirait pas comme ça mais t’es un lover, en fait !

Karadec leva un sourcil et l’embrassa. Soudain une idée lui vint en tête.

- Je sais bien qu’on a commencé un peu dans le désordre mais est-ce que c’est trop tard pour t’inviter à dîner? 

- On s’en fout de l’ordre, lui répondit-elle, radieuse, alors qu’elle s’approchait pour l’embrasser.

Ça, Karadec aurait pu le deviner. La chambre n’était pas beaucoup plus ordonnée que le reste de la maison et ce, même si on ne comptait pas les vêtements qu’ils y avaient éparpillés un peu partout hier soir dans la précipitation.

- Et d’ailleurs, t’avais pas besoin de coucher avec moi pour que j’accepte d’être ta partenaire hein. J’aurai dit oui de toute façon.

- C’est vrai ? demanda-t-il alors qu’un sourire bienheureux naissait sur son visage.

Si vraiment Morgane acceptait d’être sa partenaire, il serait le plus heureux des hommes. Il le sentait qu’ils seraient une équipe du tonnerre tous les deux.

Là, contre elle, son cœur battait fort et faisait pulser une chaleur inédite dans tout son corps et quand Morgane lui répondit par un petit signe de tête, il fut complètement enveloppé dans ce cocon dont elle faisait si intrinsèquement partie.

Karadec déposa des dizaines de baisers partout sur le visage de Morgane alors que celle-ci riait aux éclats.

- Dis Kara, tu crois pas que c’est un peu tôt pour les petits bisous. Je me plains pas, c’est super mignon, mais j’ai quand même perdu mon ex y’a moins d’une semaine.

Karadec s’écarta d’elle pour lui glisser un sourire malin.

- On s’en fout de l’ordre, non ?

Et, juste alors que Morgane allait céder, il s’échappa du lit.

- D’ailleurs, je vais même aller te préparer le petit-déjeuner.

- Oh ! Monsieur veut jouer les amants idéals ?

Karadec prit appui de part et d’autre de Morgane et se pencha sur elle, sans pour autant aller jusqu'à l'embrasser.

- Je croyais que j’avais réussi à te convaincre de ça hier soir déjà.

- Mmh… ça demande toujours une deuxième expertise, ces choses-là, le taquina-t-elle.

Karadec retrouva ses lèvres et sa langue avec délice. Morgane l’avait presque convaincu quand il entendit son téléphone sonner. Sa nouvelle coéquipière eut beau protester, Karadec retrouva son pantalon sur une chaise et en tira son téléphone. C’était Céline.

- Commissaire, Morgane a accepté de… Oui ? Tu m’envoies l’adresse ? Bien sûr. Je vais… passer la chercher.

Morgane s’était redressée et le regardait attentivement alors que Céline lui annonçait leur nouvelle affaire. Dès qu’il eut raccroché, il lui dit :

- Morgane, une physicienne étranglée sur un parking à Roubaix, ça vous tente comme première enquête ?

- Grave ! s’exclama-t-elle en sautant du lit. Mais du coup, sur le terrain, tu préfères que je t’appelle « Commandant », « Adam », ou « Doudou » ?

- Karadec, ça ira très bien, répondit-il alors qu’elle l’embrassait.

- Okay « Kara ». Prem’s à la douche !

Et elle s’enfuit comme s’il allait essayer de lui voler la place. S’il s’attarda un peu à la regarder s’éloigner, nue comme au premier jour, ce n’était vraiment pas sa faute. Qui aurait cru, il y a encore deux semaines de ça, que sa vie puisse prendre un tel tournant ? Qu’il avait suffi d’un rêve étrange, auquel lui-même avait du mal à croire la plupart du temps, pour qu’il rencontre la femme de sa vie ? Car il en était sûr maintenant, dans cette vie ou dans les autres, leur histoire était écrite dans les étoiles.

Notes:

J'espère que cette histoire vous aura plu, en tout cas moi ça m'a fait du bien de me replonger dans le "début" de la série. J'espère que vous aussi !

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